RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)

SOMMAIRE: Clairon prend en main la cause des comédiens.--Mémoire de

Huerne de la Mothe.--Il est condamné par le Parlement.--Indignation de

Voltaire.--L’abbé Grizel et l’Intendant des Menus.

Les comédiens ne se résignaient pas sans peine à la situation

douloureuse qui leur était faite, et à plusieurs reprises, pendant le

dix-huitième siècle, ils cherchèrent à conquérir les droits que la

société civile et la société religieuse leur refusaient obstinément.

Une actrice en particulier, Mlle Clairon, se montrait plus affectée que

tout autre de l’indignité dont sa profession était frappée; c’est elle

qui, la première, osa se révolter contre un injuste traitement et

s’élever ouvertement contre l’opprobre dont on couvrait sa profession.

Par la place considérable qu’elle tenait à la Comédie, par la gloire

dont elle était environnée, par l’enthousiasme que le public lui

témoignait, l’illustre tragédienne paraissait plus en situation que

personne de se faire écouter et d’amener quelque heureux changement dans

une situation vraiment intolérable.

En 1760, elle se décida à prendre en main la cause des comédiens; mais,

estimant fort judicieusement qu’à chaque jour suffit sa peine, elle se

contenta de protester tout d’abord contre l’excommunication dont les

gens de sa caste restaient frappés. Elle supposait avec raison que le

jour où l’Église ne persisterait plus dans ses censures, l’État ne

tarderait pas à l’imiter. Se défiant de ses propres talents, la

tragédienne se borna à jeter quelques notes sur le papier et elle les

confia à un avocat au Parlement, M. Huerne de la Mothe, en le priant

d’exposer dans un lumineux mémoire toutes les raisons qui militaient en

faveur de la réhabilitation religieuse des gens de théâtre. Sous

l’empire, s’il faut l’en croire, des scrupules religieux qui

tourmentaient sa conscience, elle écrivit à son avocat:

«Monsieur, la confiance que j’ai en vos lumières et la juste douleur que

me cause l’excommunication et, par conséquent, l’infamie qu’on attache à

mon état, me fait vous prier de jeter les yeux sur les mémoires

ci-joints.

«Née citoyenne, élevée dans la religion chrétienne catholique que

suivaient mes pères, je respecte ses ministres, je suis soumise aux

décisions de l’Église. D’après cette profession de foi, et ce que j’ai

pu rassembler de preuves, de titres pour et contre ma profession, voyez

sans me flatter ce que je dois espérer ou craindre. Quelque chose que

vous décidiez, je vous aurai la plus grande obligation de fixer mon

incertitude; elle est affreuse pour une âme pénétrée de ses

devoirs[320]...»

[320] Clairon dans ses _Mémoires_ prétend à tort n’avoir eu qu’une

part très indirecte à la publication du travail de Huerne.

Se conformant aux instructions de la comédienne, Huerne résuma la

question dans une brochure qu’il intitula: _Liberté de la France contre

le pouvoir arbitraire de l’excommunication_. Il reprenait tout ce qui

avait déjà été dit sur le sujet par Voltaire et les quelques personnes

qui s’en étaient occupées; mais il avait le tort de le dire en moins

bons termes. L’auteur affirmait qu’il n’existait contre les comédiens

aucunes lois formelles de l’Église et il mettait le clergé au défi de

les produire; il assurait en outre que l’excommunication n’était valable

que sous certaines conditions dont aucune n’avait été remplie.

A ce propos, il entrait dans une discussion interminable et absolument

incompréhensible sur les pouvoirs que possédait l’Église en France au

point de vue de l’excommunication.

Ce travail aussi diffus que long ne fut pas accueilli avec faveur. «Le

mémoire de Huerne, dit Grimm, est d’un imbécile, et si cruellement fait

et si mal écrit, qu’il n’est pas possible d’en soutenir la lecture.»

«Comment lire sans se fâcher, s’écrie Voltaire, le détestable style du

détestable avocat qui a fait un mémoire si illisible[321]?»

[321] A d’Argental, 27 avril 1761.

Malheureusement pour lui, Huerne, entraîné par son sujet, avait parlé en

termes peu mesurés du cardinal de Noailles et de l’Église en général.

C’était une grave imprudence, on le lui fit bien voir. Les avocats

s’empressèrent de repousser de leur corps un confrère aussi

compromettant, et d’eux-mêmes ils le déférèrent au Parlement en y

dénonçant son ouvrage. Le bâtonnier des avocats, vu la gravité de

l’affaire, porta lui-même la parole devant le Parlement et il qualifia

en termes indignés les piteuses élucubrations de son collègue.

«Il n’y a aucune de ces pièces, s’écria-t-il, où il n’y ait du venin;

nous oserions même assurer qu’à chaque page il a des propos inconvenants

et des erreurs ou des impiétés... C’est une critique indécente de tout

ce qui condamne la comédie et frappe sur les acteurs; ce n’est qu’un

tissu de propositions scandaleuses, de principes erronés, de fausses

maximes et de propos injurieux à la religion, contraires aux bonnes

mœurs, attentatoires aux deux puissances... Le tout est un ouvrage de

ténèbres...»

Après le bâtonnier des avocats, Me Omer Joly de Fleury, avocat général,

demanda la parole, et il requit une condamnation sévère contre

l’audacieux apologiste des comédiens. Sur ses conclusions on prit un

arrêté qui condamnait le livre à être lacéré et brûlé par la main de

l’exécuteur de la haute justice et ordonnait que ledit Huerne de la

Mothe serait et demeurerait rayé du tableau des avocats[322].

[322] 11 mai 1761.

La sentence prononcée, le premier président fit un petit compliment de

circonstance au bâtonnier et aux avocats en les félicitant de leur zèle

pour tout ce qui intéressait l’ordre public et la discipline du barreau.

Le lendemain l’exécution eut lieu dans la cour du Palais, au pied du

grand escalier. En apprenant cet autodafé, Voltaire écrivait à

Helvétius: «Voilà un pauvre bavard rayé du tableau des bavards, et la

consultation de Mlle Clairon incendiée. Une pauvre fille demande à être

chrétienne et on ne veut pas qu’elle le soit. Eh! messieurs les

inquisiteurs, accordez-vous donc!»

Clairon comprit que la cause qui lui tenait tant au cœur n’était pas

encore mûre pour la discussion, et elle se résigna à attendre des jours

meilleurs. Elle ne voulut pas cependant avoir le dessous, du moins aux

yeux du public, dans une affaire qui avait fait un bruit énorme, et

laisser sur le pavé celui qui s’était compromis pour elle. Elle alla

trouver le duc de Choiseul et sollicita un dédommagement en faveur de

Huerne de la Mothe.

Le duc, en homme d’esprit, lui répondit que ceux qui avaient condamné

l’ouvrage n’avaient probablement jamais été à la Comédie, et il

s’empressa de créer dans son ministère un bureau particulier à la tête

duquel il plaça l’avocat des comédiens avec 3800 livres d’appointements

et un logement à Versailles.

L’ouvrage de Huerne provoqua un certain nombre de réponses, et le sujet

devint d’actualité. On ne voyait plus que brochures pour ou contre les

comédiens.

Chevrier[323], qui rédigeait l’_Observateur des spectacles_, publia dans

son journal une lettre assez plaisante d’un soi-disant marchand

d’étoffes de la rue Saint-Honoré. Cet honorable commerçant avait lu,

pour son malheur, une brochure intitulée: _Examen des motifs des

condamnations prononcées contre les comédiens_, et aussitôt ses

scrupules s’étaient éveillés. La lettre est adressée à un docteur de

Sorbonne, auquel il soumet le cas qui trouble sa quiétude:

[323] «M. de Chevrier, lit-on dans les _Anecdotes dramatiques_, partit

le 2 juillet pour Amsterdam. Il descendit à l’hôtel de Turenne et se

coucha à onze heures après un copieux souper. A trois heures du

matin, il fut incommodé; il se leva, on vint le soigner, tout à coup

il s’écria: «Je n’en puis plus, j’étouffe», et dans l’instant il fit

la grimace au plancher. Le chirurgien arriva au moment qu’il venoit

d’expirer; il parut étonné qu’un auteur se soit avisé de mourir

d’une indigestion. Effectivement cela est impertinent:

«Un prélat peut mourir d’un coulis trop épais,

Mais un auteur, ô temps, ô mœurs, ô siècle!...»

«Monsieur, je viens de parcourir un livre qui alarme ma conscience; le

casuiste qui a composé l’ouvrage dont j’ai l’honneur de vous entretenir

ne condamne point la comédie en elle-même, et j’en suis charmé, car

j’aime à rire, mais il soutient que les condamnations prononcées par

l’Église contre les comédiens sont justes, parce que le spectacle est

une assemblée où des objets mondains s’offrent aux yeux, touchent le

cœur, et le font passer du scandale au crime.

«Le rôle que je joue dans ma boutique m’intimide autant que si je

représentais sur le théâtre de la Comédie française.

«Je ne puis plus ouvrir ma boutique sans risquer mon salut; j’ai huit

enfants, je vends en conscience; ayez la bonté de m’indiquer la voie que

je dois suivre, car enfin je suis damné, s’il est vrai que ceux qui

tiennent des assemblées ou des objets mondains, etc..., essuient ce

funeste sort.

«Les comédiens sont autorisés par le prince à représenter leurs pièces;

je vends mes étoffes avec privilège. L’affiche annonce le spectacle du

jour, et les acteurs n’obligent personne à y venir; plus coupable qu’eux

dans cette circonstance, j’ai, indépendamment de mon enseigne, qui

avertit les passants, une femme et deux filles jolies dont les discours

agaçants et les yeux tendres attirent les chalands: ils entrent, de

jolies femmes arrivent, et voilà le moment critique pour ma

conscience...

«Encore un coup, monsieur, je ne décide point si ces proscriptions sont

fondées, mais je suis malheureusement autorisé à penser que les mêmes

peines me menacent avec plus de raison encore, puisque ma boutique, que

je suis obligé d’ouvrir à tout le monde, et le luxe dont je dois

augmenter le progrès pour le soutien de mon commerce, me rendent bien

plus coupable que les comédiens à qui on reproche les mêmes

inconvénients.

«Daignez me retirer de cet abîme en me persuadant que je puis vendre des

étoffes en conscience, sans craindre les foudres de l’Église romaine.»

Dès qu’il connut les événements qui se passaient à Paris, Voltaire ne

put s’empêcher de protester avec indignation contre le jugement du

Parlement; en même temps il cherchait par ses témoignages d’estime et

d’affection à consoler les comédiens de leur mésaventure et à mettre un

peu de baume sur une blessure que les récentes discussions venaient de

raviver cruellement.

S’adressant à Lekain il lui dit:

«Mon cher Roscius, je vous écris rarement. La poste est trop chère pour

vous faire payer des lettres inutiles.

«J’ai lu le mémoire de votre avocat contre les excommuniants. Il y a des

choses dont il est à souhaiter qu’il eût été mieux informé. J’avais

écrit, il y a quelques années au confesseur du pape, à un théologien

pantalon de Venise, à un preti buggerone de Florence et à un autre de

Rome pour avoir des autorités sur cette matière; je crois que je remis

les réponses entre les mains de M. d’Argental.

«Cette excommunication est un reste de la barbarie absurde dans laquelle

nous avons croupi. Cela fait détester ceux qu’on appelle rigoristes, ce

sont des monstres ennemis de la société. On accable les jésuites et on

fait bien, ils étaient trop insolents. Mais on laisse dominer les

jansénistes et on fait mal. Il faudrait, pour saisir un juste milieu et

pour prendre un parti modéré et honnête, étrangler l’auteur des

_Nouvelles ecclésiastiques_ avec les boyaux de frère Bertier. Sur ce je

vous embrasse.»

A la suite de la déconvenue qu’elle venait d’éprouver, Clairon songeait

à quitter la scène. Prévenu de ces dispositions, le poète prodiguait à

la tragédienne les plus délicates flatteries.

«Ménagez votre santé qui est encore plus précieuse que la perfection de

votre art, lui écrivait-il. J’aurais bien voulu que vous eussiez pu

passer quelques mois auprès d’Esculape-Tronchin; je me flatte qu’il vous

aurait mise en état d’orner longtemps la scène française, à laquelle

vous êtes si nécessaire. Quand on pousse l’art aussi loin que vous, il

devient respectable, même à ceux qui ont la grossièreté barbare de le

condamner. Je ne prononce pas votre nom, je ne lis pas un morceau de

Corneille ou une pièce de Racine sans une véhémente indignation contre

les fripons et contre les fanatiques qui ont l’insolence de proscrire un

art qu’ils devraient du moins étudier pour mériter, s’il se peut, d’être

entendus, quand ils osent parler. Il y a tantôt soixante ans que cette

infâme superstition me met en colère. Ces animaux-là entendent bien peu

leurs intérêts de révolter contre eux ceux qui savent penser, parler et

écrire, et de les mettre dans la nécessité de les traiter comme les

derniers des hommes. L’odieuse contradiction de nos Français, chez qui

on flétrit ce qu’on admire, doit vous déplaire autant qu’à moi, et vous

donner de violents dégoûts...

«Adieu, mademoiselle, soyez aussi heureuse que vous méritez de l’être,

croyez que je vous admire autant que je méprise les ennemis de la raison

et des arts, et que je vous aime autant que je les déteste[324].»

[324] Ferney, 23 juillet 1761.

Voltaire était désolé qu’on ait laissé paraître le pitoyable ouvrage de

Huerne de la Mothe. Pourquoi Clairon ne s’était-elle pas adressée à lui?

Avec quel plaisir, avec quelle joie ne se serait-il pas chargé de

défendre ses chers comédiens? N’avait-il pas entre les mains des pièces

péremptoires, entre autres la décision du confesseur de Clément XII,

qu’on lui avait confiée, il y a plus de vingt ans[325]? Mais le mal

était fait, il fallait recourir à un autre moyen.

[325] A Mlle Clairon, 7 août 1761.

Le philosophe rappelait alors qu’il existait une ordonnance de Louis

XIII où il était dit expressément: «Nous voulons que l’exercice des

comédiens, qui peut divertir innocemment nos peuples, ne puisse leur

être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce

public.» Cette déclaration avait été enregistrée au Parlement. Quoi de

plus simple que de la faire renouveler? Il suffisait d’un peu de bonne

volonté de la part des Gentilshommes. Le roi aurait simplement à

déclarer que: «Sur le compte à lui rendu par les quatre premiers

Gentilshommes de sa chambre, et sur sa propre expérience que jamais les

comédiens n’ont contrevenu à la déclaration de 1641, il les maintient

dans tous les droits de la société, et dans toutes les prérogatives des

citoyens attachés particulièrement à son service[326].»

[326] Voltaire à Mlle Clairon, 27 août 1761.

Malheureusement les choses les plus simples sont souvent les plus

difficiles à obtenir, et Clairon, malgré toute son influence sur les

Gentilshommes, ne parvint pas à obtenir leur intervention.

Voltaire ne put contenir son impatience plus longtemps et à son tour il

entra dans la lice en publiant la spirituelle conversation de

l’Intendant des Menus avec l’abbé Grizel. Il y exposait avec verve et

gaieté toutes les raisons qui militaient en faveur des comédiens:

«Je suppose, disait l’Intendant des Menus à l’abbé Grizel, que nous

n’eussions jamais entendu parler de comédie avant Louis XIV; je suppose

que ce prince eût été le premier qui eût donné des spectacles, qu’il eût

fait composer _Cinna_, _Athalie_ et _le Misanthrope_, qu’il les eût fait

représenter par des seigneurs et des dames devant tous les ambassadeurs

de l’Europe; je demande s’il serait tombé dans l’esprit du curé La

Chétardie, ou du curé Fantin, connus tous deux par les mêmes aventures,

ou d’un seul autre curé, ou d’un seul habitué, ou d’un seul moine,

d’excommunier ces seigneurs et ces dames, et Louis XIV lui-même; de leur

refuser le sacrement du mariage et la sépulture!

«Non, sans doute, dit l’abbé Grizel; une si absurde impertinence

n’aurait passé par la tête de personne.»

«Je vais plus loin, dit l’Intendant des Menus. Quand Louis XIV et toute

sa cour dansèrent sur le théâtre, quand Louis XV dansa avec tant de

jeunes seigneurs de son âge dans la salle des Tuileries, pensez-vous

qu’ils aient été excommuniés?»

«Vous vous moquez de moi, dit Grizel; nous sommes bien bêtes, je

l’avoue, mais nous ne le sommes pas assez pour imaginer une telle

sottise.»

L’abbé fait alors observer à son interlocuteur que tout le mal vient de

ce que les acteurs jouent pour de l’argent; c’est là le fait délictueux

qui attire sur eux les foudres de l’Église.

«Eh quoi! reprend le Menu, c’est uniquement, dites-vous, parce qu’on

paye vingt sous au parterre; cependant ces vingt sous ne changent point

l’espèce: les choses ne sont ni meilleures ni pires, soit qu’on les

paye, soit qu’on les ait gratis. Un _De profundis_ tire également une

âme du purgatoire, soit qu’on le chante pour dix écus en musique, soit

qu’on vous le donne en faux-bourdon pour douze francs, soit qu’on vous

le psalmodie par charité: donc _Cinna_ et _Athalie_ ne sont pas plus

diaboliques quand ils sont représentés pour vingt sous, que quand le roi

veut bien en gratifier sa cour. Or, si on n’a pas excommunié Louis XIV

quand il dansa pour son plaisir, il ne paraît pas juste qu’on excommunie

ceux qui donnent ce plaisir pour quelque argent avec la permission du

roi de France...»

«Il y a des tempéraments, répond Grizel; tout dépend sagement de la

volonté arbitraire d’un curé ou d’un vicaire. Nous sommes assez heureux

et assez sages pour n’avoir en France aucune règle certaine.»

«Soyez logiques, cependant, reprend l’Intendant. Les canons de vos

conciles excommunient aussi bien les sorciers que les comédiens; or vous

enterrez des sorciers en terre sainte et vous refuseriez la sépulture à

Mlle Clairon si elle mourait après avoir joué _Pauline_?»

«Je vous ai déjà dit, riposte l’abbé, que cela est arbitraire.

J’enterrerais de tout mon cœur Mlle Clairon, s’il y avait un gros

honoraire à gagner; mais il se peut qu’il se trouve un curé qui fasse le

difficile: alors on ne s’avisera pas de faire du fracas en sa faveur, et

d’appeler comme d’abus au Parlement. Les acteurs de Sa Majesté sont

d’ordinaire des citoyens nés de familles pauvres; leurs parents n’ont ni

assez d’argent, ni assez de crédit pour gagner un procès; le public ne

s’en soucie guère; il jouit des talents de Mlle Lecouvreur pendant sa

vie, il la laissa traiter comme un chien après sa mort, et ne fit qu’en

rire.»

Le Menu arrive à un argument capital et de nature à terrasser son

adversaire:

«Monsieur, oubliez-vous que les comédiens sont gagés par le roi, et que

vous ne pouvez pas excommunier un officier du roi faisant sa charge?

Donc il ne vous est pas permis d’excommunier un comédien du roi jouant

_Cinna_ et _Polyeucte_ par ordre du roi[327].»

[327] On lit en effet dans les _Lois ecclésiastiques_: «On ne peut

excommunier les officiers du roi pour tout ce qui regarde les

fonctions de leur charge.»

«Et où avez-vous pris, dit Grizel, que nous ne pouvons damner un

officier du roi? C’est apparemment dans vos libertés de l’Église

gallicane? Mais ne savez-vous pas que nous excommunions les rois

eux-mêmes..., que nous sommes les maîtres d’anathématiser tous les

princes, et de les faire mourir de mort subite; et après cela vous irez

vous lamenter de ce que nous tombons sur quelques princes de théâtre?»

L’Intendant des Menus, un peu piqué, répond à son interlocuteur:

«Monsieur, excommuniez mes maîtres tant qu’il vous plaira, ils sauront

bien vous punir; mais songez que c’est moi qui porte aux acteurs de Sa

Majesté l’ordre de venir se damner devant elle. S’ils sont hors du

giron, je suis hors du giron; s’ils pèchent mortellement en faisant

verser des larmes à des hommes vertueux dans des pièces vertueuses,

c’est moi qui les fais pécher; s’ils vont à tous les diables, c’est moi

qui les y mène. Je reçois l’ordre des premiers Gentilshommes de la

chambre, ils sont plus coupables que moi; le roi et la reine, qui

ordonnent qu’on les amuse et qu’on les instruise, sont cent fois plus

coupables encore. Voyez, s’il vous plaît, à quel point vous êtes

absurde; vous souffrez que des citoyens au service de Sa Majesté soient

jetés aux chiens, pendant qu’à Rome et dans tous les autres pays on les

traite honnêtement pendant leur vie et après leur mort.»

Grizel riposte à cet argument: «Ne voyez-vous pas que c’est parce que

nous sommes un peuple grave, sérieux, conséquent, supérieur en tout aux

autres peuples? Tout est contradiction chez nous. La France est le

royaume de l’esprit et de la sottise, de l’industrie et de la paresse,

de la philosophie et du fanatisme, de la gaieté et du pédantisme, des

lois et des abus, du bon goût et de l’impertinence... Le pape est assez

puissant en Italie pour n’avoir pas besoin d’excommunier d’honnêtes gens

qui ont des talents estimables; mais il est des animaux dans Paris, aux

cheveux plats, et à l’esprit de même, qui sont dans la nécessité de se

faire valoir. S’ils ne cabalent pas, s’ils ne prêchent pas le rigorisme,

s’ils ne crient pas contre les beaux-arts, ils se trouvent anéantis dans

la foule. Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et

on veut être regardé. Tout est jalousie de métier dans ce monde. Je vous

dis notre secret; ne me décelez pas, et faites-moi le plaisir de me

donner une loge grillée à la première tragédie de M. Colardeau.»

«Je vous le promets, dit l’Intendant. J’aime votre franchise; laissons

paisiblement subsister de vieilles sottises; peut-être tomberont-elles

d’elles-mêmes, et nos petits-enfants nous traiteront de bonnes gens

comme nous traitons nos pères d’imbéciles.»

La prophétie de Voltaire s’est réalisée.

Il faut reconnaître que si la conversation de l’Intendant des Menus avec

l’abbé Grizel brillait par une verve étincelante, jointe à beaucoup de

bon sens, elle n’était guère de nature à faire revenir le clergé des

préventions qu’il nourrissait contre les comédiens et qu’en somme le

philosophe servait assez mal ses protégés. Du reste il n’examinait qu’un

côté de la question, et il aurait dû, pour se montrer équitable,

attaquer les lois civiles avec non moins de violence que les lois

religieuses. Les unes n’étaient pas moins inconséquentes que les autres.

L’incident qui eut lieu lors des obsèques de Sarrazin montra bientôt

qu’on se trouvait plus que jamais éloigné de la conciliation et de

l’apaisement. Jusqu’alors on n’avait pas, en général, contesté aux

comédiens le droit de faire dire des prières pour l’âme de leurs

camarades morts réconciliés avec l’Église. Ainsi en 1761, lors de la

mort de Mlle Camouche[328], jeune actrice de la troupe française, les

Comédiens firent célébrer un service à la paroisse de Saint-Sulpice, et

ils y assistèrent en corps, après y avoir invité tous les gens de leur

connaissance par des billets imprimés.

[328] Mlle Camouche était à peine âgée de vingt ans; elle avait débuté

trois ans auparavant dans les grands rôles tragiques. Sa figure

était belle, mais ses talents médiocres. Avant de mourir, Mlle

Camouche avait renoncé à sa profession, aussi fut-elle enterrée à

l’église.

L’année suivante, Sarrazin[329] mourut. Retiré du théâtre depuis

plusieurs années, il obtint sans difficulté les secours de la religion

et fut enterré à Saint-Sulpice. Mais quand ses camarades, quelques jours

plus tard, voulurent faire dire un service en son honneur, ils se

heurtèrent à un refus formel; on leur répondit que les curés ne

pouvaient pas dire de prières à la requête de gens excommuniés.

[329] Sarrazin (1729-1759) porta d’abord le petit collet puis il

embrassa la carrière théâtrale. «C’était un grand comédien, dit

Grimm. Aucun de ses confrères n’a jamais approché de la simplicité

et de la vérité de son jeu.» Voltaire était loin de partager cet

enthousiasme; il prétendait que Sarrazin récitait les vers comme on

lit la Gazette. Un jour, dans une répétition, agacé de la mollesse

de l’acteur, il lui cria à brûle-pourpoint: «Mais, monsieur, songez

donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de tous les consuls

romains, et qu’il ne faut pas parler au dieu Mars comme si vous

disiez: «Ah! bonne sainte Vierge, faites-moi gagner un lot de cent

francs à la loterie.»

Un refus du même genre, mais plus étrange encore, se produisit peu de

temps après et provoqua un scandale qui amusa tout Paris. En 1763,

Crébillon, l’un des quarante de l’Académie française, succomba à l’âge

de quatre-vingt-neuf ans. Peu d’auteurs avaient joui depuis le

commencement du siècle d’autant de réputation; il la devait plus encore

à sa longue rivalité avec Voltaire qu’à son propre talent[330].

[330] Il était né le 15 février 1674. «Il jouissait sur la fin de ses

jours, raconte Favart, de sept à huit mille livres de rente; mais

les femmes, par l’ascendant qu’elles avaient sur lui, le

dépouillaient de tout. Il était souvent obligé, pour vivre, d’avoir

recours à la bourse de ses amis. Il adorait le sexe, mais ne

l’estimait point. Il n’a jamais respecté que deux sœurs, filles d’un

apothicaire nommé Péage: il leur fit deux enfants par délicatesse de

sentiment. Le père, qui ne connaissait pas ce raffinement-là,

prétendit que l’honneur de sa famille était blessé, et qu’il fallait

que M. de Crébillon épousât tout au moins une des deux, en lui

laissant la liberté du choix. Le hasard en décida, et notre auteur

se maria à la mère de M. Crébillon fils; l’autre devint ce qu’elle

put. Il ne goûta pas longtemps les douceurs du mariage; il fut si

affligé de la mort de son épouse, qu’il cherchait partout des

consolations. Dans l’espérance où il était de pouvoir trouver une

femme aussi estimable que celle qu’il avait perdue, il mettait à

l’essai toutes celles qu’il rencontrait. La passion qu’il ressentait

pour les femmes n’était balancée que par celle qu’il avait pour les

animaux domestiques.» (_Journal de Favart._)

Les Comédiens français, désireux de témoigner publiquement leur

reconnaissance à l’auteur qui pendant si longtemps avait illustré leur

scène, résolurent de faire dire une messe pour le repos de son âme. Ce

souhait n’avait rien d’extravagant ni de répréhensible. Cependant,

craignant, s’ils sollicitaient un curé de Paris, de s’exposer à un refus

fort humiliant, les Comédiens eurent l’idée assez ingénieuse de

s’adresser à l’église de Saint-Jean-de-Latran, qui appartenait à l’Ordre

de Malte et ne se trouvait pas placée sous la juridiction de

l’archevêque de Paris.

Le curé de Saint-Jean-de-Latran se laissa persuader et il s’engagea à

célébrer le 6 juillet un service solennel. Ravis d’une faveur aussi

inespérée, les Comédiens saisirent avec empressement l’occasion de

mettre le clergé dans l’embarras en faisant une manifestation qui

contrastât avec leur situation d’excommuniés. Tout ce que Paris comptait

de plus distingué par la naissance et par le rang, tous les membres des

académies, tous les gens de lettres furent conviés par des billets

imprimés de la part de Messieurs les Comédiens français et du Roi.

Les avenues de l’église, ainsi que la porte, étaient tendues de noir; à

l’intérieur de longues draperies noires semées de larmes d’argent

tapissaient toute la nef. De grands candélabres d’argent avec des

girandoles d’or supportaient un luminaire considérable, qui seul rompait

la profonde obscurité dans laquelle le temple était plongé. L’éclat des

lumières, au milieu de ces draperies mortuaires, produisait l’effet le

plus saisissant[331].

[331] L’_Almanach des spectacles_, auquel nous empruntons ces détails,

ne tarit pas en descriptions sur cette importante cérémonie.

Tout le clergé, revêtu de ses plus beaux ornements, figurait à l’autel.

La majesté du lieu, la solennité du service, le recueillement des

assistants, tout contribuait à la pompe de la cérémonie.

Les Comédiens français faisaient naturellement les honneurs; ils

attendaient les invités à la porte de l’Église et les conduisaient aux

places qui leur étaient réservées. M. de Crébillon, fils du défunt,

occupait le premier rang. Les assistants furent si nombreux qu’à peine

le vaisseau put les contenir. L’Académie française envoya une

députation. L’Opéra, la Comédie italienne, tous les corps comiques

assistèrent au service.

La Comédie se trouvait au grand complet, les hommes d’un côté, les

femmes de l’autre; les actrices étaient sans rouge. Mlle Clairon,

portant un long manteau de deuil, représentait avec beaucoup de dignité;

ses camarades tenaient à la main de superbes missels tout neufs achetés

pour la circonstance. L’assistance se rendit à l’offrande dans le plus

grand ordre, et les acteurs se firent remarquer par leur générosité.

Cette brillante cérémonie devait avoir des suites.

L’archevêque de Paris[332], qui n’avait pu l’empêcher à temps, fit les

reproches les plus vifs à l’Ordre de Malte et il demanda la suppression

du privilège qui enlevait l’église à son autorité. On tint aussitôt un

consistoire chez l’ambassadeur de l’Ordre et, dans l’espoir d’apaiser la

colère du prélat, il fut décidé que le curé de Saint-Jean-de-Latran

recevrait une punition pour avoir causé un scandale dans l’Église de

Paris en communiquant avec des excommuniés. L’infortuné curé fut

condamné à trois mois de séminaire, et de plus à distribuer aux pauvres

l’argent qu’il avait reçu pour les frais du service.

[332] M. de Beaumont.

A cette nouvelle les Comédiens montrèrent la plus vive indignation. Ils

s’adressèrent aux premiers Gentilshommes et aux Ministres pour avoir

raison de cet outrage. Clairon voulait que la Comédie donnât sa

démission en masse pour forcer la cour à faire enfin abolir cette loi

absurde portée contre des gens que «le roi pensionnait pour se donner au

diable». Mais le préjugé était encore trop puissant; tous les efforts

échouèrent, et il fallut se résigner à attendre une occasion meilleure.

Le scandale provoqué par la cérémonie de Saint-Jean-de-Latran fit du

tort à Crébillon, qui n’en pouvait mais. Son buste en marbre fut exécuté

par l’ordre du roi; quand il fut terminé, on voulut le poser dans

l’église Saint-Gervais, où le célèbre auteur était inhumé, mais le curé

s’y opposa formellement, «à la sollicitation, dit Favart, de plusieurs

dévotes qui trouvent très scandaleux que le buste d’un homme d’esprit

mort en bon chrétien figure à côté des simulacres de MM. les

marguilliers qui n’étaient que des sots[333].»

[333] Favart à Durazzo, 17 avril 1764.

Le curé cependant finit par revenir à des sentiments plus conciliants et

il laissa la troupe comique élever dans l’église une statue et un

mausolée, avec tous les attributs du théâtre, à l’auteur de

_Rhadamiste_.

Les comédiens hors la loi · 第 34 / 62 题