RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)

SOMMAIRE: Peu de sympathie du public pour les comédiens.--Attaque de

J.-J. Rousseau.--Réponse de d’Alembert.--Intervention de Voltaire.--Son

opinion sur les comédiens et le théâtre.

Les traitements rigoureux, presque barbares, que l’Église et la société

civile infligeaient aux comédiens pendant le dix-huitième siècle, ne

paraissent pas avoir soulevé l’indignation publique. Le préjugé contre

eux avait poussé de si profondes racines, on s’était depuis longtemps si

bien habitué à les considérer comme hors la loi, qu’on ne s’inquiétait

guère de ce qui leur advenait et qu’à leur égard tout paraissait naturel

et légitime. On trouvait fort bon, il est vrai, de jouir de leurs

talents, on les encourageait par des applaudissements unanimes, mais

quant à modifier leur situation sociale, quant à faire disparaître le

ridicule anathème qui pesait sur eux, nul n’y songeait et ne s’en

souciait. Sur ce point l’opinion leur était manifestement hostile, et

loin de les soutenir dans leurs revendications, elle s’y montrait

toujours défavorable.

La bourgeoisie qu’irritaient leurs succès à la cour et à la ville, les

décriait volontiers et si les grands les entouraient d’excessives

adulations, ils trouvaient en même temps fort avantageux de les

maintenir dans un véritable état d’ilotisme. Seule la petite secte

philosophique leur montrait quelque sympathie et paraissait ne pas

vouloir les oublier dans la campagne qu’elle venait d’entreprendre

contre les injustices et les préjugés de l’époque.

Les témoignages contemporains montrent à quel point était poussé le

mauvais vouloir à l’égard des gens de théâtre.

«Quant au rang que tient dans l’ordre de la société un comédien, dit

Collé, j’avoue que le préjugé l’a réglé et qu’il lui a assigné sa place

au-dessus de celle du bourreau, en la jugeant pourtant moins nécessaire.

Cependant, sans adopter un préjugé aveugle qui pousse les choses au delà

du but, il faut convenir néanmoins que le mépris que l’on a pour un

histrion est assez bien fondé sur la bassesse d’une profession ou plutôt

d’un métier dans lequel l’homme qui l’exerce est obligé de me faire rire

pour mon argent.

«Les mœurs de toute cette race-là ont d’ailleurs augmenté infiniment ce

mépris de préjugé que l’on a pour leur art et il a passé à leurs

personnes. Je sais bien que nos petits philosophes ont des raisonnements

tout faits, dans leurs manufactures métaphysiques, pour saper par le

fondement ce préjugé-là et beaucoup d’autres, qui, même comme préjugés,

sont fort utiles; mais en donnant des preuves convaincantes aux hommes,

on ne les amène pas à avoir de la considération pour des gens auxquels

on a voué un mépris né avec nous. Pour déraciner en nous ce mépris, il

faudroit imaginer une abstraction métaphysique par laquelle nous

verrions un comédien parfaitement honnête homme, et qui n’auroit d’autre

tare que de s’être fait comédien, et c’est ce qui ne s’est point encore

rencontré parmi nous.»

Cette question du théâtre, et de la situation sociale qui devait être

faite à ses interprètes, est une de celles qui ont le plus vivement

passionné les deux derniers siècles. Au dix-septième, la discussion

était restée entre théologiens; au dix-huitième, les philosophes

interviennent et c’est entre eux que se poursuit une querelle qui, pour

l’Église, n’a plus de raison d’être puisque sa doctrine fait loi.

La société civile et la société religieuse allaient trouver un

auxiliaire inattendu dans un philosophe qui jusqu’alors n’avait pas

passé pour un ennemi déclaré des spectacles, bien au contraire. Après

avoir fait représenter des opéras, des ballets, des comédies, J.-J.

Rousseau, fidèle à son goût pour la contradiction, fut saisi tout à coup

de la plus vertueuse indignation contre l’art dramatique. Non content de

se tenir désormais à l’écart de cet art funeste, il voulut en détourner

son prochain, et c’est ainsi qu’il fut amené à écrire la _Lettre sur les

spectacles_. Cette lettre répondait à l’article GENÈVE de d’Alembert,

dans lequel l’encyclopédiste avait émis le vœu de voir un théâtre

s’élever dans la cité de Calvin.

L’opinion de Rousseau n’admet pas d’ambiguïté: «L’effet du théâtre,

dit-il, est de donner une nouvelle énergie à toutes les passions... Tout

est mauvais et pernicieux dans la comédie. Plus elle est agréable, plus

son effet est funeste aux mœurs. Qui peut disconvenir que le théâtre de

Molière ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus

dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession de les

enseigner?» Les écrivains religieux les plus austères ne parlaient pas

autrement.

Le philosophe ne se borna pas à publier une diatribe contre les

spectacles; il s’attaqua avec violence aux interprètes tragiques et

comiques. Pour lui la profession de comédien est infâme et la conduite

de ceux qui l’exercent ne l’explique que trop. «En commençant par

observer les faits, avant de raisonner sur les causes, dit-il, je vois

en général que l’état de comédien est un état de licence et de mauvaises

mœurs; que les hommes y sont livrés au désordre; que les femmes y mènent

une vie scandaleuse; que les uns et les autres, avares et prodigues tout

à la fois, toujours accablés de dettes, et toujours versant l’argent à

pleines mains, sont aussi peu retenus sur leurs dissipations que peu

scrupuleux sur les moyens d’y pourvoir. Je vois encore que par tout pays

leur profession est déshonorante; que ceux qui l’exercent, excommuniés

ou non, sont partout méprisés, et qu’à Paris même, où ils ont plus de

considération et une meilleure conduite que partout ailleurs, un

bourgeois craindrait de fréquenter ces mêmes comédiens qu’on voit tous

les jours à la table des grands.»

Voilà des faits incontestables. Il est possible, poursuit le philosophe,

que ce ne soient là que des préjugés, mais ces préjugés sont universels.

Avant de s’élever contre ce préjugé, il faut premièrement s’assurer «si

ce n’est qu’un préjugé, et si la profession de comédien n’est pas en

effet déshonorante en elle-même. Qu’est-ce que le talent du comédien?

L’art de se contrefaire, de revêtir un autre caractère que le sien, de

paraître différent de ce qu’on est, de se passionner de sang-froid,

etc... Qu’est-ce que la profession du comédien? Un métier, par lequel il

se donne en représentation pour de l’argent, se soumet à l’ignominie et

aux affronts qu’on achète le droit de lui faire, et met publiquement sa

personne en vente. J’adjure tout homme sincère de dire s’il ne sent pas

au fond de son âme qu’il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de

servile et de bas.»

Rousseau en conclut que l’esprit que le comédien reçoit de son état est

«un mélange de bassesse, de fausseté, de ridicule orgueil et d’indigne

avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le

plus noble de tous, celui d’homme, qu’il abandonne.»

Mais ce n’est pas tout. De ce que le comédien représente des passions

qu’il n’éprouve pas en réalité, de ce qu’il cultive un art où

l’imitation joue le plus grand rôle, le philosophe genevois tire des

conclusions réellement stupéfiantes. Il se demande avec anxiété: «Ces

hommes si bien parés, si bien exercés au ton de la galanterie et aux

accents de la passion, n’abuseront-ils jamais de cet art pour séduire de

jeunes personnes? Ces valets filous, si subtils de la langue et de la

main sur la scène, dans les besoins d’un métier plus dispendieux que

lucratif, n’auront-ils jamais de distractions utiles? Ne prendront-ils

jamais la bourse d’un fils prodigue ou d’un père avare pour celle de

Léandre ou d’Argan? Partout la tentation de mal faire augmente avec la

facilité, et il faut que les comédiens soient plus vertueux que les

autres hommes s’ils ne sont pas plus corrompus.»

Jean-Jacques n’admet même pas que la morale puisse exister dans un état

aussi dangereux: forcément, fatalement, la comédienne est condamnée au

vice; «celle qui se met à prix en représentation s’y mettra bientôt en

personne.»

«Quoi! dit-il, malgré mille timides précautions, une femme honnête et

sage, exposée au moindre danger, a bien de la peine encore à se

conserver un cœur à l’épreuve; et ces jeunes personnes audacieuses, sans

autre éducation qu’un système de coquetterie et des rôles amoureux, dans

une parure très peu modeste, sans cesse entourées d’une jeunesse ardente

et téméraire, au milieu des douces voix de l’amour et du plaisir,

résisteront-elles à leur âge, à leur cœur, aux objets qui les

environnent, aux discours qu’on leur tient, aux occasions toujours

renaissantes et à l’or auquel elles sont d’avance à demi vendues?»

Dans de pareilles conditions Rousseau estime que la résistance est

impossible. Que penser d’une profession qui par son essence même ne vous

permet pas de rester vertueux?

Mais il ne s’agit ici que des comédiennes. Les comédiens trouvent-ils

grâce auprès du philosophe? Pas davantage, et à ses yeux leur vertu

n’est pas plus en sûreté que celle de leurs camarades: «Je n’ai pas

besoin, je crois, d’expliquer comment le désordre des actrices entraîne

celui des acteurs... Je n’ai pas besoin de montrer comment d’un état

déshonorant naissent des sentiments déshonnêtes, ni comment des vices

divisent ceux que l’intérêt commun devrait réunir.»

Quel remède porter à tant de maux? Ne pourrait-on par des lois sévères

réformer le théâtre et les mœurs des comédiens? Ce serait peine perdue.

«Quand les maux de l’homme lui viennent de sa nature ou d’une manière de

vivre qu’il ne peut changer, les médecins les préviennent-ils? Défendre

au comédien d’être vicieux, c’est défendre à l’homme d’être malade.»

C’est à cette conclusion consolante que s’arrête le philosophe genevois.

Pour lui, le seul moyen efficace de moraliser la scène est de faire

disparaître la cause, c’est-à-dire de supprimer le théâtre.

D’Alembert prit la peine de répliquer et de réfuter les singulières

théories de Jean-Jacques: «La plupart des orateurs chrétiens en

attaquant la comédie, riposta-t-il malicieusement, condamnent ce qu’ils

ne connaissent pas. Vous avez au contraire étudié, analysé, composé

vous-même, pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous

cherchez à nous préserver; et vous décriez nos pièces de théâtre avec

l’avantage non seulement d’en avoir vu, mais d’en avoir fait.»

Sans vouloir suivre l’encyclopédiste dans son argumentation, nous

citerons cependant le curieux passage qu’il consacre aux femmes de

théâtre. Ne gardant pas plus de mesure dans sa défense que Jean-Jacques

dans son attaque, d’Alembert croit pouvoir se porter garant de la vertu

des comédiennes avec une assurance qui frise le ridicule.

«La chasteté des comédiennes, j’en conviens avec vous, dit-il, est plus

exposée que celle des femmes du monde, mais aussi la gloire de vaincre

en sera plus grande: il n’est pas rare d’en voir qui résistent

longtemps, et il serait plus commun d’en trouver qui résistassent

toujours, si elles n’étaient découragées de la continence par le peu de

considération qu’elles en retirent... Qu’on accorde des distinctions aux

comédiennes sages, et ce sera, j’ose le prédire l’ordre de l’État le

plus sévère dans ses mœurs.»

D’Alembert ne fut pas le seul à relever les singulières imputations de

Jean-Jacques. La _Lettre sur les spectacles_ avait soulevé dans le monde

des théâtres une émotion indescriptible; les extraits que l’on vient de

lire ne l’expliquent que trop aisément. L’indignation était générale et

plusieurs comédiens prirent la plume pour réfuter des articulations

calomnieuses. Un certain Laval, entre autres, publia, pour réhabiliter

sa profession, une brochure dont les arguments ne manquaient ni de

justesse ni de valeur[312].

[312] L’ouvrage de Rousseau provoqua une foule de réfutations, dont on

peut trouver la liste dans les _Lettres sur les spectacles_ par M.

Desprez de Boissy. Paris, 1773.

Ce débat sur la considération que méritaient les gens de théâtre n’était

pas nouveau; il avait déjà soulevé des discussions passionnées. Quelques

années auparavant, les comédiens, violemment attaqués par l’abbé

Desfontaines[313], étaient eux-même entrés dans la lice et avaient fait

composer en leur honneur un petit opuscule[314] destiné à mettre en

relief leurs mérites et leurs vertus; mais leurs arguments, quelque

excellents qu’ils pussent être, avaient le tort de venir de la partie

intéressée et se trouvaient par conséquent d’avance frappés de nullité.

Heureusement pour eux les acteurs avaient trouvé des défenseurs dans le

parti encyclopédique, et, à leur tête, le plus puissant de tous, l’homme

le plus capable d’abattre un préjugé et de faire triompher la vérité.

[313] L’abbé Desfontaines avait d’abord été au mieux avec les

comédiens, qui l’avaient même chargé de répondre à une attaque de

Riccoboni; il écrivit dans ce but les _Lettres d’un Garçon de café_,

où il réhabilitait la profession du théâtre. Pour reconnaître ce

service, les Comédiens français «donnèrent à l’auteur une somme

d’argent, le régalèrent et lui accordèrent ses entrées gratuites.»

Mais Desfontaines se brouilla avec Voltaire et l’irascible

philosophe exigea des comédiens une rupture complète avec l’abbé. Le

9 août 1742, à la première représentation de _Mahomet_, Desfontaines

fut consigné à la porte du théâtre. Furieux de cette injure, il

publia des _Observations sur les écrits modernes_ où il couvrait

d’injures les comédiens. Mme de Vaudreuil disait un jour à l’abbé:

«Vous ne craignez donc pas les ennemis?» «Dieu m’en garde,

répondit-il, c’est toute ma fortune.» (_Tablettes d’un gentilhomme

sous Louis XV._)

[314] Il portait le titre de _Lettre d’un comédien de Paris à un de

ses camarades en province_. Bruxelles, 1742. L’auteur était M.

Janvier de Flinville.

Depuis les vers indignés que lui avait inspirés le traitement barbare

infligé aux restes de Mlle Lecouvreur, Voltaire, en toute occasion,

s’était efforcé de lutter contre le préjugé qui mettait hors la loi les

gens de théâtre. Il était doublement dans son rôle en agissant ainsi:

lui qui ne pouvait supporter l’injustice, qui toujours prit parti pour

l’opprimé, ne devait pas voir de sang-froid l’indignité dont étaient

frappés, au mépris de toute équité, des hommes respectables qu’il

estimait et qu’il regardait comme ses amis.

Mais il y avait encore une autre raison pour qu’il cherchât à faire

revenir son siècle sur d’absurdes préventions. N’était-il pas le premier

auteur dramatique de l’époque et ces hommes si maltraités, si avilis,

n’étaient-ils pas chaque jour ses interprètes? Cette seule raison eût

été suffisante pour motiver son intervention active, pressante,

incessante.

Dès 1738, répondant à Mlle Quinault qui l’engageait à composer de

nouvelles tragédies, il lui parlait du dégoût qu’il éprouvait et de son

désir de se dérober aux fureurs de l’envie et aux jugements inconsidérés

des hommes.

«Personne n’était plus capable que vous, lui écrivait-il, de donner

quelque considération à l’état charmant que vous ennoblissez tous les

jours. Mais ce bel état en est-il moins décrié par les bigots, moins

indifférent aux personnes de la cour? Et répand-on moins d’opprobre sur

un état qui demande des lumières, de l’éducation, des talents, sur une

étude et sur un art qui n’enseigne que la morale, les bienséances et les

vertus?

«J’ai toujours été indigné[315] pour vous et pour moi que des travaux si

difficiles et si utiles fussent payés de tant d’ingratitude, mais à

présent mon indignation est changée en découragement. Je ne réformerai

point les abus du monde; il vaut mieux y renoncer. Le public est une

bête féroce: il faut l’enchaîner ou la fuir. Je n’ai point de chaînes

pour elle, mais j’ai le secret de la retraite...»

[315] A Mlle Quinault. Cirey, 16 août 1738.

En toute occasion il faisait le panégyrique des comédiens; il ne cessait

de s’élever contre les rigueurs dont ils étaient victimes, rigueurs

souvent même contradictoires et qui nous couvraient de ridicule aux yeux

des étrangers.

«Lorsque les Italiens et les Anglais, disait-il[316], apprennent que

l’on excommunie des personnes gagées par le roi..., qu’on déclare œuvres

du démon des pièces revues par les magistrats les plus sévères et

représentées devant une reine vertueuse, que voulez-vous qu’ils pensent

de notre nation, et comment peuvent-ils concevoir, ou que nos lois

autorisent un art déclaré si infâme, ou qu’on ose marquer de tant

d’infamie un art autorisé par les lois, récompensé par les souverains,

cultivé par les plus grands hommes[317]?»

[316] _Lettres philosophiques_.

[317] L’abbé de Latour, qui n’est jamais à bout d’arguments quand il

s’agit des comédiens, prévoit cette objection et y répond: «Il n’y a

pas inconséquence, dit-il, à déshonorer des gens qu’on protège,

qu’on paye, qu’on pensionne, car il est à propos quelquefois que

l’État encourage et protège des professions déshonorantes mais

utiles, sans que ceux qui les exercent en doivent être plus

considérés pour cela.»

Le châtelain de Ferney défendait le théâtre avec non moins d’énergie que

ses interprètes; et il ne pouvait concevoir comment des hommes étaient

assez insensés pour attaquer un art qui ne pouvait produire que de bons

et salutaires effets. «Il vaut mieux voir l’_Œdipe_ de Sophocle,

mandait-il au marquis Albergati Capacelli, que de perdre au jeu la

nourriture de ses enfants, son temps dans un café, sa raison dans un

cabaret, sa santé dans des réduits de débauche, et toute la douceur de

sa vie dans le besoin et dans la privation des plaisirs de

l’esprit[318].»

[318] 23 décembre 1760.

Voltaire depuis plusieurs années habitait près de Genève; il avait

vainement tenté d’acclimater l’art dramatique dans la Rome protestante.

Furieux de sa déconvenue et des tracasseries que le clergé calviniste ne

cessait de lui susciter à propos de ses représentations de Tournay et de

Ferney, il accusait volontiers les réformateurs des infortunes du

théâtre et des comédiens.

«Ce sont les hérétiques, il le faut avouer, s’écriait-il, qui ont

commencé à se déchaîner contre le plus beau de tous les arts. Léon X

ressuscitait la scène tragique; il n’en fallait pas davantage aux

prétendus réformateurs pour crier: A l’œuvre de Satan! Aussi la ville de

Genève et plusieurs illustres bourgades de Suisse ont été cent cinquante

ans sans souffrir chez elles un violon. Quelques catholiques un peu

visigoths, de deçà les monts, craignirent les reproches des réformateurs

et crièrent aussi haut qu’eux. Ainsi peu à peu s’établit dans notre

France la mode de diffamer César et Pompée, et de refuser certaines

cérémonies à certaines personnes gagées par le roi et travaillant sous

les yeux du magistrat[319].»

[319] _Police des spectacles._

Le philosophe de Ferney n’avait garde de laisser dans l’oubli la

contradiction si choquante qui existait entre Paris et Rome:

«Rome, de qui nous avons appris notre catéchisme, n’en use point comme

nous, disait-il; elle a su toujours tempérer les lois selon les temps et

selon les besoins; elle a su distinguer les bateleurs effrontés, qu’on

censurait autrefois avec raison, d’avec les pièces de théâtre de Trissin

et de plusieurs évêques et cardinaux qui ont aidé à ressusciter la

tragédie. Aujourd’hui même on représente à Rome publiquement des

comédies dans des maisons religieuses. Les dames y vont sans scandale;

on ne croit point que des dialogues récités sur des planches soient une

infamie diabolique. On a vu jusqu’à la pièce de _Georges Dandin_

exécutée à Rome par des religieuses, en présence d’une foule

d’ecclésiastiques et de dames. Les sages Romains se gardent bien surtout

d’excommunier ces messieurs qui chantent le dessus dans les opéras

italiens; car, en vérité, c’est bien assez d’être châtré dans ce monde,

sans être encore damné dans l’autre.»

Les comédiens hors la loi · 第 32 / 62 题