RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)

SOMMAIRE: On refuse la sépulture à Adrienne Lecouvreur.--Indignation de

Voltaire.--Discipline de l’Église à l’égard des comédiens: mariage,

derniers sacrements, sépulture.--Faveur accordée aux comédiens italiens

et aux artistes de l’Opéra.

Le refus de sépulture, que l’Église avait érigé en principe à l’égard

des comédiens, amena les plus regrettables scandales et on ne peut s’en

étonner quand on songe aux conséquences qui résultaient de cette

doctrine à une époque où le clergé possédait seul la police des

cimetières[239]. Refuser la sépulture ecclésiastique, c’était chasser le

corps du champ du repos, c’était le condamner à un enfouissement

nocturne, clandestin, sans parents et sans amis, c’était quelquefois

même le condamner à la voirie, c’est-à-dire à une tombe ignominieuse et

ignorée, obtenue par pitié des magistrats[240].

[239] Le refus de la sépulture ecclésiastique emporte, d’après les

règles canoniques, la privation de l’inhumation en terre bénite, de

la sonnerie des cloches, des prières et cérémonies publiques de

l’Église. Le corps doit être enterré dans la partie du cimetière

réservée pour la sépulture des enfants morts sans baptême.

[240] «Ceux à qui la sépulture ecclésiastique n’était point accordée

ne pouvaient être inhumés qu’en vertu d’une ordonnance du juge de

police des lieux, rendue sur les conclusions du procureur du roi ou

de celui des hauts justiciers.» (Déclaration du 9 avril 1736).

L’exemple le plus fameux des tristes conséquences qu’entraînait la

rigueur de l’Église est celui d’Adrienne Lecouvreur. La célèbre actrice

mourut dans tout l’éclat de la beauté, de la jeunesse et de la gloire.

Rien ne put fléchir cependant le préjugé barbare qui pesait sur sa

profession, et ses plus dévoués amis ne purent épargner à sa cendre une

suprême injure.

Elle succomba le 23 mars 1730 dans des circonstances particulièrement

dramatiques. Le bruit courut qu’elle avait été empoisonnée par la

duchesse de Bouillon, fille du prince de Sobieski. «Mme de Bouillon est

capricieuse, violente, emportée, excessivement galante, dit Mlle Aïssé,

ses goûts s’étendent depuis le prince jusqu’au comédien.» Elle avait en

effet pour amants le comte de Clermont et un acteur de l’opéra nommé

Tribou; cela ne l’empêcha point de se prendre de fantaisie pour le comte

de Saxe, mais Maurice ne répondit pas à ses avances[241]. Outrée de ce

dédain et convaincue que la Lecouvreur en était la cause, Mme de

Bouillon chercha à faire empoisonner la tragédienne; mais la trame fut

dévoilée par celui-là même qui devait en être l’instrument et pour cette

fois le complot échoua. Quelque temps après, à une représentation de

_Phèdre_, la duchesse était aux premières loges; Adrienne l’aperçut et

ne put modérer sa colère. Au troisième acte, Phèdre dit à Œnone:

[241] Barbier et Favart prétendent que le maréchal de Saxe ne joua

aucun rôle dans cette tragédie; Tribou aurait aimé la Lecouvreur, et

cela seul aurait suffi pour décider la duchesse de Bouillon à faire

périr sa rivale.

... Je sais mes perfidies,

Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies,

Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix,

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Au lieu d’adresser ces vers à sa confidente, la Lecouvreur les prononça

en se tournant du côté de la duchesse. Le public comprit et applaudit

beaucoup. Ce fut l’arrêt de mort de la tragédienne. Peu de jours après,

la duchesse implacable «fit passer à la pauvre Phèdre le goût des

vanités de ce monde». Elle se trouva mal au théâtre; «la pauvre créature

s’en alla chez elle et quatre jours après, à une heure de l’après-midi,

elle mourut lorsqu’on la croyait hors d’affaire... elle finit comme une

chandelle. On l’a ouverte, on lui a trouvé les entrailles gangrenées. On

prétend qu’elle a été empoisonnée dans un lavement[242].»

[242] _Lettres_ de Mlle Aïssé. Voltaire nie cette mort violente. «Mlle

Lecouvreur mourut entre mes bras, dit-il, d’une inflammation

d’entrailles; et ce fut moi qui la fis ouvrir. Tout ce que dit Mlle

Aïssé sont des bruits populaires qui n’ont aucun fondement.»

Le jour de sa mort, elle reçut la visite d’un vicaire de Saint-Sulpice:

«Je sais ce qui vous amène, lui dit-elle, vous pouvez être tranquille,

je n’ai pas oublié vos pauvres dans mon testament.» Puis dirigeant le

bras vers le buste du maréchal de Saxe, elle s’écria: «Voilà mon

univers, mon espoir et mes dieux[243]!» Le vicaire lui demanda une

renonciation formelle à sa profession, mais elle ne voulut rien entendre

et il dut se retirer. Elle léguait deux mille livres à l’église de

Saint-Sulpice; néanmoins le curé, M. Longuet[244], lui refusa non

seulement la sépulture chrétienne, mais il ne voulut même pas la laisser

ensevelir au cimetière dans l’endroit où l’on enterrait les enfants

morts sans baptême; il fallut un ordre du lieutenant de police pour que

ses restes mortels trouvassent enfin un dernier asile sur les berges de

la Seine.

[243] Michelet.

[244] C’est le même curé qui avait demandé au régent que la Comédie

française fût expulsée de la paroisse de Saint-Sulpice; n’ayant pu

l’obtenir, il défendit à la procession, non seulement de traverser

la rue de la Comédie, mais même celles qui aboutissaient à ce

passage profane.

M. de Laubinière, un des amis de la Lecouvreur, fut seul autorisé à lui

rendre les derniers devoirs. Au milieu de la nuit, il transporta

. . . . . . par charité

Ce corps autrefois si vanté,

Dans un vieux fiacre empaqueté,

Vers le bord de notre rivière[245].

[245] Voltaire.

Deux portefaix creusèrent une fosse et l’on y enfouit précipitamment le

cadavre de

Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels[246].

[246] D’Argental, qui avait passionnément aimé la comédienne, accepta

d’être son exécuteur testamentaire. Il avait 86 ans lorsqu’on

découvrit le lieu où elle avait été enterrée; l’hôtel du marquis de

Sommery, à l’angle sud-est des rues de Grenelle et de Bourgogne,

s’élevait sur le funèbre emplacement. D’Argental fit placer dans la

muraille une plaque de marbre sur laquelle étaient gravés quelques

vers destinés à rappeler l’événement. Le 30 avril 1797 (2 floréal an

V), les Comédiens français demandèrent au gouvernement la permission

de rechercher les cendres d’Adrienne Lecouvreur et de les déposer

dans le lieu ordinaire des sépultures. Leur demande fut agréée et

l’autorité municipale conviée à seconder de tout son pouvoir

l’exécution de ce projet.

Sous le coup de sa douleur et transporté d’indignation, Voltaire composa

cette ode d’une pensée si élevée et si philosophique.

Ombre illustre, console-toi;

En tout lieu la terre est égale,

Et lorsque la Parque fatale

Nous fait subir sa triste loi,

Peu nous importe où notre cendre

Doive reposer pour attendre

Ce temps où tous les préjugés

Seront à la fin abrogés.

Ces lieux cessent d’être profanes

En contenant d’illustres mânes.

Ton tombeau sera respecté;

S’il n’est pas souvent fréquenté

Par les diseurs de patenôtres,

Sans doute il le sera par d’autres,

Dont l’hommage plus naturel

Rendra ton mérite immortel!

Au lieu d’ennuyeuses matines,

Les Grâces, en habit de deuil,

Chanteront des hymnes divines,

Tous les matins sur ton cercueil.

Théophile, Corneille, Racine

Sans cesse répandront des fleurs,

Tandis que Jocaste et Pauline

Verseront un torrent de pleurs[247].

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

[247] Le chevalier de Rochemort composa cette épitaphe sur la mort de

Mlle Lecouvreur.

Ci-gît l’actrice inimitable

De qui l’esprit et les talents

Les grâces et les sentiments

La rendaient partout adorable.

L’opinion était si forte

Qu’elle devait toujours durer,

Qu’après même qu’elle fut morte

On refusa de l’enterrer.

(_Corresp._ de Favart.)

Peu après, le philosophe s’élevait encore contre l’absurde contradiction

qui permettait d’accabler d’honneurs les comédiens pendant leur vie et

d’outrager leurs cendres. Se laissant aller à sa juste colère, il se

révoltait contre «l’esclavage et la folle superstition» auxquels on

était assujetti en France, et il faisait ressortir éloquemment la

liberté dont on jouissait en Angleterre. Un contraste douloureux venait

en effet de s’établir entre la conduite du peuple anglais et la sévérité

outrée du clergé de France. Anne Oldfields, la grande actrice

d’Angleterre, étant morte, son corps resta exposé plusieurs jours à

Westminster, puis il fut porté en grande pompe à l’Abbaye et enseveli à

côté des rois et des grands hommes[248]; les plus illustres personnages

tenaient les coins du poêle.

[248] 1er mai 1731. Un demi-siècle plus tard, Garrick vint la

rejoindre et reçut les mêmes honneurs.

Voltaire envoya ses plaintes amères à Thiériot, qui, fidèle à son

surnom[249], les communiqua à quelques intimes; bien qu’il n’en ait pas

laissé prendre de copie, les principaux passages furent reproduits.

Cette protestation contre une pratique de l’Église provoqua une grande

effervescence; le clergé tout entier se souleva, et demanda justice; la

situation devint si critique que, redoutant une arrestation, le

philosophe crut devoir s’enfuir et rester éloigné de Paris jusqu’à ce

que l’émoi fût un peu calmé.

[249] Voltaire l’appelait Thiériot-Trompette.

Voltaire ne s’était pas contenté de faire entendre dans des vers

éloquents un cri de révolte contre un usage barbare, il avait voulu

fomenter une véritable insurrection à la Comédie. Usant de son influence

sur les interprètes tragiques, il leur conseilla de déserter la scène en

masse et de déclarer qu’ils n’exerceraient plus leur profession, «tant

qu’on ne traiterait pas les pensionnaires du roi comme les autres

citoyens qui n’ont pas l’honneur d’appartenir au roi.» Ils le promirent,

mais n’en firent rien: «Ils préférèrent l’opprobre avec un peu d’argent

à un honneur qui leur eût valu davantage.»

Ce refus de sépulture, qui est resté célèbre parmi les grands scandales

du dix-huitième siècle, ne fut pas, comme on pourrait le supposer, un

cas isolé. En province aussi bien qu’à Paris, on voit sans cesse le

clergé refuser la sépulture chrétienne aux corps des comédiens, morts

sans avoir eu le temps ou la volonté de renoncer formellement à leur

état[250]. Chaque fois qu’un comédien gravement malade fait appeler un

prêtre, avant toute chose l’ecclésiastique commence par exiger la

promesse solennelle de renoncer au théâtre. La pratique est à peu près

constante.

[250] Le diocèse d’Arras, un des plus sévères contre les comédiens,

nous en fournit de fréquents exemples. Charles-François Bidault, dit

Stigny, comédien, meurt à Valenciennes le 13 février 1717. Le curé

de Saint-Géry lui refuse la sépulture à cause de son état, et le

magistrat ordonne que le corps soit enseveli hors le cimetière. En

1749, un comédien est enterré dans le bois de Bonne-Espérance. En

1753, pour une actrice, le mène fait se reproduit; en dépit de tous

les efforts, la sépulture ecclésiastique lui est refusée. En 1757,

toujours dans la même ville, un comédien, Legrand Le Père, subit

encore le même sort; en vain assure-t-on qu’il assistait chaque jour

à la messe, son corps est chassé de l’église et on est obligé de

l’enterrer sur le rempart. Le 22 mars 1769, le magistrat ordonne que

le cadavre du nommé Després de Verteuil, comédien attaché aux

spectacles de Valenciennes, qui avait été trouvé dans l’Escaut près

du pont Nérin, et qu’on croit avoir été assassiné, soit inhumé hors

de sépulture ecclésiastique, le curé de Saint-Géry la lui ayant

refusée à cause de la profession de comédien. En 1787,

Devez-Dufresnel est enterré sur l’esplanade à dix heures du soir.

Presque toujours le mourant cédait et acceptait ce qu’on exigeait de

lui. S’il revenait à la santé, de deux choses l’une: ou il oubliait sa

promesse et n’en tenait aucun compte, ou un ordre du premier Gentilhomme

l’obligeait à reparaître sur la scène sans se soucier le moins du monde

de l’engagement qu’il avait pris vis-à-vis de l’Église. En 1732, Mlle

Dufresne[251], _in articulo mortis_, signe au curé de Saint-Sulpice un

billet ainsi conçu: «Je promets à Dieu et à M. le curé de Saint-Sulpice

de ne jamais remonter sur le théâtre.» «Ah! le beau billet qu’a la

Châtre!» s’écrie Voltaire[252]. En 1766, Molé[253], se croyant perdu,

renonce au théâtre; moyennant cette formalité, il est confessé et

administré: il guérit et son premier soin est de reprendre sa

profession. En 1771, Mlle Dubois[254] fut à toute extrémité; elle fit

aussitôt appeler un confesseur et prit l’engagement ordinaire. Dès

qu’elle fut rétablie, elle reparut au théâtre comme par le passé.

[251] Catherine-Jeanne Dupré (1694-1759) avait épousé Dufresne.

[252] Voltaire à M. de Formont, 20 avril 1732.

[253] François-Réné Molé (1734-1802); il n’avait pas vingt ans quand

il fut admis à la Comédie française, où il jouit bientôt d’une

grande réputation.

[254] De la Comédie française.

Quand Mme Favart[255] succomba en 1772, l’abbé de Voisenon[256], qui

vivait avec elle, fit tout ce qu’il put pour la réconcilier avec

l’Église et la décider à renoncer à la scène; mais elle résistait

énergiquement, car elle tenait beaucoup aux 15 000 livres de rente que

lui valait son état de comédienne. L’abbé fit tant de démarches auprès

des Gentilshommes de la chambre qu’il obtint la promesse pour sa

maîtresse de recevoir ses appointements sous forme de pension, même en

cas de retraite. Rassurée sur son avenir, l’actrice n’hésita plus et

signa la déclaration qu’on lui demandait; elle fit d’autant mieux

qu’elle ne se releva pas et mourut bientôt entre son mari et l’abbé qui

la soignaient avec un égal dévouement[257].

[255] Elle était connue sous le nom de Mlle Chantilly, quand elle

épousa Favart; elle appartenait à la comédie italienne. Maurice de

Saxe éprouva pour elle une passion qui ne fut nullement réciproque;

pour en venir à ses fins, il obtint deux lettres de cachet et il fit

enfermer les deux époux. Après une assez longue réclusion, la

malheureuse comédienne plia devant la nécessité et céda aux

obsessions du maréchal. C’est là une des moins belles actions du

comte de Saxe; il n’en fut pas récompensé, car sa liaison avec Mme

Favart hâta sa mort.

[256] On a dit de Voisenon qu’il était «prêtre de son métier, libertin

par habitude et croyant par peur.» Mme Geoffrin en parlant de lui et

du maréchal de Richelieu écrivait: «Ces hommes-là ne sont que des

épluchures de grands vices.»

[257] Ils formaient un des ménages à trois les plus curieux du

dix-huitième siècle.

On pourrait s’étonner que l’intolérance de l’Église n’ait pas amené

pendant le dix-huitième siècle plus de scandales mémorables. Cela tient

à deux causes: la première, c’est que la plupart des comédiens avaient

déjà quitté la scène quand ils succombaient, et que par conséquent on

n’avait pas à leur demander de renoncer à une profession qu’ils

n’exerçaient plus; la seconde, c’est que ceux qui, au moment de mourir,

appartenaient encore au théâtre, acceptaient, à part de bien rares

exceptions, de signer la renonciation qu’on exigeait d’eux.

Parmi les sacrements qu’on déniait aux comédiens, il y en avait un d’une

importance capitale, c’était celui du mariage. A une époque où le

mariage religieux existait seul, où l’état civil se trouvait entièrement

entre les mains du clergé, on peut se rendre compte du trouble profond

qu’amenait le refus de ce sacrement. C’était condamner ou au célibat ou

au concubinage, c’était favoriser le vice, frapper les enfants de

bâtardise, etc. Quelque graves que fussent ces raisons, l’Église n’en

tenait compte et persistait dans sa discipline.

Pour obvier à ces inconvénients, les acteurs avaient recours à un

subterfuge assez singulier. Le comédien, qui désirait s’unir en

légitimes noces, renonçait au théâtre. En vertu de cette renonciation,

l’archevêque ou l’ordinaire accordait la permission de bénir le mariage.

Une fois la cérémonie accomplie, le premier Gentilhomme envoyait au

nouveau marié l’ordre de remonter sur le théâtre et celui-ci

s’empressait d’y déférer. Mais l’Église n’entendait pas être jouée de la

sorte; l’archevêque de Paris, après plusieurs unions célébrées dans des

conditions analogues, déclara qu’en dépit de toutes les renonciations il

ne donnerait plus à aucun comédien la permission de se marier, à moins

qu’il ne lui apportât une déclaration signée par les quatre premiers

Gentilshommes de la chambre, s’engageant à ne pas lui donner l’ordre de

reprendre son service. C’est ce qui se passa pour Molé lorsqu’il voulut

épouser Mlle d’Epinay, de la Comédie française[258]; l’archevêque lui

refusa obstinément l’autorisation nécessaire. L’acteur eut alors recours

à une ruse. Par l’intermédiaire d’un de ses amis, il obtint que la

permission serait glissée parmi les papiers qui, chaque jour, étaient

remis au prélat pour la signature. L’archevêque, comme d’habitude, signa

sans lire. Molé et Mlle d’Épinay en profitèrent pour se marier au plus

vite[259]. Dès qu’il fut averti de la supercherie, Christophe de

Beaumont entra dans une violente indignation, mais ne pouvant reprendre

le sacrement escamoté, il interdit le prêtre qui avait béni les époux,

bien qu’il fût en réalité fort innocent. Tout le monde n’était pas aussi

audacieux ni aussi heureux que Molé.

[258] Pierrette-Hélène Pinet, dite d’Épinay (1740-1782), était fille

d’un perruquier.

[259] Le mariage fut célébré le 10 janvier 1769, à six heures du

matin, c’est-à-dire presque clandestinement malgré l’autorisation de

l’archevêché.

On peut citer encore d’autres exemples des stratagèmes auxquels les

comédiens durent avoir recours pour se marier. Gervais, chantre de

l’Opéra, s’étant épris de la belle Tourneuse, danseuse de la foire,

voulut l’épouser; pour y arriver ils changèrent de nom et de domicile et

s’unirent dans une paroisse où ils n’étaient pas connus. Peu de temps

après, dégoûtés l’un de l’autre, ils résolurent de rompre leurs liens et

en appelèrent comme d’abus, sous le prétexte qu’ils n’avaient pas été

unis par le curé de leur paroisse. Néanmoins, et comme un juste

châtiment, leur mariage fut confirmé. Le même cas exactement se présenta

pour la Duclos[260], qui, âgée de 60 ans, épousa Duchemin, jeune homme

de 17 ans; malgré les énergiques réclamations des époux, on les jugea

bien assortis et on tint leur union pour excellente.

[260] Duclos (Marie-Anne de Châteauneuf) (1670-1748). Elle exerçait un

véritable prestige sur ses auditeurs, leur inspirant à son gré la

terreur ou la pitié. C’est elle qui dans _Inès de Castro_

interrompit son rôle en voyant le public se moquer de la présence

des enfants sur la scène, et s’écria: «Ris donc, sot de parterre, à

l’endroit le plus touchant de la tragédie.» Sa boutade fut couverte

d’applaudissements.

Brizard n’obtint la permission de se marier que sur un ordre formel de

Louis XV.

La confession et la communion étaient impitoyablement refusées aux

comédiens. Lekain, qui conserva toute sa vie des sentiments religieux,

avait l’habitude, chaque année, pendant la clôture annuelle, de se

rendre à Avignon, territoire du Saint-Siège, et d’y faire ses Pâques. Il

revenait ensuite à Paris et reprenait tranquillement l’exercice de sa

profession[261].

[261] De Manne.

Par suite de la bizarrerie dont nous avons déjà fait mention, l’Église

regardait les comédiens italiens[262] et les artistes de l’Opéra comme

de parfaits chrétiens, et elle leur accordait sans hésitation tous les

sacrements qu’elle refusait aux comédiens français[263]. Les danseuses

de l’Académie royale de musique rendaient le pain bénit comme tous les

autres paroissiens et elles le faisaient même avec éclat; personne ne

s’en étonnait.

[262] Un auteur de l’époque affirme qu’avant de rentrer en France en

1716 les comédiens italiens avaient obtenu du pape une bulle les

mettant à l’abri de l’excommunication. Nous l’avons vainement

cherchée dans le Bullaire et son existence nous paraît assez peu

vraisemblable.

[263] Le fameux arlequin Dominique, Carlin, Mme Riccoboni, Mlle

Colombe, Thomassin, se montrèrent en toutes circonstances de

véritables chrétiens. En 1735, Mme Riccoboni quitta la scène et se

consacra aux exercices de piété. Un soir, à la comédie italienne, un

acteur jouait le rôle d’un ours, revêtu de la peau de cet animal;

tout à coup un orage épouvantable éclate; on voit aussitôt, à la

stupéfaction générale, l’ours se mettre dévotement à genoux, faire

un signe de croix avec sa patte, puis se relever et continuer son

rôle.

En 1768, Mlle Camille, de la comédie italienne, mourut des suites de ses

excès. Elle reçut tous les sacrements et fut enterrée dans l’église du

lieu sans qu’on lui ait demandé en aucune façon de renoncer à sa

profession. Il y avait à son convoi un cortège magnifique, on y comptait

plus de 50 carrosses bourgeois.

Il en était de même pour le sacrement du mariage. Arlequin épousait

solennellement Mme Arlequin à la paroisse Saint-Sauveur[264]. M. et Mme

Laruette[265], M. et Mme Trial[266], bien qu’ils fussent Français, se

marièrent également sans difficulté à l’église de leur paroisse, parce

qu’ils appartenaient à la comédie italienne. «Ainsi, dit Grimm, il n’y a

point de péché ni d’excommunication de jouer la comédie sur la rive

droite de la Seine, mais on est à tous les diables quand on joue sur la

rive gauche[267].»

[264] Un homme se rendit un jour chez Chirac, le plus grand médecin de

France: «Monsieur, lui dit-il en l’abordant, je me porte mal, et ma

maladie, ce sont des vapeurs.» «Monsieur, répartit le médecin, je

vous ordonne, pour tout remède, d’aller à la comédie italienne et

d’y voir jouer Arlequin, qui est très agréable et très plaisant.»

«Monsieur, répliqua le malade, cet Arlequin, c’est moi.» Grimm.

(_Nouv. Littér._, 1747-1755.)

[265] Laruette (Jean Louis) (1731-1792), chanteur et compositeur. Son

absence de voix et sa figure vieillotte firent pendant vingt-sept

ans la joie des habitués de la comédie italienne.

[266] Trial (Antoine) (1737-1795). Sa voix était grêle et nasillarde,

mais il avait un jeu plein de finesse et de gaieté. Trial et sa

femme assistaient chaque dimanche à la grand’messe.

[267] Grimm, _Corresp. littér._, octobre 1769. En 1716, lorsqu’ils

revinrent en France, les comédiens italiens commencèrent leur

registre par ces mots: «Au nom de Dieu, de la vierge Marie, de saint

François de Paule et des âmes du Purgatoire, nous avons commencé le

18 mai par l’_Heureuse surprise_.» Les comédiens italiens restèrent

dans les meilleurs termes avec l’Église pendant tout le dix-huitième

siècle. Le jour de la Fête-Dieu, ils suivaient la procession et

contribuaient à l’élévation d’un magnifique reposoir. En 1768, ils

obtinrent même que la procession passerait devant leur théâtre

richement tendu; pour reconnaître cette attention, les acteurs

firent relâche, ce qui équivalait à une perte de 1 500 livres. Le

curé de Saint-Sulpice refusa la même faveur à la Comédie française,

et celui de Saint-Roch à l’Académie de musique.

«Le dieu de Rome et de Paris ne sont-ils pas les mêmes, s’écriait le

comédien Laval dans sa réponse à J.-J. Rousseau? Que dirait un sauvage

qui viendrait entendre le prône dans l’église de Saint-Sulpice où le

même prêtre excommuniera dans la même matinée les mêmes gens qu’il

communiera dans celle de Saint-Sauveur[268]?»

[268] C’est à l’église de Saint-Sauveur que les comédiens italiens

avaient l’habitude d’accomplir leurs dévotions.

La doctrine de l’Église n’était pas absolue, et, bien qu’elle fût en

général observée à Paris, il s’est présenté certains cas où des

comédiens italiens et des artistes de l’Opéra furent traités comme de

simples Comédiens français; cela dépendait du plus ou moins de tolérance

des curés et de l’interprétation plus ou moins large qu’ils faisaient

des rituels de leurs diocèses.

Une lettre de Louis Riccoboni, conservée aux archives de la Comédie

française[269], montre que les Italiens eux-mêmes n’étaient pas toujours

à l’abri de difficultés avec le clergé. Le curé de leur paroisse leur

refusait quelquefois la confession et la communion; ils étaient alors

réduits à s’adresser aux moines qui, plus tolérants, les accueillaient

avec bienveillance[270]. Riccoboni reconnaît cependant que le clergé

séculier, tout en y mettant une certaine mauvaise grâce, ne leur

refusait ni le sacrement du mariage ni la sépulture ecclésiastique[271].

[269] Cette lettre est citée par M. Monval dans le _Moliériste_;

l’érudit écrivain l’accompagne des observations les plus

intéressantes.

[270] Les moines n’étaient pas soumis à l’autorité diocésaine et ils

ne reconnaissaient pas les rituels gallicans; mais ils ne pouvaient

ni marier ni enterrer.

[271] Sylvia et Mario de la comédie italienne se sont mariés en 1720 à

l’église de Saint-Germain du grand Drancy, avec la permission du

curé de Saint-Eustache, leur paroisse. Le registre de Saint-Eustache

désigne Mario comme «officier de S. A. Mgr. le Régent».

(_Moliériste_, mai 1885). Le fils de Riccoboni a été marié à

Saint-Eustache, Sticcoti à Saint-Sauveur; jamais l’archevêché ne

refuse l’autorisation. Il en est de même pour les enterrements.

L’horreur de certains prélats pour les comédiens était si grande qu’ils

ne voulaient pas souffrir leur présence dans les églises, même dans un

but pieux. M. de Saint-Albin, archevêque de Cambrai, écrivant en février

1738 à M. le curé de Saint-Nicolas de Valenciennes, lui ordonne de faire

connaître à qui il appartient combien il est indécent et contraire au

respect dû aux saints mystères, de faire chanter des messes, etc., par

des comédiens, et de les faire ainsi passer du théâtre à l’église. «Au

reste, ajoutait-il, je vous recommande, et à tous ceux qui travaillent

dans le ministère, de suivre à l’égard des acteurs et des actrices de la

comédie, les règles établies par les saints canons, que je n’ai jamais

eu l’intention de relâcher, quoi qu’en puissent dire certaines gens, qui

souhaiteraient que j’en eusse adouci la rigueur.»

En 1744, toutes les loges et les décorations du Concert spirituel[272]

ayant été détruites, on emprunta le théâtre de l’Opéra pour y tenir le

Concert. M. de Vintimille, archevêque de Paris, trouva si indécent qu’on

chantât des choses saintes sur le théâtre de l’Opéra, qu’il défendit la

représentation, et il n’y eut point de Concert, tant qu’on n’eut pas

trouvé un lieu moins profane.

[272] «Le Concert spirituel, dit l’_Almanach des spectacles_ en 1752,

est comme le supplément des théâtres de Paris. C’est lui qui supplée

le jour où tous les théâtres sont fermés, c’est-à-dire au temps de

Pâques, de la Pentecôte, aux fêtes solennelles, à celles de la

Vierge, de la Toussaint, etc. L’établissement de ce spectacle se fit

en 1729, et c’est Philidor qui en fut le fondateur et le premier

directeur. On y exécute des motets et d’autres pièces tirées des

meilleurs maîtres qui ont travaillé sur des paroles latines.» Sous

le règne de Louis XV, les actrices étaient admises à ce Concert. Une

duchesse, se trouvant un jour assise auprès de Sophie Arnould,

s’écria avec dédain: «Les femmes honnêtes devraient bien être

reconnues à des marques particulières.» «Vous voulez donc, repartit

Sophie, mettre le public dans le cas de les compter.»

Les comédiens hors la loi · 第 26 / 62 题