DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV

SOMMAIRE: Existence des comédiens.--Leur piété.--Leur générosité envers

les pauvres et les églises.--Le droit des pauvres.--Place importante que

les comédiens occupent dans la société.--Leur vanité.

Les comédiens, par leur conduite collective et individuelle,

méritaient-ils à ce point les sévérités de l’Église? Nous ne le croyons

pas. Chappuzeau[200], qui est, il est vrai, un observateur par trop

bienveillant, parle avec éloges de la dignité de leur vie, et il cite

avec orgueil l’attestation qui leur fut donnée par le chancelier de

France: «J’aurois tort, dit-il, de passer ici sous silence le glorieux

témoignage qu’un des premiers magistrats rendit, il y a quelques années,

aux comédiens de Paris, «que l’on n’avoit jamais vu aucun de leur corps

donner lieu aux rigueurs de la justice, ce qu’en tout autre corps,

quelque considérable qu’il puisse être, on auroit de la peine à

rencontrer.»

[200] _Le Théâtre françois_, par Samuel Chappuzeau, à Lyon, 1674,

in-12.

Le même écrivain insiste sur la vertu des acteurs, sur leur piété, et

sur l’édification véritable qu’ils donnaient au public:

«Quoique leur profession les oblige à représenter incessamment des

intrigues d’amour, de rire et de folâtrer sur le théâtre, de retour chez

eux, ce ne sont plus les mêmes; c’est un grand sérieux et un entretien

solide, et dans la conduite de leurs familles on découvre la même vertu

et la même honnêteté que dans les familles des autres bourgeois qui

vivent bien[201]. Ils ont grand soin, les dimanches et fêtes, d’assister

aux exercices de piété, et ne représentent alors la comédie qu’après que

l’office entier de ces jours-là est achevé...

[201] Les comédiennes de l’époque étaient presque toutes mariées, ce

qui était déjà une garantie. La comédie devait souvent faire relâche

par suite de l’accouchement d’un de ses principaux sujets et c’est

ce qui faisait émettre à l’abbé de Pure ce vœu fort peu orthodoxe:

«Il seroit à souhaiter que toutes les comédiennes fussent et jeunes

et belles, et, s’il se pouvoit, toujours filles, ou du moins jamais

grosses. Car outre ce que la fécondité de leur ventre coûte à la

beauté de leur visage ou de leur taille, c’est un mal qui dure plus

depuis qu’il a commencé qu’il ne tarde à revenir depuis qu’il a

fini.» (_Idée des spectacles_, p. 170.)

«Aux fêtes solennelles et dans les deux semaines de la Passion, les

comédiens ferment le théâtre. Ils se donnent particulièrement, durant ce

temps-là, aux exercices pieux, et aiment surtout la prédication, qui est

un des plus utiles. Quelques-uns d’entre eux m’ont dit que, puisqu’ils

avoient embrassé un genre de vie qui est fort du monde, ils devoient,

hors de leurs occupations, travailler doublement à s’en détacher, et

cette pensée est fort chrétienne. Ainsi la charité, qui couvre une

multitude de péchés, est fort en usage entre les comédiens; ils en

donnent des marques assez visibles, ils font des aumônes, et

particulières et générales, et les troupes de Paris prennent de leur

mouvement des boîtes de plusieurs hôpitaux et maisons religieuses, qu’on

leur ouvre tous les mois. J’ai vu même des troupes de campagne, qui ne

font pas de grands gains, dévouer aux hôpitaux des lieux où elles se

trouvent la recette entière d’une représentation, choisissant pour ce

jour-là leur plus belle pièce pour attirer plus de monde.»

Chappuzeau a vu ses amis d’un œil évidemment prévenu; le tableau qu’il

nous trace de leurs vertus est fort attendrissant, mais il a oublié les

ombres et la ressemblance complète fait défaut.

On pouvait cependant citer de la part des comédiens de nombreux actes de

piété, et l’assiduité de certains d’entre eux aux exercices religieux

était connue. Ils fermaient le théâtre pour le jour de l’Ascension et

écrivaient pieusement sur leur registre: «Relâche donnée pour le respect

de la fête de l’Ascension de Notre-Seigneur». En 1688 ils inauguraient

encore leur registre à Pâques par la formule: «Commencé au nom de Dieu

et de la sainte Vierge, aujourd’hui lundi 26 avril.» Enfin ils

représentaient fréquemment des pièces saintes et avaient pris l’habitude

de jouer régulièrement _Polyeucte_ avant et après Pâques pour sanctifier

le premier et le dernier jour de l’année théâtrale.

Plus d’une comédienne quitta le théâtre pour consacrer sa vie entière à

des pratiques de dévotion. Une des plus célèbres est Mlle Gauthier[202].

Un jour, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, elle entendit

la messe. La grâce la toucha, elle quitta la scène et vint s’enfermer au

couvent de l’Antiquaille à Lyon[203], où elle prit l’habit de carmélite

le 20 janvier 1725, sous le nom de sœur Augustine de la

Miséricorde[204].

[202] Elle était née en 1690.

[203] Les religieuses du couvent jouirent depuis l’année 1726 de la

pension de 1000 francs que Mlle Gauthier avait obtenue en prenant sa

retraite du théâtre.

[204] Voici ce qu’en dit Duclos: «La nouvelle convertie était grande

et bien faite, son teint avait de la fraîcheur. Sans rien perdre de

sa gaieté naturelle, Mlle Gauthier devint une des plus ferventes

religieuses du couvent. Le bruit qui s’était fait autour d’elle et

le charme exquis de sa conversation lui attiraient sans cesse de

nombreux et illustres visiteurs, qui ne se lassaient pas d’admirer

le rare spectacle de tant d’esprit uni à tant de vertu.» La sœur

Augustine vécut 32 ans dans son cloître et mourut le 28 avril 1757,

entourée de la vénération de la ville entière.

Jusqu’aux premières années du dix-huitième siècle la procession du

Saint-Sacrement de la paroisse Saint-Sulpice passait par la rue des

Fossés-Saint-Germain devant la porte de la Comédie; il y avait là un

reposoir aux frais de la société et sur l’autel était un présent en

argenterie de la valeur d’environ 3000 fr.[205]

[205] Sous le cardinal de Noailles, la procession modifia sa route et

elle cessa de passer devant l’hôtel de la Comédie. On fit de même

pour le Viatique; quand quelqu’un était malade au delà de l’hôtel,

le clergé faisait un grand tour pour revenir par l’autre bout de la

rue. «Il est vrai, dit l’abbé de Latour, que les autres paroisses

n’ont pas la même attention pour l’Opéra, les Italiens, et non plus

que les autres villes du royaume, où il y a des théâtres publics,

Lyon, Bordeaux, Marseille, etc. On ne s’embarrasse pas plus des

salles de spectacles que des cloaques ou des amas de boue, qui se

trouvent quelquefois dans les rues, qu’on se contente de faire

cacher par des tapisseries.»

Madeleine Béjart dans son testament léguait à l’église Saint-Paul une

rente perpétuelle pour deux messes de Requiem par semaine; elle laissait

également une somme à distribuer chaque jour à cinq pauvres gens «en

mémoire des cinq plaies de Notre-Seigneur.» Ces fondations, qui se

montaient à 200 livres de rente, furent acceptées avec plaisir par les

marguilliers de la paroisse.

La générosité des comédiens était extrême, et on ne faisait jamais en

vain appel à leur bon cœur. On les voyait, sans y être nullement forcés,

verser entre les mains du clergé des aumônes abondantes. Ainsi les

Français avaient décidé de prélever chaque mois sur la recette une

certaine somme pour la distribuer aux communautés religieuses les plus

pauvres de la ville de Paris. C’est ce qui avait lieu. Voici quel était

le montant pour chaque mois:

Aux Cordeliers 3 livres.

Aux Récollets 3 id.

Aux Carmes déchaussés 3 id.

Aux Petits-Augustins 3 id.

Aux Grands-Augustins 3 id.

Plus une redevance de 18 sous, chaque dimanche, désignée sous ce titre:

«Chandelles des religieux». Ces religieux étaient les capucins; ils

avaient droit aux aumônes du théâtre comme remplissant les fonctions de

pompiers[206].

[206] Despois, _le Théâtre sous Louis XIV_.

Les Révérends Pères Cordeliers, jaloux de n’être point compris dans ces

libéralités, présentèrent aux Comédiens le placet suivant:

«Les Pères Cordeliers vous supplient très humblement d’avoir la bonté de

les mettre au nombre des pauvres religieux à qui vous faites la charité.

Il n’y a pas de communauté à Paris, qui en ait plus besoin, eu égard à

leur grand nombre et à l’extrême pauvreté de leur maison, qui le plus

souvent manque de pain. L’honneur qu’ils ont d’être vos voisins leur

fait espérer que vous leur accorderez l’effet de leur prière, qu’ils

redoubleront envers le Seigneur pour la prospérité de votre chère

compagnie.»

Cette supplique fut portée à l’assemblée le 11 juin 1696, et il y fut

résolu de donner aux Pères Cordeliers du grand couvent 36 livres par an,

qui seraient payées à raison de 3 livres par mois.

En 1700 les Pères Augustins réformés du faubourg Saint-Germain

demandèrent la même faveur et elle leur fut accordée sans peine. Voici

la copie de leur placet et de la délibération des comédiens:

«A Messieurs de l’illustre compagnie de la Comédie du Roi.

«Les religieux Augustins réformés du faubourg Saint-Germain vous

supplient très humblement de leur faire part des aumônes et charités

que vous distribuez aux pauvres maisons religieuses de cette ville de

Paris, dont ils sont du nombre, et ils prieront Dieu pour vous.

«Signé: F. A. Maché, prieur.

«F. Joseph Richar, procureur.»

«Sur le placet des religieux dits Petits-Augustins du faubourg

Saint-Germain, la Compagnie a résolu de leur donner, comme aux autres

couvents, soixante sols par mois.»

Il est juste d’ajouter que le clergé régulier, qui dépendait uniquement

de la cour de Rome, repoussait les doctrines gallicanes; il ne

partageait donc en aucune façon les préventions du clergé de France à

l’égard des comédiens, qu’il regardait au contraire avec sympathie:

c’est ce qui explique ces demandes de subsides un peu surprenantes au

premier abord. Du reste l’Église de France elle-même ne se faisait pas

scrupule de recourir à la bourse des acteurs et de les faire contribuer

de force aux frais d’un culte dont les bienfaits leur étaient refusés.

Ce n’était pas là une des moins étranges contradictions du sujet qui

nous occupe.

Le 4 janvier 1689, l’hôtel des Comédiens du Roi est taxé à la somme de

185 livres 8 sous 4 deniers pour la contribution à l’acquittement des

dettes de la fabrique de Saint-Sulpice. Le 25 août 1695, le cardinal de

Fürstemberg, abbé de Saint-Germain-des-Prés, extirpe encore à la troupe

française une somme de 250 livres à titre de redevance annuelle pour lui

et ses successeurs[207].

[207] Despois, _le Théâtre sous Louis XIV_.

Quand c’était le tour pour la maison qu’habitait un acteur de fournir le

pain bénit, un ministre de l’Église se rendait chez lui pour l’avertir

que le dimanche suivant il eût à envoyer son offrande; mais on ne

l’autorisait pas à la faire en personne, il devait ou la faire porter

par d’autres ou en envoyer le prix en argent.

Il n’est pas moins curieux de voir le clergé, quand ses propres intérêts

se trouvaient lésés, intervenir avec énergie pour soutenir les droits de

la comédie. A la suite de l’arrêt du 21 octobre 1680 et à la demande des

Français qui s’appuyaient sur leur privilège, le lieutenant de police

fit défense aux farceurs de la foire Saint-Germain de continuer leurs

spectacles[208]; mais l’abbaye de Saint-Germain louait son terrain très

cher aux forains; elle craignit de perdre d’aussi précieux clients, et

le cardinal d’Estrées, abbé de Saint-Germain, évêque de Laon, en appela

de l’ordonnance de police; il intervint lui-même dans l’instance pour

soutenir les franchises de la foire et la liberté des Tabarins[209].

[208] Les forains prétendirent qu’ils n’étaient pas comédiens, mais de

simples farceurs de toutes les nations, qu’ils étaient errants et

qu’ils ne jouaient que des scènes détachées. Ils furent condamnés

cependant et le Parlement confirma l’ordonnance de police par un

arrêt du 22 février 1707. Les forains eurent alors recours à la

ruse. Ils se bornèrent à des monologues; quand deux acteurs étaient

en scène, un seul parlait; le second lui répondait par gestes ou se

sauvait dans les coulisses d’où il faisait la réponse. Sur une

nouvelle réclamation des Comédiens français, les forains achetèrent

le droit de représenter des pièces. La même tracasserie eut lieu

avec l’Opéra qui prétendit qu’il n’était permis de chanter qu’à

l’Académie de musique. Les forains tournèrent la difficulté et

imaginèrent alors des rouleaux de papier qui descendaient des frises

et sur lesquels étaient écrites les chansons qui composaient la

scène; les acteurs faisaient les gestes et quelqu’un aposté dans la

salle chantait. La querelle se termina par une transaction.

[209] Le même cardinal d’Estrées attira à Saint-Germain en 1709 une

troupe dirigée par un Suisse et lui loua à bail un terrain sur

lequel il lui garantit toute liberté.

Comment l’Église pouvait-elle recevoir de l’argent des comédiens,

accepter leurs reposoirs et leurs offrandes?

Le Père Lebrun, dans sa réponse au Père Caffaro, n’avait-il pas

hautement déclaré qu’on devait repousser leurs aumônes, même pour les

pauvres, attendu qu’ils sont excommuniés et qu’on ne peut rien accepter

des excommuniés? N’avait-il pas cité les constitutions apostoliques, qui

disent: «Si l’on est forcé de recevoir de l’argent de quelque impie,

jetez-le dans le feu, de peur que la veuve et l’orphelin ne deviennent,

malgré eux, assez injustes pour se servir de cet argent et en acheter de

quoi vivre. Il faut que les présents des impies soient plutôt la proie

des flammes que la nourriture des gens de bien.» Bossuet n’avait-il pas

dit que le gain de la comédie n’était pas moins infâme que celui de la

prostitution?

Cependant nous venons de voir le clergé non seulement accepter l’argent

des acteurs, mais même le solliciter; dès qu’il s’agissait de profiter

de leurs libéralités, on les considérait comme d’excellents chrétiens.

Les esprits mal faits s’étonnaient de voir, suivant les cas, tantôt des

scrupules si excessifs tantôt une conscience si large.

On a encore reproché à l’Église de prendre au théâtre le droit des

pauvres pour les hôpitaux, et de savoir fort bien en cette occasion

recevoir l’argent des excommuniés. Ici la critique est moins juste.

L’Église n’est pas intervenue pour le droit des pauvres; en 1677, les

biens de la _Confrérie de la Passion_ ayant été confisqués au profit de

l’hôpital général, les Comédiens durent payer une redevance annuelle à

cet hôpital pour le loyer de l’hôtel de Bourgogne; c’était là une

redevance fort légitime. En 1701, les Comédiens demandèrent la

permission d’élever le prix des places. Le roi les y autorisa, mais il

les frappa d’un impôt en faveur des pauvres. Ce n’est pas le clergé qui

en profitait, mais bien l’Hôtel-Dieu; ce n’est pas le clergé qui l’a

imposé, c’est le roi[210].

[210] Les Comédiens durent abandonner aux pauvres le sixième de la

recette; des difficultés s’étant élevées et la Comédie ne voulant

donner le sixième qu’une fois tous les frais payés, l’hôpital

transigea pour une somme de 40 000 livres par an. L’Opéra, par

ordonnance du 10 avril 1721, après avoir prélevé 600 livres pour ses

frais, fut condamné à payer le neuvième de la recette aux receveurs

de l’Hôtel-Dieu. Plus tard ce droit des pauvres fut porté au quart

de la recette pour tous les spectacles. Les théâtres essayèrent à

plusieurs reprises de se délivrer de cet impôt; en 1751, il fut très

sérieusement question de le supprimer, M. d’Argenson, chargé de la

police, ayant résolu d’expulser tous les pauvres du royaume en les

faisant embarquer pour les colonies. Du moment qu’il n’y avait plus

de pauvres, les théâtres se trouvaient tout naturellement libérés.

Malheureusement ce séduisant projet n’aboutit pas. Les spectacles

forains furent bientôt imposés comme les autres théâtres et ils

donnaient un très gros revenu. En 1780, le quart des pauvres pour

les forains seulement s’éleva à 200 000 livres.

La générosité des comédiens, leurs libéralités incessantes, les efforts

mêmes qu’ils faisaient pour se réhabiliter dans l’esprit public ne

parvenaient pas à les relever de l’injuste mépris qui s’attachait à leur

profession et on le leur faisait durement sentir. Un jour Dancourt[211]

apportait à M. de Harlay et aux administrateurs de l’hôpital général la

redevance que le théâtre payait aux pauvres. Dancourt, qui avait été

avocat, était toujours chargé par ses camarades de porter la parole en

leur nom dans les grandes circonstances. Il prononça un fort beau

discours, dans lequel il s’efforça de prouver que les comédiens, par les

secours qu’ils procuraient aux hôpitaux, méritaient d’être à l’abri de

l’excommunication. L’archevêque de Paris et le président de Harlay ne

furent pas sensibles à la harangue. «Dancourt, répondit le président,

nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les

aumônes que vous faites aux pauvres, mais nous n’avons point de langue

pour vous répondre.»

[211] Dancourt (Florent Carton) (1661-1725) auteur dramatique et

comédien français. Un soir Dancourt jouait une de ses pièces,

l’_Opéra de village_, et il chantait ces deux vers:

En parterre, il bout’ra nos prés,

Choux et poireaux seront sablés,

lorsque le marquis de Sablé se présenta sur la scène dans un état

d’ébriété presque complet. A ce mot de «sablés», il crut que

Dancourt se moquait de lui et il lui donna un soufflet. L’acteur dut

dévorer l’affront.

Par une inconséquence singulière et dont nous allons retrouver de

fréquents exemples pendant tout le dix-huitième siècle, ces mêmes

comédiens, chassés de l’Église, n’en jouissaient pas moins d’une place

importante dans la société, du moins ceux qui, par leur talent,

s’élevaient au-dessus du commun. Non seulement les membres de la

noblesse ne dédaignaient pas de monter avec eux sur la scène et de leur

donner la réplique, mais ils les traitaient sur un pied d’intimité qu’on

a peine à concevoir aujourd’hui.

La familiarité de Baron[212] avec les grands seigneurs était telle que,

se trouvant un soir au jeu avec le prince de Conti, il lui dit: «Va pour

cent louis, Mons de Conti.» Le prince eut assez d’esprit pour répondre

en souriant: «Tope à Britannicus!»

[212] Baron (Michel Boyron dit) (1653-1729), comédien et auteur

dramatique. Il débuta chez un montreur de phénomènes; Molière l’en

fit sortir et dirigea son éducation.

Déjà l’on ne comptait plus les bonnes fortunes des gens de théâtre et

maintes grandes dames ne rougissaient pas de rechercher leurs faveurs.

On se rappelle l’aventure de Baron avec Mlle de la Force, qui

l’accueillait chaque nuit chez elle: un jour de réception, il se

présente dans le salon de sa maîtresse. Furieuse de ce manque de tact,

elle lui demande avec impertinence ce qu’il désire. «Madame, je viens

chercher mon bonnet de nuit», répond l’acteur non moins

insolemment[213].

[213] Baron a écrit _l’Homme à bonnes fortunes_, où il a retracé

quelques-unes de ses aventures galantes.

Ce penchant pour les comédiens, voire même pour les danseurs et les

bateleurs de la foire inspirait à la Bruyère cette satire dédaigneuse:

«Roscius entre sur la scène de bonne grâce: oui, Lélie, et j’ajoute

encore qu’il a les jambes bien tournées, qu’il joue bien et de longs

rôles... Mais est-il le seul qui ait de l’agrément dans ce qu’il fait?

et ce qu’il fait, est-ce la chose la plus honnête que l’on puisse faire?

Roscius d’ailleurs ne peut être à vous: il est à une autre, et quand

cela ne serait pas ainsi, il est retenu: Claudie attend pour l’avoir

qu’il se soit dégoûté de Messaline. Prenez Bathylle, Lélie; où

trouverez-vous, je ne dis pas dans l’ordre des chevaliers que vous

dédaignez, mais même parmi les farceurs, un jeune homme qui s’élève si

haut en dansant, et qui fasse mieux la cabriole? Voudriez-vous le

sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois en l’air

avant que de tomber à terre? Ignorez-vous qu’il n’est plus jeune? Pour

Bathylle, dites-vous, la presse y est trop grande, et il refuse plus de

dames qu’il n’en agrée. Mais vous avez Dracon, le joueur de flûte: nul

autre de son métier n’enfle plus décemment ses joues, en soufflant dans

le hautbois ou le flageolet. Vous soupirez, Lélie: est-ce que Dracon

aurait fait un choix, ou que malheureusement on vous aurait prévenue? Se

serait-il enfin engagé à Césonie, qui l’a tant couru, qui lui a sacrifié

une grande foule d’amants, je dirai même toute la fleur des Romains; à

Césonie, qui est d’une famille patricienne, qui est si jeune, si belle

et si sérieuse? Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion

ce nouveau goût qu’ont tant de femmes romaines pour ce qu’on appelle des

hommes publics, et exposés par leur condition à la vue des autres.»

Et la Bruyère conclut en conseillant à Lélie de porter ses ardeurs

amoureuses au bourreau, que la loi met sur le même rang que l’acteur et

dont le cœur peut-être sera inoccupé.

L’accueil qu’ils recevaient partout, les égards excessifs qu’on leur

témoignait rendaient la morgue des comédiens extrême et leur orgueil

insatiable. Pendant une répétition Baron traitait Racine avec un tel

mépris que le poète exaspéré lui dit: «Je vous ai fait venir pour jouer

un rôle dans ma pièce et non pour me donner des conseils.» Le même Baron

prétendait que les comédiens devaient être élevés sur les genoux des

reines; et il disait modestement en parlant de lui: «Tous les cent ans

on peut voir un César, mais il en faut deux mille pour produire un

Baron, et depuis Roscius je ne connais que moi.» Ayant été envoyé par

ses camarades chez M. de Harlay, premier président du Parlement, il

commença son discours par ces mots: «Ma compagnie me députe..., etc.» Le

magistrat, après l’avoir écouté, lui répondit en souriant: «J’en rendrai

compte à ma troupe.»

Les acteurs jouissaient d’un revenu considérable, et la plupart menaient

grand train[214]. C’est ce qui faisait dire à la Bruyère parlant de la

comédie: «Il n’y a point d’art si mécanique ni de si vile condition, où

les avantages ne soient plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le

comédien couché dans son carrosse jette de la boue au visage de

Corneille qui passe à pied[215].»

[214] Le cocher et le laquais de Baron furent un jour battus par les

gens du marquis de Biron. Le comédien alla trouver ce seigneur et

lui dit: «Monsieur le marquis, vos gens ont battu les miens, je vous

en demande justice.» «Mon pauvre Baron, que veux-tu que je te dise,

lui répondit le marquis, pourquoi as-tu des gens?»

[215] _Caractères_.

On comblait les gens de théâtre de cadeaux de tous genres. Le duc

d’Aumont donna à Baron un habit de cour scintillant de paillettes, qu’il

n’avait porté que trois fois et qui valait plus de 8000 livres[216].

Mlle Lecouvreur avait reçu tant de costumes des dames de la cour qu’à sa

mort Mlle Pélissier, de l’Opéra, acheta sa défroque théâtrale 60 000

écus.

[216] Ces costumes étaient offerts aux acteurs pour interpréter leurs

rôles; jusqu’au milieu du dix-huitième siècle on conserva l’habitude

de jouer en costume de ville.

Même avec le parterre, généralement peu endurant, les comédiens se

permettaient les plus grandes libertés.

Les Français donnèrent _Mithridate_ à Paris, un jour que les meilleurs

d’entre eux étaient allés jouer à Versailles. Les acteurs, qui parurent

dans le premier acte, furent hués et sifflés au point qu’ils n’osaient

plus reparaître au second; l’un d’eux cependant se décida à haranguer

les spectateurs: il arrive bien humblement, dans son habit de théâtre,

jusqu’au bord des lampes, et il dit d’un air de mortification:

«Messieurs, Mlle Duclos, M. Beaubourg, MM. Ponteuil et Baron ont été

obligés d’aller remplir leurs devoirs chez le roi; nous sommes au

désespoir de n’avoir pas leur talent et de ne pouvoir les remplacer;

nous n’avons pu, pour ne pas fermer notre théâtre aujourd’hui, vous

donner que _Mithridate_. Nous savons qu’il est et sera joué par les plus

mauvais acteurs; vous ne les avez même pas encore tous vus, car je ne

vous cacherai pas que c’est moi qui joue le rôle de Mithridate.» Sur

cela, grands éclats de rire, applaudissements de toute la salle, et la

représentation fut soufferte[217].

[217] _Anecdotes dramatiques_, 1775.

Si les comédiens parlaient quelquefois au public avec esprit, on les vit

aussi dans bien des circonstances le traiter avec une véritable

arrogance. Baron entrant en scène dans _Iphigénie_, débuta d’un ton fort

bas:

Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille.

«Plus haut!» lui cria-t-on de toutes parts.

«Si je le disais plus haut, je le dirais mal», répondit-il, et le

parterre se tut.

Ce même acteur s’était retiré du théâtre vers 1691 en prétextant des

scrupules religieux. Quelques années plus tard, il reparut sur la scène.

Un soir jouant le rôle de Rodrigue du _Cid_, il souleva un éclat de rire

universel lorsqu’il dit:

Je suis jeune, il est vrai...,

il répéta la phrase, et les rires redoublèrent: «Messieurs, dit-il aux

spectateurs, je vais recommencer encore, mais je vous préviens que si

l’on rit de nouveau, je quitte le théâtre pour n’y plus reparaître.» Le

public, rappelé au respect de ce qu’il devait au talent et à l’âge du

comédien, garda le silence[218].

[218] Baron mourut en 1729. Il renonça une seconde fois à la

profession de comédien et fut inhumé dans le cimetière St-Benoît.

Les comédiens hors la loi · 第 22 / 62 题