SOMMAIRE: Les Pères de l’Église condamnent les spectacles et les
comédiens.--Canons des conciles.--Le théâtre et les comédiens sous les
empereurs chrétiens.--Les spectacles en Orient.--Invasion des barbares
en Occident.--Suppression des théâtres.
Lorsque le christianisme commença à se répandre dans le monde, il
proscrivit sans pitié les spectacles et il frappa d’anathème tous ceux
qui prenaient une part active à ces divertissements profanes. Cette
rigueur s’explique fort aisément.
Les deux religions qui se trouvaient en présence étaient en effet le
contre-pied l’une de l’autre et leur morale offrait le plus saisissant
contraste.
Le paganisme avec sa mythologie licencieuse, avec ses dieux égrillards,
soumis à toutes les passions et à toutes les faiblesses humaines, avait
créé des mœurs étranges. On ne connaissait à Rome ni la chasteté, ni la
pudeur; l’adultère y était devenu si fréquent, qu’on ne distinguait plus
l’honnête femme de la prostituée; le divorce, dont on abusait
étrangement, rendait le lien du mariage complètement illusoire; on
aimait à voir couler le sang, on le répandait à flots dans les jeux du
cirque; l’esclavage était en honneur et le maître possédait le droit de
vie ou de mort sur son esclave. Satisfaire ses passions, ne songer qu’à
ses plaisirs, tel paraissait être le but de la vie.
La religion chrétienne, au contraire, ne reconnaît qu’un Dieu unique,
immuable, impeccable, source de toutes les perfections. Elle érige en
vertus essentielles la pudeur, la chasteté; elle considère l’adultère
comme un crime et déclare indissolubles les liens du mariage; elle
défend de verser le sang, prêche l’égalité et condamne l’esclavage; en
même temps, elle s’élève avec force contre tout ce qui peut donner le
goût de la dissipation, car maintenant le but de la vie n’est plus le
plaisir, on ne doit songer qu’à faire son salut et à gagner le ciel.
Ces deux religions si dissemblables vécurent côte à côte pendant près de
six siècles, chacune s’efforçant de faire triompher sa morale et ses
idées.
Il est tout naturel que, conformément à son dogme et pour mettre les
mœurs en rapport avec le nouvel état social qu’elle voulait établir,
l’Église chrétienne ait protesté contre les jeux sanglants du cirque et
contre les turpitudes du théâtre romain. Il est également naturel que,
pour agir plus efficacement encore et supprimer le mal en en supprimant
les auteurs, elle ait proscrit tous ceux qui apportaient une
collaboration quelconque à ces spectacles pernicieux: histrions,
bouffons, mimes, pantomimes, danseurs musiciens, cochers, factionnaires,
etc., tous confondus sous le terme générique de comédiens.
Une autre cause suffirait encore à expliquer sa sévérité contre les
spectacles; trop souvent elle en faisait les frais. On ne se contentait
pas en effet d’y tourner en dérision ses dogmes et ses cérémonies, ses
néophytes par centaines étaient jetés aux bêtes et servaient aux
plaisirs du peuple dans les jeux du cirque.
Mais la raison principale qui provoqua les rigueurs des Pères de
l’Église, c’est que les spectacles à Rome n’étaient autre chose, nous
l’avons vu, que des cérémonies religieuses, des actes véritables de
piété envers les dieux. Comment, dans de pareilles conditions, l’Église
chrétienne n’aurait-elle pas condamné les représentations publiques et
ceux qui y prenaient part? N’était-il pas pour elle d’une importance
vitale de sévir sans pitié contre tout ce qui formait obstacle à son
établissement et perpétuait les souvenirs du paganisme? En réalité cette
question du théâtre fut une question purement religieuse et tous les
autres motifs invoqués ne furent que secondaires.
Les Pères de l’Église l’ont implicitement reconnu. Saint Isidore, dans
ses _Origines_, invite les chrétiens à s’abstenir des jeux du cirque où
les superstitions païennes présentent aux regards le triomphe de la
vanité, de la débauche et de l’idolâtrie.
«Que dirai-je des vaines et inutiles occupations de la comédie et des
grandes folies de la tragédie? s’écrie saint Cyprien[26]. Quand même ces
choses ne seraient pas consacrées aux idoles, il ne serait pas néanmoins
permis aux fidèles chrétiens d’en être les acteurs et les spectateurs.»
[26] Évêque de Carthage au troisième siècle.
«Vous me demandez, dit encore saint Cyprien à un évêque qui l’avait
consulté, si un comédien doit être reçu dans notre religion. Il ne
convient ni à la Majesté divine, ni à l’honneur de l’Église, de se
souiller par un infâme commerce[27].»
[27] Non seulement saint Cyprien refuse la communion au comédien, mais
il la refuse encore à celui qui, sans être comédien, s’occupe à
instruire, à former, à exercer les comédiens. «C’est perdre plutôt
qu’instruire la jeunesse, dit-il, que de lui enseigner ce qu’elle ne
doit jamais apprendre et qu’on n’aurait jamais dû savoir. On ne peut
communiquer avec un tel homme, mais cependant s’il est pauvre, qu’il
revienne sincèrement de ses désordres et qu’il cesse d’engraisser
des victimes pour l’enfer, on peut lui faire l’aumône.»
«N’allons point au théâtre, dit Tertullien[28], qui est une assemblée
particulière d’impudicité... où un comédien y joue avec les gestes les
plus honteux et les plus naturels, où des femmes, oubliant la pudeur de
leur sexe, osent faire sur un théâtre, et à la vue de tout le monde, ce
qu’elles auraient honte de commettre dans leurs maisons, où elles ne
sont vues de personne. On y fait paraître jusqu’à des filles perdues,
victimes infâmes de la débauche publique... Je ne dis rien de ce qui
doit demeurer dans les ténèbres, de peur d’être coupable de ces crimes
par le seul récit que j’en ferais[29].»
[28] Célèbre Père de l’Église latine (160-230).
[29] Lactance parle des mouvements pleins d’impudence que l’on voit
dans la personne des comédiens. Leurs corps efféminés sous la
démarche et l’habit de femmes représentent les gestes les plus
lascifs, les plus dissolus.
Saint Chrysostome[30] compare ceux qui, de son temps, allaient à la
comédie, à David prenant plaisir à regarder nue dans son bain Bethsabée,
et il dit que le théâtre est le rendez-vous de tous les crimes, que tout
y est plein d’effronterie, d’abomination et d’impiété[31].
[30] Père de l’Église et évêque de Constantinople (347-407).
[31] D’après saint Salvien, prêtre du quatrième siècle, «la comédie
est pire que le blasphème, le larcin, l’homicide et tous les autres
crimes». Ces crimes en effet ne rendent pas coupables ceux qui en
sont spectateurs ou qui en entendent le récit, tandis qu’on ne peut
voir les jeux du théâtre sans tomber dans le désordre; le spectateur
est complice de l’acteur, ceux qui étaient allés chastes à la
comédie en reviennent adultères.
On voit, par ces quelques citations, ce que l’Église proscrit dans les
spectacles. Ce sont les souvenirs de l’idolâtrie, les impudicités
auxquelles on assiste, les blasphèmes qu’on y entend. Idolâtries,
impudicités, blasphèmes, c’est là en effet tout le théâtre romain à
l’époque des Pères. Quoi de plus naturel, de plus légitime que leurs
anathèmes contre de si détestables exemples?
La campagne contre les comédiens fut poursuivie par les conciles.
Le canon 62 du concile d’Elvire[32], tenu l’an 305, concerne les
histrions, les pantomimes et les cochers du cirque:
[32] Le concile d’Elvire est le premier qui ait été réuni en Espagne.
«S’ils veulent embrasser la foi chrétienne, y est-il dit, nous ordonnons
qu’ils renoncent auparavant à leur profession et s’engagent à ne plus
l’exercer; qu’ensuite ils soient admis[33]; s’ils manquent à leur
promesse, qu’ils soient chassés et retranchés de l’Église.»
[33] Bien des comédiens profitèrent de la permission que l’Église leur
accordait et se réconcilièrent avec elle. Plusieurs même furent
canonisés. On peut citer: Genest, acteur célèbre du temps de
Dioclétien; Porphyre, comédien d’Andrinople, sous Julien l’Apostat;
Ardélion, qui vécut à l’époque de Justinien.
Le canon 5 du premier concile d’Arles, tenu l’an 314, porte:
«Nous ordonnons que tous les cochers du cirque et les comédiens soient
séparés de la communion tant qu’ils exercent ce métier.»
Le troisième concile de Carthage, en 397, défend aux enfants des évêques
ou des clercs[34] de donner des spectacles profanes et même d’y
assister, comme cela était défendu aux laïques eux-mêmes (canon 11). On
lit encore dans le trente-cinquième canon: «On ne refusera ni le
baptême, ni la pénitence aux gens de théâtre, ni aux apostats
convertis.»
[34] On sait que pendant assez longtemps le mariage des prêtres fut
autorisé.
Tous ces canons sont fort logiques et n’ont rien d’excessif. Il était
vraiment bien naturel que l’Église exigeât des comédiens, qui se
convertissaient, de quitter tout d’abord le théâtre, c’est-à-dire le
culte des faux dieux, et qu’elle continuât à les exclure de la communion
s’ils persistaient dans leur profession. Il ne faut pas oublier en effet
que ces canons concernaient une catégorie d’individus qui tous encore
étaient païens.
Les conciles d’Arles, d’Elvire, de Carthage, etc., n’étaient que
provinciaux et leur autorité par conséquent ne s’étendait pas au delà de
la province ecclésiastique dans laquelle ils avaient été rassemblés[35].
Comment leur doctrine, en ce qui concernait les comédiens tout au moins,
se répandit-elle? Par une raison fort simple. Dans ces premiers temps du
christianisme, les conciles, même provinciaux, réunissaient des évêques
de différents pays et tranchaient des questions qui intéressaient
l’Église entière; il en résultait que leurs canons jouissaient d’un
grand crédit. Le concile d’Arles, par exemple, fut dans ce cas; on y
comptait plus de six cents évêques venus des Gaules, de l’Afrique, de
l’Italie, de la Sicile, de la Sardaigne, de l’Espagne et du pays des
Bretons, etc. Une fois de retour dans leur diocèse, ces prélats
s’empressaient d’appliquer les canons qu’ils avaient contribué à faire
adopter[36]. C’est ainsi que les décisions de quelques conciles au sujet
des comédiens furent bientôt admises dans un grand nombre de provinces;
mais il n’y eut jamais de condamnation générale prononcée contre les
gens de théâtre ni par les papes, ni par un seul concile œcuménique.
[35] Il y a trois sortes de conciles:
1º Le concile général ou œcuménique: Ses canons sont obligatoires
pour toute l’Église;
2º Le concile national, ses canons sont obligatoires pour la nation
entière;
3º Le concile provincial, qui a force de loi pour toute la province
ecclésiastique.
[36] Chaque évêque a le droit en synode (réunion des prêtres du
diocèse), ou hors du synode, de porter des lois particulières pour
son diocèse; c’est à lui d’apprécier si ce qui est admis dans le
diocèse voisin doit être défendu dans le sien propre, et
réciproquement.
A l’infamie civile, qui déjà frappait les histrions de par la loi du
préteur, s’ajouta donc l’infamie canonique. Désormais l’Église
chrétienne les regarde comme exclus de la communion, et, imitant les
rigueurs de la loi romaine, elle les place sur le même rang que la
prostituée. Elle les prive du sacrement de la pénitence; aucun prêtre ne
peut leur donner l’absolution, à moins qu’ils ne quittent
irrévocablement leur métier. On ne refuse pas le baptême à leurs
enfants, puisqu’on l’accorde même aux enfants d’hérétiques, mais on ne
peut le donner à un adulte comédien. On n’accepte les histrions ni comme
parrain ni comme marraine, on leur refuse la confirmation, le sacrement
du mariage, la sainte communion, à la vie et à la mort, même à Pâques,
soit en secret, soit publiquement; enfin on ne leur accorde même pas la
sépulture ecclésiastique.
Les canons des conciles ne produisirent pas plus d’effet que les
objurgations des saints Pères; la foule se pressa plus nombreuse que
jamais aux représentations publiques.
En 312, Constantin[37] embrasse le christianisme. En 313, par l’édit de
Milan, il déclare la religion chrétienne religion de l’empire. Soutenue
par le gouvernement, l’Église redouble d’efforts dans sa lutte contre la
société païenne, mais elle reste impuissante devant la vogue croissante
des spectacles. On a même dû multiplier les jours de fête; en 345, on en
compte jusqu’à 175 par an. Le goût des peuples pour le théâtre est tel,
qu’ils en oublient jusqu’au soin de leur défense. Carthage est prise par
les Vandales[38] pendant que toute la population assiste à une
représentation du cirque, et les applaudissements des spectateurs sont
assez bruyants pour couvrir les cris de ceux qu’on égorge dans la ville.
[37] Né en 274, proclamé César en 306. En 330, il transporte le siège
de l’empire à Byzance. Il meurt en 337.
[38] La prise de Carthage eut lieu en 345.
Le même sort fut partagé par la ville d’Antioche, dont l’empereur Julien
disait: «On y voit tant d’acteurs, danseurs, sauteurs, joueurs
d’instruments, qu’il y a plus de comédiens que de citoyens.» Le peuple
assistait dans le cirque aux bouffonneries d’un mime, lorsque les Perses
s’emparèrent de la ville.
Ces deux exemples passèrent pour une punition du ciel et fournirent à
l’Église un nouvel et facile argument contre le théâtre.
On pourrait s’étonner de l’acharnement déployé par le christianisme dans
cette lutte, si l’on ne savait par les conciles eux-mêmes que les
prêtres de la religion nouvelle se montraient aussi passionnés pour ces
spectacles païens que le reste du peuple, et que les menaces et les
châtiments de leurs supérieurs ecclésiastiques ne pouvaient les en
détourner.
On comprend combien à une époque de transition, et dans ces premiers
siècles presque barbares, il était difficile pour l’Église d’obtenir de
ses serviteurs une régularité parfaite et une stricte observance de ses
préceptes. Il fallut des siècles à cette société encore tout imprégnée
du paganisme et de l’effroyable dissolution de la Rome païenne, pour
s’habituer aux mœurs nouvelles; le clergé lui-même ne s’épura que peu à
peu et fort lentement.
Le concile de Laodicée[39] est bien instructif à cet égard. Ses canons
interdisent aux prêtres et aux clercs de prêter à usure[40], de
fréquenter les cabarets, de faire les agapes dans l’église, d’y manger
et d’y dresser des tables, de se baigner avec des femmes[41], d’être
magiciens, enchanteurs, mathématiciens ou astrologues, de faire des
ligatures ou phylactères[42], d’assister aux spectacles qui se font aux
noces et aux festins, d’y danser, etc.
[39] Le concile de Laodicée (Asie Mineure) fut tenu vers 364. C’est un
des plus célèbres de l’antiquité.
[40] Plus tard, on excommunia les usuriers parce qu’il y avait un
grand nombre de prêtres qui exerçaient ce métier.
[41] Les Romains étaient loin d’avoir sur la pudeur les mêmes idées
que nous; le nu ne les choquait pas. L’usage des bains communs aux
deux sexes existait de tout temps chez eux et il fallut à l’Église
plusieurs siècles d’efforts pour arriver à déraciner à peu près cet
usage: «Que dirai-je des vierges qui vont se laver dans les bains
publics, écrit saint Cyprien, et qui prostituent aux yeux lascifs
des corps consacrés à la pudeur? Car lorsqu’elles s’exposent ainsi
nues à la vue des hommes, ne fomentent-elles pas les passions
déshonnêtes? N’allument-elles pas les désirs de ceux qui les
regardent? «C’est à eux, dites-vous, à voir avec quels desseins ils
viennent là; pour moi, je ne songe qu’à me laver et à me
rafraîchir.» Un bain de cette sorte ne vous nettoie pas, mais vous
salit encore davantage. Vous ne regardez personne impudiquement; à
la bonne heure, mais l’on vous regarde impudiquement; vos yeux ne
sont point souillés d’un plaisir infâme, mais le plaisir que vous
donnez aux autres vous souille vous-même. Du bain, vous en faites un
spectacle, et l’on ne voit pas sur le théâtre des choses plus
déshonnêtes que celles que vous y faites.» Au septième siècle, le
concile de Constantinople in Trullo interdisait encore aux prêtres,
sous peine de déposition, et aux laïques, sous peine
d’excommunication, de se baigner avec des femmes.
[42] Les phylactères dont il est parlé dans ce canon sont les
amulettes, c’est-à-dire les prétendus remèdes accompagnés
d’enchantement pour guérir ou prévenir les maladies.
On renouvela ces défenses pendant plusieurs siècles[43], mais sans grand
succès.
[43] L’Église eut toutes les peines du monde à moraliser ses clercs.
Ainsi en 692 le concile de Constantinople prononce la peine de la
déposition contre ceux du clergé qui auront eu commerce avec une
vierge consacrée à Dieu; il renouvelle les anciens canons qui
défendent aux clercs d’avoir avec eux des femmes étrangères; il leur
défend d’exiger de l’argent pour donner la communion; il condamne à
la déposition les prêtres qui feront commerce de nourrir et
d’assembler des femmes de mauvaise vie, ceux qui, sous le nom de
mariage, enlèveront des femmes ou prêteront secours aux ravisseurs,
etc., etc. On pourrait multiplier les citations.
Les empereurs, aussi bien en Orient qu’en Occident[44], s’efforçaient de
concilier les désirs de l’Église avec les nécessités de leur
gouvernement. Ils défendirent expressément de donner des représentations
le dimanche et les jours de fête, pour ne pas profaner les jours
consacrés au culte du Seigneur. Saint Chrysostome obtint même
d’Arcadius[45] l’abolition des jeux Majuma; mais l’empereur, malgré les
pressantes instances du saint, refusa de supprimer les autres
spectacles, «de peur d’attrister le peuple».
[44] A la mort de Théodose le Grand, ses deux fils Honorius et
Arcadius se partagèrent l’empire.
[45] Fils aîné de Théodose, il naquit en 384 et mourut en 408. A la
mort de son père, il reçut en partage l’empire d’Orient.
En effet, malgré leur ardeur de néophytes et leur très vif désir de se
conformer aux vœux de l’Église, les empereurs ne se souciaient nullement
de risquer leur popularité et de compromettre leur sûreté; or, ils se
rendaient très bien compte que la suppression des théâtres entraînerait
des séditions redoutables, que le peuple se soulèverait, que les
histrions eux-mêmes prendraient les armes et que l’imprudent, qui aurait
osé toucher à cette corporation si nombreuse et si dangereuse, expierait
probablement son audace par la perte de son trône.
Ce qui se passa à l’époque de Justinien[46] montre bien à quel point
était justifiée la terreur qu’inspiraient les comédiens. Sous son règne
les factions du cirque devinrent des partis politiques et religieux. Les
bleus, soutiens acharnés de l’orthodoxie, s’attachèrent à l’empereur;
les verts penchaient pour l’hérésie et voulaient rétablir la famille
déchue d’Anastase. Cette rivalité donna naissance à des luttes
effroyables. Constantinople fut livrée au pillage et incendiée. Après
plusieurs jours de lutte, Justinien eut le dessus; les verts furent
écrasés; plus de 40 000 hommes périrent.
[46] Il fut associé à l’empire en 537; la mort de Justin le laissa
seul maître du pouvoir quelques mois plus tard.
Ce terrible événement fit supprimer le nom de faction dans les jeux du
cirque; mais la passion pour les spectacles n’en fut nullement atténuée.
Justinien abolit l’idolâtrie dans tout l’Orient, et il s’efforça de
seconder en toutes choses les vues du clergé. C’est sous son règne que
la religion chrétienne obtint enfin l’abrogation de cette loi barbare,
qui empêchait le comédien une fois monté sur le théâtre d’en descendre
jamais. Les empereurs chrétiens avaient adopté presque en entier le
droit romain et ils avaient reproduit, sans y rien changer, tout ce qui
concernait les histrions. Il en résultait qu’il y avait contradiction
absolue entre la loi civile et la loi religieuse: la première ne
permettait pas au comédien de quitter sa profession, la seconde le
repoussait sans pitié tant qu’il l’exerçait. En vain l’Église avait-elle
demandé qu’on permît à ceux qui se convertissaient de ne plus paraître
sur le théâtre; pendant longtemps elle n’avait pu l’obtenir. Sous
Honorius[47] elle eut un instant gain de cause; mais l’empereur dut
rapporter son décret pour ne pas s’exposer à une sédition. Le
christianisme finit cependant par triompher de toutes les résistances,
et Justinien par une loi autorisa le comédien converti, libre ou
esclave, à ne plus remonter sur le théâtre: personne au monde, pas même
son père, pas même son maître, n’eut le droit de l’y contraindre.
[47] Deuxième fils de Théodose (384-423). Il avait reçu en partage
l’empire d’Occident.
L’empereur ne prit pas avec moins de zèle les intérêts de la religion
contre les écarts du clergé. Les censures ecclésiastiques étant
impuissantes, il fit une loi qui défendit aux prêtres de paraître aux
spectacles sous peine de graves châtiments canoniques[48]:
[48] Les contrevenants devaient être interdits et enfermés trois ans
dans un monastère.
«Nous les y avons souvent exhortés, dit l’empereur, mais sans succès:
Nous ordonnons donc que nul diacre, nul prêtre et, bien plus
expressément, que nul évêque n’assistera jamais aux jeux publics de dés,
ni aux spectacles du théâtre, s’il est croyable qu’il y en ait qui y
assistent; car qui pourrait croire qu’on y voit ceux qui, par
ordination, doivent entretenir un commerce perpétuel avec Jésus-Christ
et attirer sur les fidèles l’Esprit-Saint, ceux dont la tête et les
mains sont consacrées à Dieu par l’onction sainte, afin qu’ils
conservent tous leurs organes exempts de toute souillure?»
Les sévérités de la loi étaient d’autant plus pressantes qu’on voyait
des prêtres ne plus se contenter d’assister aux spectacles, mais encore
embrasser eux-mêmes la profession maudite. «Si quelque ecclésiastique,
dit la loi, déshonore la dignité de son état jusqu’à se faire comédien,
il devient infâme et perd tout privilège clérical.» Cependant on ne le
condamne pas immédiatement et l’on pousse la faiblesse jusqu’à lui
laisser un an pour quitter la scène et rentrer dans le giron de
l’Église.
Justinien défendit encore aux sénateurs et aux grands officiers de
s’unir à des femmes de théâtre; mais il négligea de prêcher d’exemple et
épousa lui-même Théodora, la célèbre comédienne.
L’empire d’Orient échappa en partie aux invasions des barbares; les
spectacles purent donc y subsister sans difficulté. Constantinople fut
envahie par les bouffons, les chanteurs, les danseurs, les farceurs,
etc. Comme par le passé, on vit les prêtres de la religion chrétienne
assister sans scrupule à leurs jeux et les conciles ne cesser de
fulminer contre des spectacles que tous leurs efforts avaient été
jusqu’alors impuissants à déraciner. Le concile de Constantinople in
Trullo, l’an 692[49], défend à tous les ecclésiastiques d’assister ou de
prendre part aux courses de chevaux et aux spectacles des farceurs. Il
interdit aux clercs, sous peine de déposition, et aux laïques, sous
peine d’excommunication, de se trouver aux spectacles et aux combats
contre les bêtes, ou de faire sur le théâtre les personnages de farceurs
et de danseurs. Il ordonne de supprimer divers jeux indécents qui se
faisaient aux jours des Calendes, les danses publiques des femmes, les
déguisements d’hommes en femmes, de femmes en hommes; l’usage des
masques et l’invocation de Bacchus pendant les vendanges, etc.
[49] Il s’assembla dans le dôme du palais nommé en latin _trullus_.
Qu’étaient devenus les théâtres en Occident depuis l’invasion des
barbares?
Dans les Gaules, en Italie, en Espagne, en Afrique, l’Église n’eut plus
besoin de les proscrire; ils disparurent tout naturellement sous les pas
des Goths et des Vandales. Rome, cependant, échappa quelque temps encore
à une destruction complète, et c’est ce qui explique comment les
spectacles purent s’y maintenir jusqu’au temps du pape Gélase[50], à la
fin du cinquième siècle. Ce pontife ne parvint qu’à grand’peine à faire
cesser les Lupercales; elles duraient encore grâce à l’impudicité qui en
faisait le fond et qui les rendait un des plaisirs favoris de la
populace.
[50] Il fut pape de 492 à 496.
Sous Justinien, Rome fut prise et pillée par Totila[51]; à partir de ce
moment les représentations théâtrales, derniers vestiges du paganisme,
disparurent complètement.
[51] En 546.
La Provence, elle aussi, tant qu’elle échappa à l’invasion, conserva ses
comédiens, en dépit de tous les efforts du clergé. En 446, saint
Hilaire, évêque d’Arles, fit enlever les marbres de l’amphithéâtre pour
décorer les églises, il fit briser les statues et ordonna d’en enfouir
les débris, «afin, dit-il, d’ôter à l’idolâtrie tout prétexte de
retour». Cette persistance des spectacles motiva le deuxième concile
d’Arles[52] qui, comme le précédent et sans plus de succès, condamna les
comédiens et les conducteurs de chars dans les jeux publics. Au
commencement du sixième siècle, saint Césaire[53] fulminait encore
contre le théâtre.
[52] En 452.
[53] Évêque d’Arles.
L’invasion de la Provence par les Francs mit fin aux représentations
publiques en Occident.