XVIII

Naïf, ignorant et faible, quoique pas sot, Fernand n’était plus à ses

propres yeux le Fernand d’autrefois! Un singulier phénomène de mirage

lui faisait apercevoir dans sa glace, quand il s’y contemplait, l’image

d’un Fernand majestueux, solennel, héroïque et grandiose, sur qui,

manifestement, tout l’univers avait les regards fixés. Petit à petit,

ainsi que l’a rimé un poète qui avait vu jouer la Périchole, il

«devenait Espagnol, et se sentait grandir». Lui! Victor Hugo! Pasteur!

et Napoléon! Le dix-neuvième siècle pouvait quitter la planche. Il avait

eu des hommes!

Fernand eut un hôtel.--Raisonnablement, quelqu’un de son importance ne

pouvait pas loger dans un vulgaire appartement. Un hôtel et un jardin,

naturellement. Comme il y avait une écurie et une remise, il fallut bien

la voiture et les chevaux. Fernand eut un duc, qu’il conduisait

lui-même, ganté de peau sang de bœuf, les mains basses et les coudes

hauts, au grand effroi de Blanche Mésange qui craignait, non sans

raison, les accidents... et les engueulades des piétons!

Un billard avait été installé au rez-de-chaussée de l’habitation, et

Fernand avait bien spécifié au fournisseur qu’il voulait que les billes

en fussent d’ivoire de défenses d’éléphant, et non d’ivoire de corne de

rhinocéros, comme on en fait pour les petites maisons! Il fallait qu’on

pût tâter tout... et qu’on vit que rien n’était de la camelote...

A ce train, d’ailleurs, les gros appointements filaient vite. Fernand

gardait table ouverte au déjeuner, et comme à Paris les pique-assiette

ne manquent pas, il pouvait fort aisément se payer l’illusion d’être un

roi qui tient sa cour: «entretient» eût été plus exact.

Il venait là des journalistes, des auteurs, agents de publicité, des

brasseurs d’affaires, des aigrefins et des inventeurs, des braves gens

et des filous, mais surtout, des flatteurs et des tapeurs.

Des reporters de dixième ordre lui savaient gré des cent mille

occasions, qu’il leur fournissait, de relater ses menus faits et gestes

et profitaient avec abus des occasions qui leur faisaient fabriquer de

la copie à deux sous la ligne. Le bon marché du paiement en nécessitait

la quantité. Et comme il était un «homme,» son succès n’excitait pas la

jalousie et la rancune des petites théâtreuses amies de ces «messieurs

de la Presse», de sorte que rarement une note hypocritement bonne, ou

réellement méchante, paraissait à son égard.

Ah! s’il se fût agi d’une femme, cela se fût passé avec moins de

courtoisie, et les petits reporters obscurs, obligatoirement

reconnaissants, n’auraient pu échapper à l’influence amoureuse des

petites âmes frisées, qui, trop sensibles pour jouer de l’épingle à

chapeau vis-à-vis d’une gêneuse, manœuvrent simplement avec la plume de

leurs amis.

--C’était bien le moins qu’ils pussent faire pour Elles!

Fernand ne refusait jamais le louis à qui ne contestait pas son génie.

Un marchand de cirage avait obtenu de lui la forte commandite en lui

proposant de mettre sur les boîtes, son portrait, à lui Fernand, et

d’intituler le produit inclus: «_Cirage à la plus charmante voix du

monde._»

Les colonnes Morris, les affiches, les brochures de chansons avaient

beau reproduire à l’infini ces traits si publics à présent, Fernand ne

pouvait se rassasier de se voir en papier, en plâtre ou en bronze, sur

les murailles ou dans les vitrines. Il n’avait, au tréfonds de lui-même,

qu’une contrariété et qu’une envie. Jadis, un autre artiste, moins grand

que lui, certes, mais qui avait eu son genre, Petrus, l’illustre Petrus,

avait suscité une idole au pays et un mouvement énorme d’opinion, sous

les espèces du général Boulanger et du Boulangisme! Cela manquait à la

gloire de Fernand, qui anxieusement cherchait autour de lui, sans en

rien avouer à personne, le général à lancer, le courant politique à

déchaîner. Déroulède, le duc d’Orléans, Jules Guérin ou Barillier?

Les lauriers de Petrus l’empêchaient positivement de dormir. Lui,

Fernand, peut-être? qui sait? serait un jour le sauveur attendu? Et il

ne disait pas non à cette idée. N’était-il pas déjà, après tout, l’homme

le plus populaire de France?

Quand il remuait ces pensées, secrètement, il plissait le front, pinçait

la bouche, jetait ses deux bras derrière son dos et se mettait à

arpenter le parquet d’un pas saccadé.

Mésange, alors, souriant doucement, lui lançait, légèrement moqueuse:

--Bon! voilà que tu fais ton Bonaparte!

Elle ne croyait pas si bien dire.

A part cette innocente toquade, Fernand ne se plaignait point de la vie,

la petite humiliation de n’avoir pas encore renversé le gouvernement ne

troublant que peu son sommeil et nullement son appétit.

On citait ses mots que Lourbillon, logé à l’hôtel et commensal assidu du

maître, allait colporter dans les journaux où on les insérait avec

gaîté.

Un jour qu’un attaché d’une ambassade étrangère venait de louer une

avant-scène pour un prince de la puissance qu’il représentait, de

passage à Paris, Fernand, qui sortait de la répétition, fut salué par le

diplomate, qui le prit à part dans un coin, le priant d’intercéder

auprès de sa direction afin que le prince ne fût pas le point de mire du

public, grâce à la marche nationale qu’on lui servait généralement en

pareil cas. On désirait l’incognito le plus absolu.

--Mais certainement, répliqua Fernand... à une condition pourtant.

--Laquelle?

--C’est que, lorsque j’irai chez vous, on ne me jouera pas la

_Marseillaise_!

Une autre fois, présenté à un chroniqueur notoire, membre de

l’Académie-française, chargé d’ans et d’honneurs, il avait, désireux

d’être aimable et de trouver la phrase et le terme de comparaison les

plus propres à chatouiller au bon endroit son interlocuteur, émis ce

compliment:

--Je sais, monsieur, vos mérites et quelle place vous occupez. Vous

êtes, si j’ose m’exprimer ainsi, «le Fernand du journalisme».

Et il avait ajouté, dans l’oreille de Lourbillon:

--S’il n’est pas satisfait avec ça! Je crois que je lui en passe, de la

pommade!

Mais il surgit un événement qui mit le comble à son orgueil, car il

allait lui permettre, cet événement inattendu quoique cependant bien à

prévoir, d’emplir une fois de plus, de sa personnalité, les échos

parisiens.

Un matin, Blanche Mésange, très pensionnaire et toute confuse, lui

confia, non sans inquiétude,--car enfin, elle ne l’avait pas fait exprès

et on ne sait jamais comment les hommes prendront cela!--que selon tant

de probabilités qu’elles en devenaient une certitude, elle était

enceinte! Voilà!

Blanche avait bien tort de craindre. Fernand fut ravi. Il embrassa la

future maman en clamant:

--Il aurait été dommage, en effet, que je m’éteignisse sans postérité!

Car il soignait son langage, depuis qu’il fréquentait les journalistes,

et même, usait de l’imparfait du subjonctif plus souvent qu’il n’était

nécessaire.

Il ajouta avec élan:

--Et aussi bien, puisqu’il en est ainsi, je veux que la fête soit

complète! Pas de baptême sans noce. Fais venir tes papiers, ma chère; je

t’épouse!

Mésange en resta sans voix, la bouche bée, les yeux écarquillés, avec

seulement un «oh!» de stupeur, qui s’acheva dans une crise de larmes

délicieuses et dans une telle défaillance nerveuse que Fernand dut la

prendre dans ses bras, poupée inerte et sanglotante, pour l’empêcher de

choir sur le tapis.

Le mariage! le mariage légitime! avec le maire et le curé! l’alliance en

or, pour de vrai! Le «oui» éternel avec l’homme qu’on aime! Le mariage

bourgeois, ce rêve de toutes les cabotines, petites ou grandes! ce hâvre

de grâce vers lequel cinglent en vain tant de voiles lasses des libres

vents du large! Elle y entrait, elle, Blanche Mésange, ancienne

«corbeille» aux _Ambassadeurs_, ex-petite femme de beuglant! Ce n’était

pas un rêve, c’était la réalité, c’était la vie! sa vie à elle!

--Ah! mon chéri, mon chéri! hoqueta-t-elle dans un spasme. Fernand,

digne et indulgent, souriait avec l’affabilité d’un roi qui élève

jusqu’à lui une bergère, touché sincèrement, pourtant, dans la partie

profonde de son être que n’avait pas encore cuirassée l’induration

professionnelle.

--Et tu verras si ce sera chic! nous aurons nos portraits dans les

illustrés! reprit-il, ressaisi déjà par le métier.

Mésange, qui n’était pas du bâtiment pour rien, se redressa:

--Le mien aussi, dis?

--Parbleu!

La Vedette · 第 23 / 52 题