--Les hommes sont encore plus bêtes que les femmes, décidément! gémit
Blanche Mésange, sitôt que, Lourbillon expédié, elle se retrouva seule,
devant sa table de salle à manger, un reste de cigarette aux doigts, un
reste de sourire aux lèvres.
Car elle avait pris, en son amour-propre blessé, la force de sourire,
durant que le vieux comique, avec des gestes appropriés et des
intonations à l’avenant, lui détaillait la bonne fortune, tournée en
mésaventure, de cet imbécile de Fernand!
Au fond, elle souffrait beaucoup. Et certes plus dans sa tendresse que
dans sa vanité. C’est vraiment de tout son cœur de bonne fille qu’elle
adorait à présent son amant. Et de l’apprendre ainsi, tout d’un coup,
infidèle, oublieux et ingrat, la poignait d’une douleur très vive.
Et puis, il y avait, dans cette catastrophe de ses sentiments, quelque
chose qui plus encore que la vilenie du procédé la froissait chez le
coupable, c’était l’incontestable sottise de la mauvaise action commise.
Elle la connaissait, la Jocelyn, elle l’avait, au temps de sa liaison
avec le sénateur, vu venir mendier des subsides, pour la soi-disant
location d’un atelier, chez ce législateur, connu pour n’être pas une
île escarpée et sans bords aux abordages du sexe joli.
Elle connaissait le côté d’aventurière et la part de roublardise inclus
dans ce caractère de fausse excentrique et de détraquée en simili. Et il
lui était arrivé, jadis, au temps où elle n’était pas intéressée
directement aux emportements de la donzelle, de plaindre les pauvres
bougres «chipés» à cette glu dangereuse.
Et, finalement, ce fut cette sensation qui domina en elle: Fernand dans
les pattes de cette araignée de malheur. Ç’avait d’abord été en son
esprit, du chagrin, puis de la colère, ça devint de la pitié.
Elle les connaissait les trucs de cette voleuse d’hommes de Lilith! et
dire que Fernand, lui aussi, s’était laissé prendre par l’extériorité de
cette femme «Mystère», qu’il avait subi, lui aussi, le charme de cette
attirance calculée, bric-à-bracquement capiteuse, dont la volupté,
harnachée d’une mise en scène de bazar, mettait aux cerveaux des pauvres
hommes des visions d’attitudes nouvelles... des espoirs de frissons
inconnus et de perversités superbes...
Et c’était vers ces cheveux teints au henné, cette bouche teinte au
carmin, ces yeux peints de Kohl, cette chair tripotée par tous, ces
ongles dorés d’idole poudrederisée que Fernand, comme tant d’autres,
avait couru!
Est-ce qu’il espérait l’amour de cette théâtrale prostituée? Non,
voyons, ce n’était pas possible, il avait là, follement, bêtement,
cherché du gros plaisir de peau, et il en reviendrait peut-être hanté
par des souvenirs de joies du ventre... mais rien de plus! Une
reconnaissance qui partirait des pieds pour finir à la ceinture, et qui
n’aurait rien à faire avec une souvenance d’amour vrai, intense, l’amour
perchant plus haut... la Jocelyn n’avait pu l’atteindre!
Ah! l’amour! l’amour délicat, dévoué, tendre, affectueux, amoureux et
maternel en même temps, c’était dans le joli cœur de Mésange qu’il
était, c’était là qu’on le verrait prêt à tout! c’était lui, tout
chaudement rayonnant, qui éclairerait de sa bonne sagesse les
agissements de Mésange trahie... Il lui dicterait les bonnes paroles
d’indulgence et de pardon, et ce serin de Fernand pouvait rentrer...
elle lui cacherait son chagrin, sa torture aiguë, et l’accueillerait
avec des yeux si tendres et des bras si maternellement ouverts qu’il
serait bien obligé de s’y réfugier confus et penaud. Car il était bon,
Fernand, meilleur--oh! combien!--que la moyenne des hommes, et il le lui
prouvait constamment, en l’aimant sans égoïsme, celui-là, et bien plus
pour son bonheur à elle, que pour son bonheur à lui.
Il ne l’aimait pas que bien attifée et d’une élégance qui devait
contenter un amour-propre d’homme, une vanité d’amant orgueilleux,
heureux que sa maîtresse soit belle pour les autres.
Elle n’avait pas eu besoin, pour le conserver, d’employer les misérables
moyens de défense, qui prouvent la fragilité et la vulgarité d’un amour.
Il ne l’aimait pas pour le plaisir des yeux de la galerie, mais pour la
joie des siens propres, et qu’elle fût frisée ou pas, élégante ou non,
pourvu «qu’Elle» fût à l’aise, à son gré, et heureuse, il était heureux.
Et Mésange, jusqu’alors poupée de luxe pour ses amants, qui lui
défendaient les bigoudis du soir, susceptibles d’entraver leurs
expansions, exigeant au contraire un harnachement soyeux de dessous et
de dessus, indispensable à l’excitation de leurs désirs, dont la lingère
complice se faisait payer les frais, Mésange se vit tout à coup aimée
avec ou sans rubans, avec ou sans lingerie de soie, aimée pour sa
joliesse elle-même, aimée surtout pour la tendresse de son cœur, et
l’élégance de son âme, prise non plus comme un joujou d’amour, mais
aimée passionnément, comme une femme! une vraie femme!
Comme elle en était reconnaissante à Fernand! Elle était pour lui, elle
le sentait bien, plus que la «maîtresse» qu’elle avait eu l’habitude
d’être pour les autres, ou peut-être était-ce lui qui était pour elle ce
que n’avaient pas été les autres. Oui, pensait Mésange toujours assise,
pleurant depuis deux heures silencieuse, oui, il est mon amant, mon
mari, mon frère et mon enfant aussi... mon petit enfant, faible et
fragile... que je dois guider, aider, pardonner et aimer! et tout à coup
attendrie, fondue dans son amour sincère et si profondément dévoué, elle
se raisonna, se calma, se tamponna les yeux, se moucha et se leva très
résolue.
Il s’agissait de lui montrer qu’on était une femme supérieure. Pas de
scène--au contraire--un grand bon pardon.--Et en avant pour le travail!
C’est ce qu’il fallait mettre à la tête des considérations. «Je vais lui
montrer clairement qu’il ne faut pas perdre son temps à écouter les
«femmes fatales» quand on a toute une belle carrière devant soi, à
mettre solidement debout», et Mésange échafaudait tout cela, en même
temps que son pompon à poudre de riz faisait des bonds de son menton à
son front et de ses yeux à son nez tout rouge d’avoir pleuré! Et, les
nerfs domptés, très en ordre, la volonté assise sur une grande chaise,
elle attendit patiente la rentrée de l’infidèle adoré.