Élise, roulée comme un galet par le flot des relations souhaitées par
son ami, fréquentait beaucoup pour le moment une famille Josse, qui la
couvrait d'une paternelle affection.
M. Josse dirigeait une revue dite «politique, économique et sociale».
Cet organe était de ceux qui se créent perpétuellement dans le but
d'écraser l'un des deux principaux et plus anciens périodiques. Ils
semblent, dans leurs premiers numéros, apporter avec eux une aurore et
devoir briller sur un monde renouvelé; puis le beau rayonnement pâlit,
devient pareil à tout ce qu'on connaît, puis il s'étiole en coûtant cher
aux initiateurs.
M. Josse se laissait ruiner par sa revue. En faveur de sa revue, il
croyait devoir inviter chez lui le monde de la politique, de la pensée
et même des arts. Malheureusement pour cet homme non négligeable, Paris
était alors, quoi qu'on en dît, assujetti, comme il le sera
vraisemblablement toujours, à un formalisme qui s'ignore lui-même, et
soumis, en ce qui concerne les moeurs, à une étiquette que chacun nie en
même temps qu'il en observe scrupuleusement les articles. M. Josse
n'était pas l'époux de celle qu'on nommait madame Josse.
Le cas d'Hubert des Bruyères se reproduisait chez lui avec exactitude et
sans aucune variante. M. Josse était divorcé, mais il ne pouvait épouser
la femme, d'ailleurs très digne, que l'on appelait «madame Josse», parce
que celle-ci, issue d'une famille excellente et fort connue, ne pouvait
obtenir le divorce contre son mari, un chenapan, qui faisait partout
sonner très haut son opinion sur la sainteté et la pérennité du mariage.
A cause de cette particularité, M. Josse, malgré tout son mérite, ni ne
recevait chez lui toutes les personnalités qui s'y fussent volontiers
rendues, ni même, ce qui est moins croyable, ne possédait tous les
collaborateurs dont les noms semblaient s'imposer au sommaire d'une
telle publication. Mais les gens qu'on voyait chez lui étaient néanmoins
fort loin d'être les premiers venus. La ressource du salon Josse était
fournie par des célibataires éminents, quelques veufs; et, pour
sauvegarder le nombre, on suppléait à l'absence de ceux que le rigorisme
de leur foyer retenait, en admettant ce que Josse appelait son «élément
d'information», c'est-à-dire des industriels, des hommes de bourse, tout
cela mêlé tant bien que mal aux hommes politiques, aux savants, aux
artistes. L'élément mâle dominait; mais pour qu'il ne privât point le
lieu d'un certain caractère mondain considéré comme indispensable, on
recevait et les femmes divorcées, et les femmes séparées de leur mari,
comme Élise, et aussi des couples franchement irréguliers,--comme celui
des maîtres de la maison,--auxquels on s'exténuait par mille stratagèmes
à communiquer les apparences de la légitimité.
De la musique, et toujours de très bonne musique, de la tenue
aussi,--beaucoup plus stricte qu'en maint ménage béni par le
Nonce,--offraient une auguste suppléance pour cette société intéressante
et non satisfaite, à qui ses grandes qualités jointes à son caractère de
rébellion eussent pu donner des audaces heureuses, et qui cependant
semblait toujours attendre d'en haut, d'on ne savait où, peut-être du
plafond qui ne s'entr'ouvrait pas, l'apparition d'un Saint-Esprit, sous
la forme d'une colombe, apportant, en bonne et due forme, la
consécration sociale si ardemment convoitée.
C'est dans ce monde qu'Élise vit un soir s'avancer à petits pas, mais
tout droit, un monsieur d'âge plus que certain et qu'elle faillit ne pas
reconnaître, d'abord parce qu'elle ne l'avait jamais vu en habit, et
puis parce qu'elle était fort loin de s'attendre à le voir: c'était M.
Angelus. Il était vieil ami de la maison; il initia Élise à toutes les
particularités du milieu; il continua de moraliser plaisamment avec
elle. A lui seul elle pouvait communiquer une observation comme la
suivante:
«Depuis que j'ai quitté Granville et me suis mariée, lui dit-elle, c'est
la première fois que j'ai l'impression de me trouver au milieu de jeunes
filles...»
M. Angelus crut qu'elle se forçait un peu pour pratiquer, comme il le
faisait volontiers lui-même, le paradoxe.
--Mais non! dit Élise, ne voyez-vous pas que tout le monde ici n'aspire
qu'au lien sacré du mariage?
M. Angelus était enchanté; il ne la quittait plus. Ils étaient, elle et
lui, au fort d'une causerie, lorsque Élise fut abordée par quelqu'un
qu'elle n'avait point aperçu. C'était Saulieu.
Commerçant notable, Saulieu avait, en effet, ses entrées comme son
utilité dans un groupe qui prétendait être informé de tout. Saulieu fut
poli, réservé; mais il avait, lui, quelque chose de satisfait dans le
ton, voire d'un peu protecteur, qui tranchait et avec l'attitude
qu'Élise lui avait connue et avec cet air d'attendre une grâce
complémentaire qui caractérisait la plupart des hôtes de la maison
Josse. Était-ce ce qu'il y avait en lui de commun qui s'exaltait sous le
frac? Était-ce la réaction contre la gêne qu'il éprouvait peut-être à
trouver ici Élise bien en cour et même choyée, alors qu'il n'avait
jamais osé y introduire Clara? Qu'était-ce?
Élise ne put s'empêcher de communiquer à M. Angelus ce qu'elle venait de
remarquer d'insolite en la personne de Saulieu:
--C'est un bijoutier, dit le vieux journaliste: il vous a présenté ce
soir une facette à éclat vif, voilà.
--Après tout, dit Élise, pourquoi n'amènerait-il pas ici sa maîtresse?
On ne la mettrait pas à la porte.
--Parce qu'il est bijoutier, dit M. Angelus. S'il était professeur au
Collège de France et que sa bonne amie fût un laideron, vous les verriez
ici côte à côte, comme ceux-ci ou ceux-là... Nulle part ne sont
observées plus finement les nuances. Comprenez! Dans le monde régulier,
tout est réglé, et en traits un peu gros. Les papiers de l'état civil,
ou du moins une lettre de faire-part, un beau jour, décident de tout,
pour la vie: les époux, après une formalité, peuvent avoir la conduite
privée qu'il leur plaît, il faut un bien grand scandale pour effacer
l'effet d'une bénédiction nuptiale. Au contraire, ici, chaque cas est
soumis à un examen attentif et approfondi et constant, où il est tenu
compte, chaque semaine, de la qualité des individus et de leurs faits et
gestes; rien d'assuré, nulle garantie pour ces malheureux; nulle
situation stable; il leur faut mériter infatigablement la grâce par une
quotidienne vertu. Croyez-vous qu'il y ait, «dans la capitale», couple
plus pur que celui de ce Josse et de cette femme qui ne porte pas son
nom? Non, madame, rapportez-vous-en à moi: il n'y en a pas. Eh bien,
pour la plus petite peccadille, il serait pulvérisé!
--Mais il reçoit d'autres couples, irréguliers comme lui, et qui ne le
valent pas?
--Sans doute! Et qui pénètre ici y est pour ainsi dire blanchi et
purifié; mais, ces couples, eux, qui reçoivent-ils?
--Grand Dieu! monsieur Angelus... Mais qui suis-je, moi? et en quelle
qualité suis-je ici?
--On vous connaît, madame, simplement.
--Point de galanterie, monsieur Angelus! Les irréguliers, ici, se
relèvent par quelque prestige, m'avez-vous dit: je ne suis pas
professeur au Collège de France, moi!
--Vous êtes vous-même, je le répète... En outre, on connaît votre
famille, je le sais... On n'ignore pas que vous êtes seulement séparée
de votre mari... Séparée de biens, je crois, tout au plus..., et que le
divorce est impossible dans votre monde: cela fait bien! Vous n'imaginez
pas ce que cela fait bien!
Élise sourit tristement. Le journaliste, non; il connaissait les moeurs;
elles ne le surprenaient pas.
M. Angelus offrit à Élise de la reconduire. Dans la voiture il la
félicitait d'avoir, où qu'elle allât, le don de plaire.
--Mais, soupira Élise, je vais vous dire une chose qui résulte des
petites expériences que j'ai faites et vous donnera peut-être à
réfléchir: ce qu'ils aiment en moi, en définitive, ce n'est pas moi:
c'est mon pauvre papa!...
Et, comme le moraliste, réfléchissant, se taisait, elle revit en pensée
M. de La Hotte-Saint-Pair et son arbre généalogique; elle revit sa
famille innombrable et unie plus par un formalisme officiel que par des
sentiments; elle revit les cérémonies, elle se remémora les obligations
ennuyeuses et coûteuses, la grande parade en un mot,--imitation de la
cour du grand Roi par les fourmis de son royaume,--enfin tout un
ensemble de moeurs plutôt de la place que de la maison, et dont les
inconvénients ne trouvaient de compensation qu'en les libertés qu'un
chacun pouvait s'octroyer impunément quand une fois il avait satisfait à
la dette publique.