25 septembre.

A la fin de l’après-midi, le curé de Saint-Léger s’est présenté pour une

quête. J’étais seule, sur ma chaise longue, des livres près de moi, mon

ouvrage tombé sur mes genoux; car je songeais à tant de choses que nous

avions dites ce matin, _lui_ et moi, pendant notre promenade dans la

forêt,--souvenirs, pensées, projets, espoirs qui mêlent étroitement nos

deux vies...

La visite imprévue m’a rejetée sur terre. Je me suis correctement

redressée; et j’ai voulu faire approcher mon visiteur de la flambée que

j’avais fait allumer, avide de lumière, par cette journée noyée dans une

pluie fine.

Mais il a refusé, dissimulant sous sa soutane ses lourdes chaussures

boueuses.

Il avait un air d’homme très intimidé. Pour le mettre à l’aise, après

qu’il m’avait gauchement présenté sa requête, je lui ai parlé de sa

cure, du bien qu’il espérait y faire.

Et aussitôt son embarras a disparu. J’ai retrouvé l’apôtre qui, en

chaire, un dimanche, enseignait la puissance du sacrifice, l’apôtre qui,

sûrement, pratique ce qu’il enseigne.

Sans doute, il a senti avec quel intérêt j’écoutais la révélation très

simple de son effort pour réveiller le zèle de son petit peuple,

indifférent, en la majorité, sinon hostile. Peu à peu, il s’est pris à

me dire ce qu’il souhaiterait faire en ce pays où il est encore

«l’étranger». Et, en parlant, il avait la même conviction fervente qui

m’avait frappée déjà. De toute son âme, il se donne à ces inconnus; je

l’ai senti à sa réponse quand je lui ai demandé:

--Alors, monsieur le curé, vous n’êtes pas effrayé de la tâche que vous

entreprenez?

--Effrayé, madame?... Comment pourrais-je l’être quand, avec moi, j’ai

la grâce de Dieu? C’est notre mission de gagner les âmes, d’en gagner

beaucoup, d’en gagner toujours plus!

Sans réfléchir, j’ai murmuré pour moi-même:

--Gagner à quoi... et à qui?...

Mais il m’avait entendue. J’ai constaté son imperceptible sursaut:

--Gagner à qui?... Mais à Dieu, madame, qui, sans se lasser, les appelle

pour leur bonheur.

Ah! si ce Dieu avait pu s’emparer de mon âme, quelle délivrance de la

lui abandonner!

J’ai regardé avec envie le prêtre, paisible en sa foi, et une question

m’est échappée:

--Oh! monsieur le curé, comment faites-vous pour croire ainsi?

Il m’a enveloppée d’un regard effaré, ne comprenant pas bien; dans son

maigre visage, le regard m’interrogeait, attentif:

--Croire à quoi, madame?

--Mais à tout ce que vous enseignez aux petits et aux grands qui

viennent à vous! Je vous en supplie, monsieur le curé, ne vous choquez

pas de mes questions dont je m’excuse et répondez-moi, par charité,

pensant que vous faites du bien.

--Je vous écoute, madame.

--Ces mystères, cette religion que vous enseignez, vous l’avez étudiée

beaucoup et elle vous paraît... sincèrement, en conscience... elle vous

paraît la vérité même?

--Oui, madame. Elle m’apparaît évidente comme la vie elle-même.

--Malgré ses... étrangetés, ses obscurités, ses... invraisemblances qui

choquent la simple raison?

--Madame, je sais que mon humble cerveau est incapable de concevoir

l’infini; même des intelligences très supérieures en seraient

incapables! Mais la conscience incomplète que j’en possède suffit déjà à

me donner une certitude qui est, en mon âme, aussi forte que le

sentiment même de la vie... comme je viens de vous le dire... Et cette

certitude, comment l’aurais-je si je ne la devais à l’Être divin qui m’a

créé et m’a marqué de son empreinte? Ne le sentez-vous pas, madame?

Ses yeux limpides, très graves et très bons, se posent sur les miens. Je

sens une âme interroger la mienne...

Et la mienne s’ouvre brusquement:

--Non, monsieur le curé, je n’ai pas votre foi et j’en porte durement...

ah! oui, bien durement la peine en ce moment! Lorsque j’étais toute

jeune, j’ai été une ardente petite chrétienne. Je croyais sans un doute,

sans réfléchir... comme les petits, comme les sages, comme ceux qui

savent... la foi du charbonnier! Et puis, j’ai été absorbée par ce qui

alors était pour moi le bonheur... J’ai vécu dans une atmosphère de

scepticisme... si étrangère à toute idée religieuse!... Ensuite, j’ai

souffert beaucoup, beaucoup supplié!... vous savez, comme on supplie

quand on souffre et qu’on crie, désespéré, vers qui peut vous

soutenir... Mais le chagrin ne s’est pas éloigné. Au contraire, il s’est

appesanti, tellement cruel que le désespoir a tué ma foi. Et j’ai vécu

sans plus rien espérer, devenue étrangère à ce Dieu qui m’abandonnait.

Aujourd’hui encore, j’ai besoin de secours, d’espérance, de foi, et je

ne trouve rien!...

Ma voix, que j’entendais lente et sourde, se brise tout à coup. Le

prêtre, qui m’a écoutée, murmure:

--Pauvre enfant!

Puis un silence tombe dans le salon où crépitent les flammes du beau feu

clair. Mes yeux songeurs contemplent, à travers les vitres, la svelte

silhouette d’un sapin qui se dresse sous le vent et la pluie; et une

seconde, il me semble voir en lui mon image, dans la tourmente des

mauvais jours...

Une question me ramène:

--Madame, est-ce qu’il y a des points de doctrine qui vous arrêtent?...

Je pourrais alors essayer de dissiper vos doutes!...

Je tourne la tête vers qui m’interroge avec un intérêt compatissant:

--Oh! monsieur le curé, je ne connais rien à la théologie et ne me

mêlerais pas de juger et de discuter ce que j’ignore. Mais je souffre

d’avoir perdu le sens de la vie spirituelle... de ne plus voir en la

religion qu’une très belle illusion, une consolante légende, à laquelle,

en la sincérité de mon esprit, je sens que je ne crois plus... malgré

mon désir d’y croire... Et pourtant, je traverse des heures où j’aurais

tant besoin de trouver un viatique hors du monde!... Monsieur le curé,

que faut-il faire?...

Il ne répond pas aussitôt. Il pense. Puis, doucement, après un moment,

il prononce:

--Ce qu’il faut?... Prier, comme si vous croyiez, madame; appeler Dieu

de toute l’ardeur de votre âme qui le cherche... Et il vous entendra,

car il a promis: «Venez à moi, vous tous qui êtes accablés, et je vous

soulagerai.»

Dans le recueillement de la pièce que le crépuscule envahit, les paroles

tombent comme une promesse de force et de paix. Le mysticisme de cet

homme est bienfaisant à ma détresse; et j’implore:

--Monsieur le curé, vous qui savez prier, priez pour moi!

La nuit tombe... · 第 77 / 86 题