II. On demande de combien de manières différentes on pourrait payer 3
livres tournois, lorsque l'on faisait usage de nos anciennes monnaies,
telles que: écus de 3 livres, pièces de 24, de 12, de 6, de 2 sous, de
18 deniers, d'un sou, de 2 liards, d'un liard.
_A M. le Directeur de_ L'Illustration,
Bordeaux, 17 janvier 1843.
Monsieur,
Vos _rébus_ finiront par causer quelque grand malheur. Deux honorables
négociants de Bordeaux, n'ayant pu se mettre d'accord sur le sens de
celui que contenait votre avant-dernier numéro, en sont venus à des
propos affligeants et presque à des voies de fait. Voici comment les
choses se sont passées:
M. A..., remarquant dans votre _rébus_ un rayonnement circulaire d'un
diamètre fort étendu, pensa que l'intention de l'auteur avait été de
représenter _le soleil_. Cela posé, il constata au centre de l'astre la
présence d'une _laie_ et les attributs généraux des _beaux-arts_. Armé
de ces deux éléments de conviction, il arriva successivement à la
combinaison d'une phrase ainsi conçue:
Les beaux-arts sont dans le plus grand désastre. (Laie, beaux-arts sont
dans le plus grand des astres.)
Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de cette interprétation. M.
A... soutint qu'elle était parfaitement raisonnable: il déclara qu'il
avait visité la dernière Exposition du Louvre; qu'il avait reculé
d'horreur à la vue de toutes les monstruosités qui s'étaient offertes à
sa vue; qu'il lui était par conséquent permis de croire que les
beaux-arts étant arrivés à leur extrême décadence, ce fait avait pu être
proclamé, sous la forme allégorique d'un _rébus_, dans un journal qui se
distingue par la délicatesse et la pureté de son goût.
M. C..., qui avait également visité la galerie du Louvre, mais qui, en
sa qualité de spéculateur en indigo et en cochenille, n'avait fixé son
attention que sur la nature des couleurs et les avait trouvées fort
belles, repoussait la traduction de M A... comme absurde, inconvenante
et attentatoire à la dignité des artistes français. En conséquence, il
déclara:
1° Que ce que M. A... prenait pour un soleil, n'était autre chose qu'une
_gloire_;
2° Qu'en effet on voyait au milieu de cette _gloire_ les attributs des
beaux-arts;
3º Qu'on y voyait également une _laie_, mais que cette laie étant sur le
point de mettre bas, il fallait en conclure qu'elle était _féconde_.
A l'aide de ces diverses indications, M. C... déclara formellement que,
loin de signifier que les que les _beaux-arts étaient dans le plus grand
désastre_, le rébus contenait ces mots:
La gloire _environne_ les beaux-arts et les _féconde_. (et _laie
féconde_)
Vous comprenez, monsieur, que, partant de deux points de vue aussi
opposés, il était difficile que les deux adversaires pussent se faire la
plus légère concession. Vainement des amis, affligés d'une discussion
dont les suites pouvaient devenir graves, firent-ils tous leurs efforts
pour opérer une conciliation; elle était radicalement impossible. Ils
échouèrent donc, et la querelle n'en devint que plus animée et les
expressions que plus outrageantes.
Heureusement, monsieur, le courrier de Paris apporta votre dernier
numéro et par conséquent l'explication de votre dernier _rébus_. Ni l'un
ni l'autre des adversaires n'avait deviné juste, puisque la phrase
était: _Les beaux-arts sont dans toute leur gloire_, la dispute se calma
subitement; des explications satisfaisantes furent échangées; les deux
négociants se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre.
[Illustration.]
Toutefois M. C..., après un instant de réflexion, se ravisa vivement, et
s'écria en s'adressant aux témoins de cette terrible scène: «Avouez au
moins, messieurs, que j'ai un peu moins tort que M. A...; car, si les
beaux-arts sont dans toute leur gloire, il en résulte évidemment qu'_ils
ne sont pas dans le plus grand désastre!_...»
Vous voyez, monsieur, que ce qui vient de se passer à Bordeaux est un
nouveau chapitre à ajouter au livre des grands effets produits par les
petites causes. Qu'à l'avenir cela vous serve d'avertissement, et
croyez-moi,
Votre bien dévoué serviteur et abonné,