NOTES ÉCRITES PAR PIERRE NOZIÈRE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE.

Je feuilletais dernièrement le Mérite des Femmes, dans un joli

exemplaire relié en maroquin cerise et doré sur tranches, qu'on a

trouvé, après la mort de ma grand'mère, dans le secrétaire où cette

excellente femme gardait ses plus chers souvenirs.

La tranche est usée aux beaux endroits, et il y a des fleurs séchées

entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mère, du temps qu'elle

était jeune, lisait ce poème avec attendrissement. Elle y voyait ce que

je n'y vois pas. C'était pour elle la source vive et l'haleine embaumée.

Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse créature savait ce

qu'elle lisait. Elle était jeune, et le livre était frais.

Bien qu'il écrivît l'oeil fixé sur la postérité (il l'a dit lui-même, et

c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouvé avait

sans doute composé son poème pour ma grand'mère, qui était en 1801 une

belle enfant vêtue d'un fourreau de mousseline blanche, plutôt que pour

vous et moi qui n'étions pas nés. C'est pourquoi je suis tenté de croire

que le Mérite des Femmes était un poème excellent et qui s'est gâté

depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mère y eût fait

sécher des fleurs.

Il est vrai que je ne sais pas au juste à quoi elle pensait en lisant le

Mérite des Femmes. Elle ne pensait peut-être pas à ce qu'elle lisait.

Elle avait peut-être plus à dire à son petit livre que son petit livre

n'avait à lui dire. Mais les poètes sont coutumiers de pareilles

confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'étaient pas faits

pour nous écouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des

confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs.

Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Mérite des Femmes, ce sont les

fleurs qu'y mit ma grand'mère.

***

La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte

ingénuité de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule

vérité, l'unique certitude que l'humanité puisse jamais saisir en cette

vie illusoire, où les trois quarts de nos maux viennent de la pensée.

Mon vieux Condillac dit que les êtres les plus intelligents sont les

plus capables de se tromper.

***

La morale et le savoir ne sont pas nécessairement liés l'un à l'autre.

Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont

pas de très bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les

connaissances détruisent les préjugés, fondements des moeurs. C'est une

affaire très chanceuse que de démontrer scientifiquement la vérité

morale la plus universellement reçue.

***

Ceux-là furent des cuistres qui prétendirent donner des règles pour

écrire, comme s'il y avait d'autres règles pour cela que l'usage, le

goût et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses,

toutes nos forces.

Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires françaises.

Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque

chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la

langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mère et notre

nourrice, il faut boire à même. Les grammaires sont des biberons. Et

Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la

table des dieux ni du lit des déesses.

***

Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'était,

de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde

son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits

si petits qu'on les distinguait à peine, et l'on ne voyait guère sur sa

face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entière. Son visage

ressemblait à un fruit mûr. Heureux de naissance, la vie n'avait pas

trop contrarié son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait

l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce

n'est pas qu'il n'eût ses misères, car enfin il était homme, et même bon

homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est

passagère. Le simple Champdevaux ne restait affligé que le temps de

frotter avec ses poings ses petits yeux écarquillés.

Il avait épousé une jeune personne bien élevée, encore plus petite que

lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il

l'aimait. Elle mourut. Il en fut étonné. Et, cette fois, l'étonnement

dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine à voir sur

cette face heureuse. Un bon prêtre, ami de la famille, essaya de le

consoler.

"Dieu vous l'avait donnée, Dieu vous l'a reprise, disait-il.

--Je n'aurais jamais cru ça de lui", répondit Champdevaux.

Trois mois plus tard, passant par Tours où il habitait, j'allai le voir.

C'était le printemps. Je le trouvai qui, coiffé d'un large chapeau de

paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin où il semblait avoir

lui-même poussé. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers

moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard

d'écarter les pensées affligeantes.

Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras:

"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!"

Je vous le dis sincèrement: Champdevaux était, dans sa simplicité, plus

près de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs

souvenirs et les révoltes superbes.

Cet homme heureux trouva l'année suivante, presque sans sortir de son

potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse manière à celle

qu'il avait perdue; seulement, elle était encore plus petite et plus en

joues. Il l'épousa et en fut parfaitement heureux jusqu'à sa mort qui

survint subitement après quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres

quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa dernière surprise.

***

Si nous comprenions les figures des âmes comme les figures de la

géométrie, nous n'aurions pas plus d'animosité à l'endroit d'un esprit

trop étroit qu'un mathématicien n'en montre contre un angle qui, faute

de cinq ou six degrés d'ouverture, n'a pas les propriétés de l'angle

droit.

***

Je ne crois pas que rien au monde soit comparable à l'agilité avec

laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette

effrayante puissance d'oubli autant que par la faculté d'aimer, elles

sont vraiment des forces de la nature.

***

J'ai déjeuné ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction

publique et des Beaux-Arts, dont la maison est fréquentée par une foule

brillante de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de savants,

d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le

peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comédien, le

député B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort

diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaisé

que donne l'habitude de la célébrité. Ils étaient au régime pour la

plupart, et des bouteilles d'eaux minérales couvraient la table. Chacun

avoua quelque misère de l'estomac, du foie ou des reins. Ils

s'intéressaient tous à l'état d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On

attaqua tous les sujets, théâtre, littérature, politique, art, affaires,

scandales, nouvelles du jour, mais de biais et légèrement. Ces hommes

avaient pris avec l'âge des façons assez douces. Le temps les avait

polis à la surface. Une pratique savante des idées et aussi

l'indifférence qu'inspirait à chacun toute pensée étrangère à la sienne,

leur communiquaient les dehors aimables de la tolérance. Mais on

s'apercevait bien vite qu'ils étaient au fond divisés sur toutes les

questions importantes, religion, État, société, art, qu'il ne subsistait

entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifférence et que

si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'était sur quelque

lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils

n'avaient jamais examiné. Je fis encore cette observation que, s'ils

découvraient chez un contradicteur, fût-ce dans la théorie la plus

abstraite ou dans l'utopie la moins réalisable, une menace à leur

quiétude ou à leurs intérêts, ils dépouillaient aussitôt leur

bienveillance habituelle et devenaient féroces. C'est ainsi que Jarras,

qui avait une clientèle aristocratique, pâlissait d'horreur et

rougissait de colère aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A

cela près, l'âme du monde la plus facile.

J'avais pour voisin de table le doyen du déjeuner, un vieillard fameux

par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre

de l'Académie des Inscriptions. Après m'avoir observé durant quelques

instants avec une gravité narquoise, il me dit à l'oreille:

"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de

casser mon oeuf par le gros bout.

--Pourquoi?

--Pour être honnête homme. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie. J'ai vécu

dans tous les mondes. J'ai remarqué que l'honnêteté consistait à se

conformer à l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les

moindres choses on était un parfait honnête homme. C'est pourquoi je

vous conseille, monsieur Nozière, de casser votre oeuf par le gros bout.

--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, répondis-je. Vous me

voyez prêt à le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la

civilité et en observant les règles on se tire d'affaire en ce monde et

dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.

--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne fréquentez pas les

puissants de ce monde et tâchez de n'avoir besoin de personne."

A mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus vive et

plus confuse, et je n'y recueillis rien de considérable. Mais après le

déjeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son café, un récit

intéressant dont voici les termes mêmes:

"Il y a trente ans, étant à Paris, je reçus la visite d'un Arabe que

j'avais connu l'année précédente à Mascate où j'avais été envoyé en

mission par le gouvernement. C'était un fort bel homme et un lettré. Il

avait une intelligence assez vive, mais entièrement fermée à tout ce qui

n'était point le génie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les

Arméniens qui soient aptes à comprendre les idées européennes. Les Turcs

n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait

reçu magnifiquement dans sa maison de Mascate, était l'homme le plus

joli, le plus discret, le plus cérémonieux qu'il fût possible de

rencontrer. Je vous ai dit que c'était un lettré. Il s'occupait surtout

d'histoire. Je crois que c'était l'esprit le plus cultivé de Mascate. Il

avait à peu près autant de philosophie que notre Froissart. Je le

compare volontiers à Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez

par la puérilité chevaleresque à nos seigneurs du XIVe siècle. Il se

nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce

qu'il attendait de moi. Il venait en Europe étudier les moeurs des

Occidentaux, et commençait par la France, qui l'intéressait plus que

toute autre nation, comme ayant manifesté avec un éclat incomparable sa

puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite

l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure société qu'il désirait

voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le

présenter dans les salons les mieux fréquentés de Paris. Je le lui

promis bien volontiers. Il y avait alors à Paris une société charmante.

Le souvenir d'y avoir été mêlé fait encore aujourd'hui la douceur de ma

vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'était l'art de la conversation à

cette époque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait

jouir en aucune manière du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de

Rémusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une

langue assez familière aux Arabes de l'Oman, depuis l'établissement des

Anglais à Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de français. Aussi

pris-je soin de le conduire de préférence dans les bals et dans les

concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de

femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus

brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ...

La beauté de ses traits, la gravité de son maintien, le geste gracieux

par lequel il portait sa main à sa tête et à ses lèvres en signe de

dévouement, le langage imagé par lequel il exprimait dans sa langue sa

profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux à la maîtresse de

la maison, toutes ses manières enfin, étranges et belles, inspiraient de

la curiosité, de l'intérêt, une sorte de respect et de sympathie. Je le

fis inviter à un bal des Tuileries. Il fut présenté à l'empereur et à

l'impératrice. Il ne s'étonnait de rien. Il ne témoigna jamais aucune

surprise. Après six semaines de fêtes, il nous quitta pour visiter le

reste de l'Europe.

"Je ne songeais plus guère à lui quand, cinq ou six ans plus tard, je

reçus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de

m'envoyer de Mascate. Le livre imprimé en caractères arabes sortait des

presses de Wilson and Son, imprimeurs à Aden. Je le feuilletai assez

négligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre

pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des

danses". Je le lus et j'y découvris un passage assez curieux dont je

vais vous rendre le sens très exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait:

"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulièrement chez les

Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste

cette coutume. Après avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi

désirables que possible en leur découvrant les bras et les "épaules, en

parfumant leurs cheveux, leurs habits, en répandant une poudre fine sur

leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les

instruisant à sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles

dans des salles vastes et chaudes, éclairées de bougies qui "égalent en

nombre les étoiles, et garnies de tapis épais, de sièges profonds, de

coussins "moelleux. Là, ils boivent des liqueurs fermentées, échangent

des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes à des danses rapides,

auxquelles j'ai plusieurs fois assisté. Puis, le "moment venu, ils

assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur, soit après

avoir "éteint les lumières, soit en disposant des tapisseries d'une

manière favorable à leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle

qu'il préfère ou qui lui est assignée. J'affirme "qu'il en est ainsi.

Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir

"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire

à toute possibilité que les choses préparées comme j'ai dit eussent une

autre issue."

"Cette réflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intéressante. Je la

communiquai à la femme d'un des mes confrères de l'Institut, la belle

Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en émouvoir beaucoup, je la

pressai d'y répondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin,

Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos épaules

nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi

dansez-vous?" Elle me regarda avec pitié: "Pourquoi? Parce que j'ai deux

filles à marier."

***

Si l'homme dépend de la nature, elle dépend de lui. Elle l'a fait; il la

refait. Incessamment il pétrit à nouveau son antique créatrice et lui

donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui.

***

Pierre Nozière · 第 32 / 58 题