C'était dans les dernières années du second Empire. Jean Meusnier et
Jacques Dubroquet occupaient par moitié un atelier au fond d'une cour,
près du cimetière Montparnasse. Tout le rez-de-chaussée appartenait à
des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et
d'urnes funéraires.
Une poussière de marbre et de plâtre étendait sur le sol son linceul
sali. L'atelier était posé comme une grande cage vitrée sur les magasins
des tailleurs de pierres funéraires; à l'intérieur, un poêle de fonte,
deux chevalets et des chaises de paille défoncées. La poudre des
marbres, qui pénétrait par les fentes de la porte et des châssis,
recouvrait seule la nudité livide des murs et du carrelage.
Jacques Dubroquet était peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste.
Ce paysagiste ressemblait à un arbre; il en avait la rude écorce, la
forte sève, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur
son front rugueux, comme les rejetons d'un saule étêté.
Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal,
égayé d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des
études d'après lesquelles il exécutait ensuite, dans l'atelier, des
tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstiné.
Paysan de race, prudent, défiant, rusé, le visage aussi muet que la
langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde
qu'Euphémie, la crémière du boulevard Montparnasse, une grosse femme
tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il
aimait d'un amour satisfait et narquois.
Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus âgé que lui de quelques
années, était d'un tout autre caractère.
C'était un homme de pensée. Il voulait ressembler à Rubens et, pour y
parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre à
larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussière
inévitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi
en était couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle
déshonorait au contraire la beauté du peintre d'histoire, qui brossait
sans cesse et vainement son velours, et souffrait.
D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'âme grande et,
craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnât pas une suffisante
idée, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui était bien
mieux dans son génie.
Dubroquens touchait, par son âge, aux derniers romantiques et aux
républicains de sentiment. Il avait fait ses études de peinture dans
l'atelier de Riesener, à la fin du règne de Louis-Philippe.
Grand liseur, il fréquentait assidûment ce cabinet de lecture de la
bonne Mme Cardinal, où les étudiants en médecine repassaient leur
anatomie en déjeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine
posée sur la table à côté d'eux. Il dévorait tous les livres, et puis il
allait en disputer avec des camarades, dans la pépinière du Luxembourg,
devant la statue de Velléda.
Et il était éloquent de peinture. La Révolution de 1848 interrompit ses
études de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans
les clubs, il prit conscience de sa mission et conçut l'art nouveau.
Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idées; mais il lui
fallait généralement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds
carrés. Soixante pieds carrés de peinture ou rien, voilà l'alternative
dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop
surpris que Jacobus Dubroquens, à l'âge où je le connus, c'est-à-dire
déjà grisonnant, n'eût pas fait encore un seul tableau.
Il avait trop d'idées. Et puis l'Empire de gênait. Il en attendait la
chute. Il était célèbre dans la crémerie du boulevard Montparnasse, pour
une copie d'une des sirènes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en
1847, et où il y avait des morceaux qui voulaient être bons, mais dont
la couleur était froide et grise, en sorte que cette copie ne
ressemblait pas à l'original. Quand on lui en faisait l'observation,
Jacobus Dubroquens répondait en souriant:
"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il
mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme
cela", (et il élevait le bras au-dessus de sa tête).
A la Sirène près, il n'était l'auteur d'aucun tableau. Cette
particularité, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne
l'inquiétait nullement.
"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont là!"
Il avait là, en effet, sous son feutre à la Rubens, deux ou trois
conceptions peu communes d'apothéoses, dans lesquelles il mêlait
toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jésus-Christ, Giordano Bruno
et Barbès.
Que de fois, tout jeune, en ce temps déjà lointain, je préférai à
l'École et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et
les théories esthétiques de Jacobus Dubroquens!
Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des
scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des
enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle éloquence il
décrivait ses futurs tableaux, qui représenteraient la Marche de
l'Humanité, le Génie des religions, le Progrès de la démocratie et la
Paix universelle. Avec quelle conviction il annonçait que son oeuvre
était de faire la synthèse de la philosophie par la peinture!
Cependant Jean Meusnier, à son chevalet devant sa petite toile, poussait
avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et
gardait un silence végétal.
Puis, tout à coup, levant les yeux vers le châssis vitré d'où tombait
une lumière crue, il grognait:
"Ce sacré bahut ... qui me gêne ... comment l'appelez-vous?"
Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un
grand effort de mémoire et s'écriait:
"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour
l'instant."
Parfois, nous dînions tous trois à la crémerie, dans la petite salle
ornée d'une grande toile de Jean Meusnier. C'était une composition
féroce, qu'il avait peinte en riant intérieurement, et qui représentait
des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la
beauté et la laideur que dans le monde végétal. Et le sauvage s'était
amusé à faire des caricatures de chênes et d'ormeaux.
Quant au règne humain, il n'en connaissait qu'Euphémie, qui, décidément,
lui semblait une personne bien agréable. Avant le dîner, il tournait
autour d'elle dans la cuisine, à la clarté des fourneaux, tandis que
Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la salière et
le moutardier de la petite table.
Comme il eût exprimé la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une
toile de vingt mètres carrés, et la République.
En attendant, il composait des modes pour poupées, dessinait les trois
temps de l'extraction des cors d'après la méthode Édouard et peignait
des rosiers de Marie sur moelle de sureau.
C'était un bien honnête homme. Il ne laissait rien deviner du mystère
douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la
philosophie, d'un esprit paisible et content.
Mais nous allons où le destin nous mène, et les plus fidèles d'entre
nous abandonnent l'un après l'autre leurs vieux compagnons sur le
chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma dernière année de
droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean
Meusnier, devenu célèbre, me fut rappelé tous les jours par les journaux
qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maître, je les voyais
au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les
amateurs de peinture et chez les femmes à la mode. Les vitrines des
papetiers me montraient à l'envi son visage connu de vieux dieu
rustique.
Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais
qu'il n'était plus de ce monde et que la mort clémente l'avait doucement
emporté hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un rêve
et à travers un nuage.
Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais à la station des
Tuileries le bateau qui descend la rivière, je remarquai, sur le pont,
un vieillard assis à l'avant, qui, drapé dans un vieux manteau rapiécé
et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur
un carton à dessin une main encore belle et gardait l'attitude du génie
méditatif.
Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On
lui eût donné plus que son âge, à voir les rides de ses joues, mais ses
deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible.
Il répondit à mon salut sans savoir qui j'étais et sans se soucier de le
savoir, ayant pris l'habitude, dans les crémeries, d'une sorte de
fraternité anonyme qui s'étendait à tous ses interlocuteurs.
"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que
je l'exécute réduit et corrigé.
--Et qui veut cela, maître Jacobus?
--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil
municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces
épiciers-là, moi? Je néglige les êtres contingents et je méprise tout ce
qui n'est pas réalisé dans l'absolu. Oui, ils veulent dénaturer ma
grande idée. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas."
Ainsi donc l'Empire était tombé, la République durait depuis vingt-cinq
ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand
tableau.
Au reste, son contentement était parfait. Il dessinait, pour vivre, des
modèles de pipes, commandés par un concurrent de Gambier, et des
vignettes destinées à orner des boîtes de sardines. A le voir ainsi
souriant, on doutait si c'était un vieux fou ou si c'était un sage, et
je n'oserais pas en décider.
En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la rivière
argentée et les bords couverts d'une poudre de lumière blonde.
"Hein? me dit-il, voilà un joli fonds pour mon apothéose de la femme
libre ... en donnant plus de valeur aux tons, nécessairement. Je ferai,
cette fois, du Véronèse, mais plus fort ... Véronèse saute haut comme
cela; moi ..."
Et je lui vis faire le geste d'autrefois.
De la passerelle du débarcadère, il me cria:
"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue là ..., à
droite, nº 6. Sonnez fort."
J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus
m'avait indiquée, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme
un chêne, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur.
On eût dit un antique satyre devenu très homme du monde. Il me serra la
main.
"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une
fluxion de poitrine ... fichu!"
Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait
trembler de son poids.
En montant, il soufflait et grognait:
"Sacré bahut, va!"
Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua
tristement la tête et nous dit tout bas:
"Il ne passera pas la journée. Entrez, mes bons messieurs."
Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirène de
1847, Jacobus râlait.
Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, très faible,
mais encore distincte:
"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont
tous là, dans ma tête, mes tableaux ... Après tout, c'est peut-être un
bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ça aurait fait trop de peine aux
camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers
minuit.
Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant
toute sa vie, songeant au mystère des choses, comme effleuré d'un grand
coup d'aile invisible, il porta la main à son front et murmura dans un
étonnement douloureux:
"Sacré bahut!"