SCENE II.

MEDÉE,

TRAGEDIE.

A PARIS

Chez

PIERRE AUBOUYN,

Libraire de Monseigneur le Duc de Bourgogne,

PIERRE EMERY,

CHARLES CLOUZIER.

Quay des Augustins,

prés l’Hôtel de Luynes,

à l’Ecu de France,

& à la Croix d’or.

1694

PREFACE.

IL y a peu d’Histoires aussi connuës que celle de Medée, & de sujets de

Tragedie aussi celebres que celuy-cy. Euripide l’a traitté parmi les

Grecs. Ennius, Pacuvius, Accius, Ovide, & Seneque parmi les Romains.

Monsieur Corneille parmi nous. La Tragedie d’Euripide & celle de Seneque

nous restent encore avec quelques vers des autres.

Je me suis laissé tenter aprés tant de grands hommes à la beauté de ce

sujet. Il m’a toûjours paru que les deux grands ressorts de la Tragedie,

la terreur & la pitié, s’y font sentir vivement; & que Medée toute

méchante & toute criminelle qu’elle est, estant aussi tres malheureuse &

trahie par celuy pour qui elle a tout fait & tout abandonné, est l’un

des personnages du monde le plus propre à faire un grand effet sur la

Scene. La simplicité même du sujet, quoy que du goût de peu de gens

parmi nous, a esté un nouvel attrait pour moy. J’ay voulu tenter de

donner au Public une Piece à peu prés dans le goût des Anciens: c’est à

dire, une Piece dans laquelle une action grande, tragique &

merveilleuse, mais en même temps tres simple, fût soutenue seulement par

la noblesse des pensées, par la vivacité des mouvemens, & par la dignité

de l’expression. C’est ainsi que ces grands Maistres de l’art, sur les

ouvrages desquels l’art même & les regles ont esté formés, ont constitué

leurs Tragedies, & ont composé ces chefs-d’œuvre merveilleux, qui ayant

fait l’admiration de tous les siecles, font encore pleurer & fremir dans

la simple lecture. Ces Genies sublimes se sentant assez de force pour

soutenir un sujet par luy même & et par eux mêmes, ont dédaigné d’avoir

recours à un grand attirail d’incidens & d’Episodes; & ont rebutté les

jeux de Theatre, les petites surprises & ces autres agremens frivoles,

qui plaisent dans la Comédie; mais qui ne servent dans la Tragedie qu’à

amortir & à éteindre le pathetique, qui en est l’ame. Ils auroient crû

sortir du caractere du Poëme tragique, & blesser en quelque maniere la

raison, & les regles par consequent, s’ils s’étoient écartez de cette

simplicité d’action. Que penseroient-ils donc s’ils entendoient dire à

present qu’une Tragedie n’est pas Tragedie ny dans les regles, parce

qu’elle est simple? ils jugeroient sans doute que de pareils Critiques

n’ont aucune idée de la Tragedie ny des regles; & qu’ils n’en

connoissent que le nom.

On seroit tres faché cependant, que ceux qui ne connoissent pas les

Tragedies des Anciens par elles mêmes, en voulussent juger par cette

Piece qui leur est infiniment inferieure en tout. Pour ressembler à ces

grands hommes, ce n’est pas assez de travailler dans leur goût & d’aprés

eux; il faudroit encore avoir leur genie. Cette Piece donc peut fort

bien estre simple comme celles des Anciens sans estre belle: mais en ce

cas, c’est uniquement ma faute; & cela n’empêche pas que la veritable

grandeur ne se trouve presques toujours jointe avec la simplicité.

Je ne répondray point à toutes les Critiques qui se sont d’abord élevées

contre cette Piece. Je crois qu’on doit toûjours laisser au Public une

liberté entiere d’en juger, & qu’un ouvrage doit se deffendre par

luy-même. Peut-estre que ceux à qui la grande simplicité d’action qui

regne dans cette piece, n’auroit pas entierement pleu dans la

representation, en seront moins blessez dans la lecture; & qu’ils

trouveront que j’y ay supplée autant qu’il m’a esté possible, par le

soin que j’ay pris de l’expression. J’ay toûjours esté persuadé que

c’est ce qui anime & ce qui soutient le plus un ouvrage, lorsque

n’estant pas dans la bouche des Acteurs qui luy donnoient en quelque

maniere la vie, il est comme mort sur le papier. Aussi avec quel soin

les Anciens, & en particulier les Tragiques Grecs ne s’y sont-ils pas

attachez? Il seroit trop long de parler icy de la sublimité, de la

force, de la richesse, de l’harmonie, de la vivacité de leurs

expressions; de ces tours si naturels en apparence, & pleins en effet

d’un si grand art; de ces hardiesses nobles & heureuses, où ne s’éleva

jamais un mediocre genie; de ces belles Epithetes qui rassemblant en un

seul mot plusieurs idées, leur donnent plus de force en les offrant

ainsi en raccourci; & qui par leurs peintures vives & nobles, font le

charme de la Poësie qu’elles animent & qu’elles enrichissent. Je diray

seulement pour donner quelque idée du soin que ces grands hommes ont

pris de l’expression, qu’ils s’y sont attachez, jusqu’à n’employer

presque que des mots consacrez à la Poësie & inconnus à la Prose; & que

quand même on renverseroit la structure & l’arrangement de leurs vers,

on ne laisseroit pas d’y sentir encore la Poësie la plus magnifique & la

plus élevée.

Je ne sçaurois cependant m’empêcher de répondre à une des objections

qu’on m’a faites. On m’a accusé d’avoir pris plusieurs pensées dans

Monsieur Corneille. Mais pour me rendre justice, on devoit avoir dit que

Monsieur Corneille ayant pris plusieurs pensées dans Seneque, j’ay crû

pouvoir aussi puiser dans la même source & y en prendre quelques unes.

Voilà la verité; & je défie qu’on puisse citer un endroit de cette Piéce

qui paroisse emprunté de Monsieur Corneille, & qui ne soit pas de

Seneque. J’ay crû qu’il ne m’étoit pas deffendu de suivre ce Poëte

latin, & de m’enrichir de ses beautez & de ses pensées, à l’exemple de

Monsieur Corneille lui-même. Si ceux qui ont quelque discernement &

quelque goût pour ces sortes de choses, se donnent la peine de comparer

avec l’Original les endroits que la Medée de Monsieur Corneille &

celle-cy ont de communs; ils connoistront aisement, que ce que j’ay

traduit ou imité, n’est point une copie de copie; mais que j’ay

travaillé d’aprés l’original.

Personne n’est plus admirateur que moi du merite de Monsieur Corneille.

Personne n’a plus de veneration & d’estime pour un si grand homme: &

cette veneration jointe au grand nom qu’il s’est acquis si justement,

m’auroit peut-estre empêché de traiter un sujet déja traité par luy, si

je n’avois consideré que dans sa Medée, comme il le reconnoît luy-même,

ce grand genie qui s’est fait admirer depuis, ne s’estoit pas encore

entierement developpé, quoy qu’à travers les nüages qui le couvrent, il

ne laisse pas de faire briller déja des étincelles de ce beau feu, qui

achevant bien-tôt aprés de dissiper tout ce qui luy faisoit ombre, a

produit le Cid, Polieucte, Cinna, & les Horaces. J’ay même traité ce

sujet si differemment de luy, que hors le fond de la Fable qui ne

sçauroit n’estre pas le même, & ce que nous a fourni Seneque; je ne croy

pas que le même sujet puisse estre traitté plus diversement. Aussi

j’espere que tous les gens desinteressez me rendront la justice de

croire, que quand Monsieur Corneille n’auroit jamais fait sa Medée, je

n’en aurois pas moins fait celle-cy, avec le secours d’Euripide & de

Seneque, qui ont esté mes seuls & veritables guides.

ACTEURS.

MEDÉE, Fille d’Æete, Roi de la Colchide & femme de Jason.

JASON, Prince de Thessalie.

CREON, Roi de Corinthe.

CRÉUSE, fille de Creon.

Les ENFANS de Medée.

RHODOPE, Confidente de Medée.

IPHITE, Confident de Jason.

CYDIPPE, Confidente de Créüse.

SUITTE DE CREON.

La Scene est à Corinthe, dans le Palais de Creon.

MEDÉE,

TRAGEDIE.

ACTE I.

SCENE PREMIERE.

JASON, IPHITE.

JASON.

JE sçais ce que je dois à l’amour de Medée.

Cesse, Iphite, à mes yeux d’en retracer l’idée.

Ce qu’elle a fait pour moi, dans le Grece, à Colchos,

Ne traverse que trop ma joye & mon repos.

Mais du Sort, de l’Amour, la fatale puissance

Fait taire mes remords & ma reconnoissance;

Et de ces deux Tyrans les violentes loix,

Ne laissent ny l’amour, ny la haine à mon choix.

Oüi de leur joug pressant l’invincible contrainte,

Fixe enfin mes destins & mes vœux à Corinthe.

En vain Medée en proye à ses transports jaloux,

Se livre à la douleur, s’abandonne au courroux.

Je la plains; mais, Ami, j’adore la Princesse:

Du destin de Jason souveraine Maistresse,

Elle asservit mon ame à son pouvoir vainqueur:

L’éclat de ses beaux yeux triomphe de mon cœur;

Et ce cœur embrazé d’une ardeur violente,

Ne sçauroit s’affranchir du charme qui l’enchante.

IPHITE.

De ce nouvel amour la trompeuse douceur,

Séduit vostre raison par son appas flatteur.

Vostre ame toute entiere avidement s’y livre;

Mais si fuyant, Seigneur, le plaisir qui l’enyvre,

Vous vouliez repousser un dangereux poison;

Si vous daigniez encor consulter la raison,

Vous banniriez bien-tost Creüse de vostre ame;

Et vous étoufferiez une funeste flâme.

JASON.

Non, la raison icy d’accord avec mon cœur,

Authorise ma flâme & soûtient mon ardeur.

Exilez, fugitifs, le trépas de Pelie

Souleve contre nous toute la Thessalie.

Ce Tyran, de mon thrône injuste usurpateur,

De ses crimes enfin a lavé la noirceur.

Tu sçais comme Medée ardente à la vengeance,

Sur le flatteur appas d’une vaine esperance,

De ses propres Enfans en a fait ses bourreaux.

Ses Filles à l’envi le mirent par morceaux;

Et leur credule Amour armant leur bras timide

Commit par pieté cét affreux parricide.

Son fils Acaste armant pour vanger son trépas,

J’obéis au Destin, je quittay ses estats;

Et Creon seul osant plaindre nostre disgrace,

Lors que d’un fier Tyran la haine nous ménace,

M’a receu dans son sein moi, Medée & mes Fils,

D’une triste maison infortunez debris.

Seul il pouvoit me tendre une main salutaire;

Et le Ciel de mon sort le rend dépositaire.

En vain je chercherois en de nouveaux climats,

L’azyle & et le repos qu’il m’offre en ses estats.

Pour moy son amour brille & son estime éclatte.

Il me regarde en père; il m’applaudit, me flatte.

Cependant trop instruit par mes malheurs divers,

Toûjours du Sort jaloux je crains quelque revers.

Mon ennemi demande & Medée, & ma tête:

Irrité d’un refus à la guerre il s’appreste.

Creon m’aime, il est vray; Creon est genereux.

Mais on porte à regret le poids des malheureux.

Quelque noble panchant qui pousse à les défendre,

Iphite, on craint de voir ses estats mis en cendre,

Ses peuples asservis, & son thrône ébranlé.

Souvent même Creon flotte et paroist troublé.

D’ailleurs trop prevenu d’une haine secrette,

A Medée à regret il donne une retraitte;

Et contr’elle avec peine il retient un courroux,

Qui pourroit retomber jusques sur son Epoux.

Je dois donc, profitant d’un rayon favorable,

M’assurer en Creon un appui ferme & stable,

Et l’attachant à moi par le nœud le plus fort,

Prevenir & fixer l’inconstance du Sort.

Pour sa Fille avec joie il voit briller ma flâme;

Elle regle ses vœux & peut tout sur son ame.

Creüse seule enfin peut m’assurer Creon.

Hé-bien! l’Amour, Iphite, aveugle-t’il Jason?

IPHITE.

C’est ainsi que l’Amour trop fertile en excuses,

Aveugle par son charme & seduit par ses ruses.

Mesme en nous égarant, il feint de nous guider.

De ses pieges flatteurs, songez à vous garder.

Hé quoi! d’une autre amour vostre ame possedée,

Trahira les bien-faits & l’espoir de Medée?

Ny les droits de l’hymen, ni sa fidelle ardeur...

JASON.

Qu’un tel secours est foible & défend mal un cœur,

Iphite. Ah! quand l’Amour regne avec violence,

Que peut la foible voix de la Reconnoissance?

Il est vray que Medée a tout ozé pour moi.

Je m’accuse & rougis de ce que je lui doy.

Mais transporté d’amour en voyant ce que j’aime,

J’oublie & mon devoir, & Medée & moi-mesme.

Je m’ennivre à longs-traits d’un aimable poison;

L’amour devient alors ma supreme raison;

Et d’un feu violent l’imperieuse flâme,

Etouffe tout le reste & triomphe en mon ame.

Je sens, je sens alors, que mon trépas certain,

Les bontez de Creon, le couroux du Destin,

M’arrestent moins icy que ne fait la Princesse;

Qu’animé du beau feu qui m’échauffe & me presse,

Je mourrois, s’il falloit m’éloigner de ses yeux;

Et qu’enfin leur éclat m’enchante dans ces lieux.

Ces beaux yeux plus puissans que Medée & ses charmes,

Si-tost que je les vis, m’arracherent les armes.

Et quel cœur soutiendroit leurs feux ébloüissans,

Leur éclat dangereux, leurs regards languissans?

Cette jeune pudeur sur son visage peinte,

Et sur son front serein cette noble empreinte;

Cette douce fierté, cette aimable langueur;

Un je ne sçai quel charme innocent & flatteur;

Ce souris dont l’appas reveille la tendresse,

Et ce maintien auguste, & cét air de Deesse:

Enfin en la voyant, ébloüi, transporté,

Je crus voir, & je vis une Divinité.

IPHITE.

Mais quels sont vos projets? que pouvez vous pretendre?

JASON.

D’écouter ma tendresse, & de tout entreprendre.

L’amour se flatte, Iphite, & se croit tout permis.

Que n’ose point un cœur à son pouvoir soumis?

Le Roi me veut pour gendre; & ma belle Princesse,

Semble favoriser mes soins & ma tendresse:

Il offre sa couronne & Créüse à mes vœux.

M’opposerois-je au Sort qui veut me rendre heureux?

Je ne puis resister à ces douces amorces:

Et n’ay point oublié comme on fait les divorces.

N’abandonnay-je pas Hypsipile à Lemnos,

Pour chercher la Toison, & voler à Colchos?

Et cependant, Ami, cette grande conqueste,

Valoit-elle le prix qu’icy l’Amour m’appreste?

IPHITE.

Dieux! que fera Medée, & quel affreux couroux

Ne l’enflâmera point contre un parjure Epoux?

Si vous l’abandonnez, redoutez sa vengeance.

Vous sçavez de son art jusqu’où-va la puissance.

La Nature est soumise à ses commandemens.

Elle trouble le Ciel, l’Enfer, les Elemens.

Elle arreste à son gré les Astres dans leur course.

Les torrens les plus fiers remontent vers leur source.

La Lune sort du Ciel; les Manes des tombeaux.

Elle lance la foudre & change en sang les eaux.

Vous sçavez.....

JASON.

Je le sçais. Cesse de me le dire.

Mais de l’Amour aussi je sçais quel est l’empire.

Plus puissant que son art, plus fort que son courroux,

De Medée en fureur il suspendra les coups.

Elle m’aime, il suffit; & sa tendresse extrême

Parlera puissamment pour un Ingrat qu’elle aime.

Je sçauray la flêchir; je sauray l’appaiser.

Mais à tout son couroux deussay-je m’exposer,

Je n’ecoute & ne suis que l’ardeur qui me presse.

IPHITE.

De grace examinez...

JASON.

Ah! Je vois ma Princesse.

Considere à loisir, contemple tant d’appas.

Peut-on la voir, Iphite, & ne l’adorer pas?

Rien n’est à redouter, à fuir, que sa colere.

SCENE II.

JASON, CRÉUSE, IPHITE, CYDIPPE.

CRÉUSE.

Je croyois en ces lieux trouver le Roi mon Pere.

On vient de m’assurer qu’il vous cherche, Seigneur.

JASON.

Je n’ay point veu le Roi, Madame; mais mon cœur.

Par de profonds respects, par l’amour le plus tendre,

Ne pourra-t-il jamais meriter & pretendre

Que vous daigniez aussi me chercher quelque jour?

Cét espoir n’est-il pas permis à mon amour?

Jamais, vous le sçavez, ardeur si violente

Ne regna dans un cœur & n’en fût triomphante.

Tout le jure à vos yeux; soins, vœux, empressemens,

Mes remords immolez, mes transports, mes sermens;

Et mes tendres respects, & mes ardens hommages,

Vous sont de cét amour d’inviolables gages.

Je sens un feu si vif s’accroistre à chaque pas.

Madame, à tant d’amour vous ne répondez pas?

CRÉUSE.

Hé! le puis-je, Seigneur? une jeune Princesse

Ne doit qu’à son Epoux déclarer sa tendresse.

Il est vrai que le Roi, qui doit regler mes vœux,

Estime vos vertus, applaudit à vos feux.

Il m’a mesme ordonné d’écouter vostre flâme;

Si j’ose aprés cela vous découvrir mon ame;

J’estime ainsi que luy cét illustre Jason,

Qui surmonta Neptune & conquît la Toison;

De la gloire amoureux, prodigue de sa vie,

L’ornement de la Grece, & l’effroi de l’Asie,

Le chef de nos Guerriers, la fleur de nos Heros,

Dont le nom est vanté de Corinthe à Colchos.

Peut-estre un doux panchant m’entraîneroit sans peine.

Mais un fatal obstacle & m’arreste & me gesne.

Medée est votre Epouse, & des nœuds si puissans

Mettent un frein trop juste à mes vœux innocens.

Pourrois-je à ce panchant abandonner mon ame,

Tandis qu’un autre hymen vous attache....

JASON.

Ah! Madame,

Cessez, cessez de craindre un hymen odieux,

Condamné par les Grecs, reprouvé par les Dieux.

Dés demain, dés ce jour faut-il briser ses chaînes?

CRÉUSE.

Mais qui m’assurera qu’insensible à ses peines,

Vous puissiez soûtenir sa veuë & sa douleur,

Sans lui rendre bien-tost vos vœux & vostre cœur?

Je crains un long panchant; sa tendresse, ses larmes;

Je redoute ses yeux, je redoute ses charmes:

Son art est au dessus de tout l’effort humain,

Seigneur, & de vostre ame elle sçait le chemin.

Tant que vous la verrez, que vous pourrez l’entendre,

Je crains tout d’un amour & si long & si tendre.

Je crains....

JASON.

Ah! dissipez une indigne frayeur.

Quel outrage! ainsi donc jugez-vous de mon cœur?

Connoissez mieux ce cœur, Madame & ma tendresse.

Rien ne peut m’enlever à ma belle Princesse:

Je deffie à la fois les Mortels & les Dieux;

Et tout l’art de Medée, & l’Enfer & les Cieux.

Si sa presence icy vous allarme & vous blesse,

Il faut vous delivrer du soupçon qui vous presse.

Un veritable amour éclatte avec plaisir.

Commandez seulement; je suis prest d’obéïr.

Je donnerois mon sang; j’immolerois ma vie.

Trop heureux que pour vous le Sort me l’eût ravie.

CRÉUSE.

J’entends le Roi, Seigneur. Il paroît à vos yeux.

SCENE III.

JASON, CRÉUSE, CREON, suitte.

CREON.

Je vous cherchois, Seigneur. Sçavez-vous qu’en ces lieux

Un nouvel Envoyé du Roi de Thessalie,

Vient demander raison du meurtre de Pelie?

De mes refus Acaste offensé justement,

Veut bien suspendre encor son fier ressentiment,

Et jurer avec nous une étroitte alliance,

Si je livre en ce jour Medée à sa vengeance,

Ou qu’au moins la chassant du sein de mes estats,

Je refuse un azyle à ses assassinats.

Il me presse...

JASON.

Ah! Seigneur vostre cœur magnanime

Pourroit-il lui livrer une triste victime?

Pourroit-il....

CREON.

En faveur de vos Fils & de vous,

Je ne veux point livrer Medée à son courroux,

Mais est-il juste aussi, Jason, que de ses crimes,

Mes sujets innocens deviennent les victimes,

Et que d’une Etrangere appuyant les forfaits,

De mes heureux estats je trouble ainsi la paix?

Non il faut qu’elle parte, & qu’une prompte fuite

Nous délivre des maux qu’elle traîne à sa suite.

Je le veux. Cét exil est necessaire à tous;

Pour Acaste, pour Moi, pour ma Fille, pour Vous,

Pour Medée elle-mesme. Il faut purger Corinthe,

De ce funeste objet qui la glace de crainte.

Il faut nous épargner ses cris & sa fureur.

Je hais jusqu’à sa veüe; elle me fait horreur.

Des songes effrayans, des presages sinistres,

Des redoutables Dieux les augustes Ministres,

M’annoncent de leur part le plus affreux malheur,

Si je ne l’abandonne à leur courroux vangeur.

Rompez avec éclat le charme qui vous lie:

Expiez un hymen qui tache vostre vie.

Assez & trop long-temps ses liens mal tissus,

Ternissent vostre gloire, & soüillent vos vertus.

Assez & trop long-temps avec douleur la Grece,

Voit gemir sous le joug de cette Enchanteresse

Le plus grand des Heros qu’elle conçeût jamais.

Separez vos vertus d’elle & de ses forfaits.

Justifiez ainsi l’appui que je vous donne.

Possedez à ce prix ma fille & ma couronne.

Je veux que dés demain l’Astre brillant du jour

Ait veu partir Medée en commençant son tour;

Et que Corinthe ainsi n’estant plus prophanée,

Il se preste avec joye à ce doux hymenée.

JASON.

Je cede à vos raisons; j’obéis. Mais Seigneur,

Daignez par vos bontez adoucir son malheur:

Par tout ce qui pourra rendre son sort moins rude,

Consolez ses ennuis; flatez sa solitude.

CREON.

Quoiqu’elle ayt merité des maux plus rigoureux,

Je consens à remplir vos desirs genereux;

Et pour mieux adoucir son deplaisir extrême,

Je veux à cét exil la preparer moi-même.

Mais allons publier cét hymen, ce départ.

Qu’au bon-heur de leurs Rois nos Sujets prennent part.

Allons avec éclat annoncer à Corinthe

La source de sa joye & la fin de sa crainte.

Que des chants d’hymenée & d’aymables concerts,

Commencent ceste Feste & remplissent les airs.

Que du Dieu de l’hymen les feux sacrez s’allument;

Qu’on pare les Autels & que les Temples fument.

Jason trouve une Epouse enfin digne de lui.

Daignent les justes Dieux m’exauçant aujourd’hui,

Marquer de leurs faveurs cette grande journée,

Et la rendre à jamais celebre & fortunée!

Fin du premier Acte.

ACTE II.

SCENE PREMIERE.

MEDÉE, seule.

OU suis-je, Malheureuse? où portay-je mes pas?

Qu’ay-je veu? qu’ay-je oüi? je ne me connois pas.

Furieuse je cours; & doute si je veille.

Quel bruit, quels chants d’hymen ont frappé mon oreille?

Corinthe retentit de cris & de concerts.

Ses Autels sont parez; ses Temples sont ouverts.

Tout à l’envi prepare une odieuse pompe.

Tout vante ma Rivale, & l’Ingrat qui me trompe.

Jason, il est donc vrai! jusques-là me trahit

Jason honteusement me chasse de son lit!

Il m’oste tout espoir! Epouse infortunée!

Que dis-je, Epouse! helas! pour nous plus d’hymenée;

L’ingrat en romp les nœuds. Dieux justes, Dieux vangeurs,

De la foi conjugale augustes Protecteurs,

Garants de ses sermens, témoins de ses parjures,

Punissez son forfait & vengez nos injures.

Toi sur tout, O Soleil, j’implore ton secours;

Toi qui donnas naissance à l’Auteur de mes jours:

Tu vois du haut des Cieux l’affront qu’on me destine;

Et Corinthe joüit de ta clarté divine!

Retourne sur tes pas & dans l’obscurité

Plonge tout l’Univers privé de ta clarté.

Ou plûtost, donne moi tes chevaux à conduire.

En poudre dans ces lieux je sçauray tout reduire.

Je tomberay sur l’Isthme avec ton char brûlant.

J’abîmeray Corinthe & son peuple insolent.

J’écraseray ses Rois; & ma fureur barbare

Unira les deux mers que Corinthe separe.

Mais où vont mes transports? est-ce donc dans les Cieux,

Que j’espere trouver du secours & des Dieux?

Deitez de Medée, affreuses Eumenides,

Venez laver ma honte & me servir de guides.

Armons nous. De nostre art déployons la noirceur.

Que toute pitié meure & s’éteigne en mon cœur;

Que de sang alteré, que de meurtres avide

A l’Isthme il fasse voir ce qu’a veu la Colchide.

Que dis-je! De bien loin surpassons ces forfaits.

De ma tendre jeunesse ils furent les essais.

J’estois & foible & simple, & de plus innocente.

L’amour seul animoit ma main encor tremblante.

La haine avec l’amour, le couroux, la douleur,

M’embrazent à present d’une juste fureur.

Que n’enfantera point cette fureur barbare?

Le crime nous unît; il faut qu’il nous separe.

SCENE II.

MEDÉE, RHODOPE.

MEDÉE.

HÉ bien! tu vois le prix que gardoit Jason.

L’Ingrat couronne enfin sa noire trahison.

Il Epouse Créüse; & la pompe s’appreste.

Tout m’annonce ma mort. Mais à quand cette Feste?

RHODOPE.

Madame, cét hymen se celebre demain.

MEDÉE.

Demain! Le temps est court & et le terme prochain.

Il faut en profiter.

RHODOPE.

Quel funeste hymenée!

Helas! à quels malheurs estes vous condamnée.

MEDÉE.

Ah! rien n’est comparable aux horreurs de mon sort.

Rhodope, qui l’eût crû? Jason jure ma mort.

Au plus honteux destin son mépris me ravale.

Il m’attache en Esclave au char de ma Rivale.

J’ay tout ozé pour lui; pour lui j’ay tout quitté,

Païs, thrône, parens, gloire, felicité.

Il me coûte, l’Ingrat! jusqu’à mon innocence.

Je n’ay voulu que lui. Crüelle recompense?

Pour prix de cét amour qui n’a voulu que luy,

Il me laisse sans rang, sans honneur, sans appui,

Sous un Ciel estranger, criminelle, accablée,

Proscrite, fugitive, odieuse, exilée;

Et seule à la merci d’un monde d’ennemis,

Que m’ont fait les forfaits que pour lui j’ay commis.

RHODOPE.

Trop indigne de vous aprés sa lache injure,

Oubliez un Ingrat, dédaignez un Parjure.

D’un genereux orgueüil vous armant en ce jour....

MEDÉE.

Hé! puis-je triompher de mon fatal amour?

Malheureuse! tout cede à mon art redoutable.

La nature se trouble à ma voix formidable

Tout tremble, tout fléchit sous mon pouvoir vainqueur.

Et je ne puis bannir un Ingrat de mon cœur.

L’Amour brave ma force, & méprise mes charmes;

Il rit de ma fureur & m’arrache des larmes.

Pour un Perfide encore il trouble ma raison.

J’aime; que dis-je, aimer? j’adore encor Jason.

Pour lui je trahirois encor Pere & Patrie;

Pour lui j’immolerois mon repos & ma vie.

D’un tyrannique Amour trop barbare rigueur,

Cesse pour un Ingrat de déchirer mon cœur.

RHODOPE.

En ce funeste état que vous estes à plaindre!

MEDÉE.

Il est vrai, je le suis; mais plus encore à craindre.

On n’offensa jamais Medée impunement.

Mais, que dit ma Rivale, & que fait son Amant?

RHODOPE.

Ah! Madame, il soupire aux pieds de la Princesse;

Et n’est plus occupé que du feu qui le presse.

MEDÉE.

Ton sang va me vanger, lâche & perfide Epoux!

Tu mourras... quelle horreur vient glacer mon courroux?

Et depuis quand Medée est elle si timide?

Son cœur n’est-il hardi que pour un parricide?

Aprés tant d’innocens immolez sans remords,

Je respecte un Ingrat digne de mille morts.

Ah! qu’il meure. Où m’emporte une jalouze rage?

Qu’il meure! ce Heros, ton amour, ton ouvrage;

Le fruit de tant de soins, de perils, d’attentats,

L’objet de tant de vœux.... non, il ne mourra pas.

Quelque juste fureur dont je sois possedée,

Qu’il vive, & s’il se peut, qu’il vive pour Medée;

Ou, si de mon bon-heur le Destin est jaloux,

Qu’il vive, s’il le faut, pour d’autres que pour nous.

C’est Creon, qui le force à l’hymen qui m’accable;

Creon merite seul mon courroux implacable,

Lui, qui de son pouvoir ennivré follement,

Me ravit mon Epoux, m’arrache mon Amant,

Fait regner en Tyran le crime & le divorce;

Et ne connoît de droits que l’injure & la force.

Qu’il perisse & sa Race. Accablons son orgueüil;

Mettons son insolence & sa gloire au cercueüil.

RHODOPE.

Ah! moderez, de grace, une douleur si forte.

Etouffez, ou cachez l’ardeur qui vous emporte.

J’entens du bruit. On vient. Domptez ce fier couroux,

Madame; c’est Creon qui s’avance vers vous.

SCENE III.

MEDÉE, CREON, RHODOPE, suite.

CREON.

Jason avec ma fille unit sa destinée.

Vous entendez déja chanter leur hymenée,

Madame; à ce divorce il faut vous preparer.

De Jason & de nous il faut vous separer.

Leur bon-heur ne feroit qu’aigrir vostre infortune;

Fuyez ces lieux; fuyez une pompe importune;

Obéissez au sort, & quittant mes états,

Cherchez un sûr azyle en de nouveaux climats.

Acaste le demande, & Corinthe m’en presse:

A ce prix entre-nous la guerre affreuse cesse.

Vostre exil est le sceau d’une éternelle paix.

En vain m’opposerois-je aux vœux de mes Sûjets.

Leur haine contre vous chaque jour s’envenime.

Malgré tout mon pouvoir vous seriez leur victime.

Quel joug ne brise point un Peuple audacieux?

Quel frein arresteroit ce Monstre furieux?

A ses crüels transports dérobez vostre tête,

Et par un prompt exil prevenez la tempeste.

Le Sort, la paix, vos jours, tout semble y conspirer.

J’ay voulu vous l’apprendre & vous y preparer.

MEDÉE.

Qu’à ces rares bontez j’ay de graces à rendre!

Vous m’ostez mon Epoux, vous le prenez pour gendre;

Vous me chassez enfin. Dites-moi seulement

Quel attentat m’attire un si doux traitement?

CREON.

Quoi, Medée est surprise & demande ses crimes!

MEDÉE.

A-t’on pour m’opprimer quelques droits legitimes?

Un Tyran par la force agit dans ses estats;

Un Roi juste au coupable apprend ses attentats.

Parlez donc; ou du moins forcez-vous à m’entendre,

Si jusqu’à m’accuser vous ne daignez descendre.

J’ignore quel forfait vers vous peut me noircir:

Voicy les miens, Creon. Vous n’avez qu’à choisir.

J’ay sauvé ces Heros que vous vantez sans cesse,

Le plus pur sang des Dieux, & la fleur de la Grece.

Sans moi, pour conquerir la superbe Toison,

Qu’auroient pû ces Heros, & ce fameux Jason?

Leur bouche a-t’elle ozé m’en dérober la gloire?

S’ils vous l’ont déguisée, apprenez-en l’histoire.

Dans une forest sombre un Dragon furieux,

Conservoit du Dieu Mars le dépost précieux.

Ses yeux estincelloient d’une affreuse lumiere;

Jamais le doux Sommeil ne charma leur paupiere;

Et veillant nuit & jour, ses terribles regards

Portoient l’effroi, l’horreur, la mort de toutes parts.

Farouches défenseurs de la forest sacrée,

Deux Taureaux menaçans en occupoient l’entrée.

Il falloit mettre au joug ces Taureaux indontez.

Des fureurs de Vulcain Ministres redoutez,

Ils vomissoient au loin une brûlante haleine,

Et de torrens de flâme ils inondoient la plaine.

Il falloit à leur aide ouvrir d’affreux sillons;

Voir des dents d’un serpent naistre des bataillons;

Et vaincre ces soldats enfantez par la Terre,

Qui tous ne respiroient que le sang & la guerre.

Parmi tant de perils, quel Dieu, sans mon secours,

De vos tristes Heros eût conservé les jours?

Sur le Destin jaloux j’emportay la victoire:

J’empeschay leur trépas; je les couvris de gloire;

Et leur sacrifiay, remords, crainte, pudeur,

Mon Pere, mon Païs, ma gloire, mon bon-heur.

Je n’ay voulu qu’un d’eux pour toute recompense.

Vous joüissez du reste, & par mon assistance.

Pour les avoir sauvez, je ne demande rien.

Je vous les laisse tous. Mais laissez-moi mon bien.

CREON.

Ainsi donc, à l’oüir, Medée est innocente.

On devroit consacrer sa vertu bien-faisante.

La Grece....

MEDÉE.

Me doit tout & ne sçauroit jamais

D’un assez digne prix couronner mes bien-faits.

Toutes-fois que sert-il d’affecter un faux zele?

J’ay tout fait pour Jason, & n’ay rien fait pour elle.

Il me coute assez cher l’Ingrat! pour estre à moy.

Si l’on veut m’exiler & me manquer de foy,

De quel droit ozez-vous separer nos fortunes?

Même sort nous est dú; nos causes sont communes.

CREON.

Ah! de grace avec-vous ne le confondez pas.

Jason est innocent de tous vos attentats.

MEDÉE.

Non, il est criminel ce Heros magnanime.

En tirer tout le fruit c’est commettre le crime.

Tyrannique pouvoir qui cherche à m’offenser...

CREON.

Ma patience enfin commence à se lasser,

Et pourroit...

MEDÉE.

Ah! Tyran, la mienne est déja lasse.

Va, je ne veux de toi ny clemence ny grace.

Ordonne mon exil, ravis moi mon Epoux:

Tu le peux; mais Tyran, redoute mon courroux.

Crains...

CREON.

Ah! c’est trop long-temps contraindre ma colere.

Va, sors de mes Estats, sors barbare Estrangere:

Abandonne Corinthe, & cours en d’autres lieux,

Porter tes attentats & le courroux des Dieux.

D’un monstre tel que toy délivre mon Empire,

Cesse d’infecter l’air qu’en ces lieux on respire;

De ton horrible aspect ne soüille plus mes yeux;

Et n’empoisonne plus la lumiere des Cieux.

Va semer à Colchos l’horreur & l’epouvante:

Vas y hâter des Dieux la justice trop lente.

Demain dés que l’Aurore allumera le jour,

Precipite tes pas; fuis loin, fuis sans retour;

Où contentant les Dieux las de tes injustices,

Tu periras, Barbare, au milieu des supplices.

Tu peux choisir. Adieu.

SCENE IV.

MEDÉE, RHODOPE.

MEDÉE.

Tyran, n’en doute pas;

Mon choix est fait. Demain je sors de tes Estats.

Mais, malgré ton orgueil, je veux fuir avec gloire;

Et forçant l’avenir d’en garder la memoire,

Je veux lancer la foudre avant que de partir,

Et voir Corinthe en cendre avant que d’en sortir.

Mais Rhodope, l’Ingrat que j’aime & qui m’offense,

A-t’il pû consentir...

RHODOPE.

Je le voy qui s’avance.

MEDÉE.

O Toi, qui vois mon trouble & causes ma douleur,

Amour, daigne amollir l’Ingrat en ma faveur;

Remets-le dans mes fers; efface son injure;

Rens moi, Dieu tout puissant, le cœur de ce Parjure:

Tout mon art n’y peut rien: seul tu peux le flechir.

Prête un charme à mes pleurs qui puisse l’attendrir.

SCENE V.

MEDÉE, JASON, RHODOPE.

MEDÉE.

ENfin, c’en-est donc fait; mon Epoux m’abandonne.

Il consent qu’on m’exile, ou plûtost il l’ordonne.

L’exil, vous le sçavez, n’est pas nouveau pour moy.

J’ay sceu pour vous, Jason, m’en imposer la loi.

Sa cause est ce qui fait ma peine & ma disgrace.

Je fuyois pour Jason, & c’est lui qui me chasse.

N’importe; obéyssons aux lois de mon Epoux.

Partons, puisqu’il le veut. Mais où m’envoyez-vous?

Reverray-je Yolcos? yrai-je en Thessalie,

Implorer les bontez des filles de Pelie?

Iray-je sur le Phaze, où mon Pere irrité

Reserve un juste prix à mon impieté?

Helas! du monde entier pour Jason seul bannie,

Ay-je encor quelque azyle en Europe, en Asie?

Et pour vous les ouvrir me fermant tous chemins,

Contre-moi n’ay-je pas armé tous les humains?

Fille d’un Roi fameux qui regne sur le Phaze,

Dont l’empire s’étend du Bosphore au Caucase,

Dans ces riches climats, où ses heureux sûjets

De l’or le plus brillant parent jusqu’aux forests,

Thresors, Sceptre, Parens, j’ay tout quitté sans peine,

Pour suivre d’un banni la fortune incertaine.

Vous le sçavez, Jason; pour vous j’ay tout quitté.

Est-ce donc-là le prix que j’avois mérité?

JASON.

Ne me reprochez point un mal-heur necessaire,

Où des Dieux contre nous me reduit la colere.

Je partage vos maux; je ressens vos douleurs,

Sans pouvoir qu’à ce prix détourner nos malheurs.

Vostre perte autrement devient inevitable.

Vos perils, nos Enfans, le Destin qui m’accable,

Les bontez de Créüse & les bien-faits du Roi

Me font....

MEDÉE.

Ozes-tu bien en parler devant moi?

Ingrat? quel vain détour! quelle odieuse excuse!

Les bien-faits de Creon! les bontez de Créüse

Que sont-ils prés des miens? & quel prix doit jamais

Balancer dans ton cœur le prix de mes bien-faits?

J’ay conservé cent fois & ta vie & ta gloire.

Résouvien-t’en, Ingrat, rapelle en ta memoire

Ces temps, ou vil rebut du Destin & des flots,

Tu vins chercher ta perte & la mort à Colchos.

En vain de la Toison tu tentois la Conqueste.

Songe à tous les perils qui menaçoient ta tête.

Remets devant tes yeux ce fatal champ de Mars;

Sous cent formes la Mort offerte à tes regards;

Ces Enfans de la Terre affamez de carnage;

Ces tourbillons de feux; ces Monstres pleins de rage.

Alors, Ingrat, alors; qu’eust fait Creon pour toi?

En butte à tant de morts qu’aurois-tu fait sans moi?

Pour toi je déployay tout l’effort de mes charmes.

J’immolay les Guerriers, & par leurs propres armes.

Je domptay les Taureaux; j’assoupis le Dragon;

Enfin, je te livray la fatale Toison.

Je fis plus; je quittay ma Patrie, & mon Pere;

J’étouffay la Nature, & déchiray mon Frere;

J’affrontay le naufrage & la mort pour Jason.

J’immolay ton Tyran, je rajeunis Æson.

Ta vie est un tissu des bien-faits de Medée.

Créüse, Ingrat, peut-elle en effacer l’idée.

JASON.

Jusques dans le tombeau rempli de vos bien-faits

Jason en gardera la memoire à jamais.

Dans le fond de mon cœur si vos yeux pouvoient lire,

Helas! vous plaindriez l’horreur qui le déchire.

Mais, quand le sort conspire à vous faire perir,

Que pouvois-je pour vous en ce peril?

MEDÉE.

Mourir.

Pour toi n’estoi-ce pas une gloire assez ample?

Je t’en aurois donné le courage & l’exemple;

En me perçant le flanc pour enhardir ta main,

Je t’eusse encor ouvert ce glorieux chemin.

Je ne te parle plus du prix que tu me coûtes,

Pour attendrir ton cœur n’est-il point d’autres routes?

Oublie, oublie Ingrat, mes bien-faits en ce jour.

Mais souviens-toi du moins de mon fidelle amour.

Voy Medée à tes pieds gemir, verser des larmes.

Au nom de nostre amour jadis si plein de charmes,

Au nom de nostre hymen & de ses sacrez nœuds,

Au nom des tendres fruits d’un hymen malheureux;

Si tes Fils te sont chers ne trahis point leur Mere.

Dans ces portraits vivans on reconnoist leur Pere.

Prens pitié, non de moi, mais de ces Innocens;

Et te laisse toucher à des traits si puissans.

Helas! Dans les malheurs dont le sort les menace,

Plus que jamais sensible à leur âge, à leur grace,

Croyant te voir, de pleurs je sens baigner mes yeux;

Et ton amour encor m’en est plus pretieux.

Sauve-moi, sauve-les; & plains leur destinée.

Suivant dans son exil leur Mere infortunée,

Quels maux....

JASON.

Cessez pour eux de craindre un tel malheur.

Moi, bannir mes Enfans! j’en mourrois de douleur.

Ah! d’un thresor si cher mon cœur est trop avare,

Pour craindre que jamais le Destin m’en separe.

Rien ne peut les ravir à mes embrassemens.

MEDÉE.

Quoi tu pretens aussi m’arracher mes Enfans!

Tu pretens me ravir le seul bien qui me reste:

Je ne joüiray pas de la douceur funeste

De voir leur innocence appaiser mes fureurs;

Et de si cheres mains n’essuîront point mes pleurs.

Tu m’ostes des objets que mon cœur idolâtre.

Veux-tu les immoler, Crüel, à leur Marastre?

JASON.

Je veux leur faire un sort, leur assurer un rang,

Qui les comble de gloire & réponde à leur sang.

Prés du thrône élevez à l’ombre de leur Pere,

Ils trouveront icy plus d’un Dieu tutelaire.

Creon sera pour eux plus qu’il ne m’a promis;

Et les confondra même avec ses petit Fils.

MEDÉE.

Perir plûtost cent fois qu’essuyer cét outrage!

Lache, soüiller mon sang par un vil assemblage!

Voir les fils du Soleil sous le joug abattus,

Avec ceux de Sisyphe unis & confondus!

JASON.

Enfin telle est pour eux ma tendresse infinie,

Que vouloir m’en priver, c’est m’arracher la vie.

Je ne puis les quitter, & l’amour paternel....

MEDÉE.

Hé bien, n’en parlons plus! ôte les moi, Crüel.

Mais crains mon desespoir, crains mon courroux funeste.

Tu perds, me les ôtant, tout l’appui qui te reste.

Leur veuë & leurs soupirs suspendoient ma fureur;

Rien ne me parle plus, Perfide, en ta faveur.

JASON.

Je croiois moderer la douleur qui vous presse.

Cependant je l’aigris; ma presence vous blesse.

Le temps & la raison ouvrant enfin vos yeux,

Vous me rendrez justice, en me connoissant mieux.

SCENE VI.

MEDÉE, RHODOPE.

MEDÉE.

Oui je te la rendray, Crüel; je m’y prepare.

Tu m’ôtes mes Enfans; tu me ravis, Barbare,

Le seul bien qui pouvoit adoucir mon malheur.

Ah! je t’en puniray; j’en jure ma douleur.

Tremble, Ingrat, c’en est fait. Ma haine inexorable

Te va rendre jaloux de mon sort déplorable.

Fin du second Acte.

ACTE III.

SCENE PREMIERE.

JASON, CRÉUSE, IPHITE

JASON.

MAdame, c’en est fait. Medée aprés ce jour,

Abandonne Corinthe & quitte cette Cour.

En menaces en vain elle oze se répandre.

Dans un terme si court que peut-elle entreprendre?

Et d’ailleurs pour ses Fils tremblante dans son cœur,

Des ôtages si chers retiennent sa fureur.

Je sais même observer ses pas & sa colere.

Ainsi rien ne s’oppose à l’hymen que j’espere.

Tout m’annonce un bon-heur infaillible & prochain,

Et les Dieux, de mon sort seront jaloux demain.

Que ce crüel delai me fait de violence;

Et que ce jour est long à mon impatience!

J’accuse sa lenteur de moment en moment.

Elle irrite ma flâme & mon empressement.

L’heureux Jason languit. Mais ma belle Princesse,

Partagez-vous du moins ma joye & ma tendresse?

Aimez-vous des transports dont vous causez l’ardeur?

Sentez-vous du plaisir à faire mon bon-heur?

Vous ne me dittes rien. Quelle raison secrette,

Dans ces heureux momens peut vous rendre müette?

Une sombre langueur que vous cachez en vain,

De vostre front troublé ternit l’éclat serein.

Que vois-je! à vos yeux même il échappe des larmes.

D’où viennent vos frayeurs? d’où naissent vos allarmes.

Ay-je pû, ma Princesse, offenser vos beaux yeux?

Qu’ay-je fait? qu’ay-je dit? & vous suis-je odieux?

CRÉUSE.

Moi, vous haïr, Seigneur! quelle injustice extrême!

Et ma bouche & mes yeux ont avoüé que j’aime.

Mon cœur suit mon devoir. Tous mes soins, tous mes vœux

N’aspirent qu’à vous plaire & qu’a vous rendre heureux.

Mais dans nostre bon-heur je ne sçay quelle crainte

M’allarme malgré moi; tient ma joye en contrainte.

N’a-t on pas veu cent fois les Dieux mêmes jaloux

Traverser un bon-heur pour des Mortels trop doux.

Je plains même, je plains le destin de Medée,

Et ce funeste amour dont elle est possedée.

Daignent les justes Dieux soulageant sa douleur,

Ne pas faire sur nous retomber son malheur.

Helas! si quelque jour leur fatale colere

Empoisonnoit le cours d’un destin si prospere?

JASON.

Ah! calmez ces frayeurs. Les Dieux justes toûjours

De vos prosperitez feront durer le cours.

CRÉUSE.

Mais quand des Dieux, Seigneur, je n’aurois rien à craindre,

De vous n’auray-je pas quelque jour à me plaindre?

Vous me repondez d’eux; repondez-moi de vous.

Helas! si vous brisiez un jour des nœuds si doux,

Et si vous m’immoliez à quELque ardeur nouvelle,

Que deviendrois-je, O Ciel! Dans ma douleur mortelle?

JASON.

Vous pleurez, ma Princesse, & vous pouvez penser,

Que jamais vostre Amant puisse vous offenser.

Quel outrage crüel vous faites à ma flâme?

Lisez-vous donc si mal dans mes yeux, dans mon ame?

Ah! rien ne peut jamais éteindre un feu si beau.

On verra son ardeur durer jusqu’au tombeau.

Que n’en puis-je exprimer toute la violence!

Vos yeux ne sont-ils pas garands de ma constance?

CRÉUSE.

Hypsipile & Medée, objets de vos amours,

Se sont laissé surprendre à de pareils discours;

Et de nouveaux objets vostre ame possedée,

A laissé cependant Hypsipile & Medée.

JASON.

Leur exemple inegal vous trouble sans raison,

Madame; bannissez un injuste soupçon.

Hypsipile & Medée en prevenant mon ame,

Avoient sçeu m’engager à répondre à leur flâme.

Touché de leurs bien-faits, sensible à leur amour,

Mon cœur crut leur devoir quelques soins à son tour;

Et d’y répondre au moins ne pouvant me défendre,

La crainte d’estre ingrat me força de me rendre.

Mais dés que je vous vis, un trouble imperieux,

Asservit tout mon cœur au pouvoir de vos yeux.

D’une pressante ardeur l’extrême violence,

Surmonta ma raison, força ma resistance;

Et je sentis enfin que jusques à ce jour,

Je n’avois pas connu le pouvoir de l’Amour.

Un si parfait amour bravera la mort même.

J’en atteste des Dieux la puissance suprême.

Puissent ces Dieux vangeurs, si je trahis ma foi,

Epuiser leur courroux & leurs foudres sur moi.

Si votre cœur m’aimoit, il prendroit ma deffense.

Un veritable amour bannit la deffiance.

CRÉUSE.

Un veritable amour est-il jamais sans soins?

Je ne craindrois pas tant, helas! si j’aimois moins.

JASON.

Si vous sentez mes feux, ah! sentez donc ma joye;

Et que dans vos transports vostre amour se deploye.

Si prez de rendre heureux vostre fidelle Amant,

Prenez part, s’il se peut, à son ravissement.

CRÉUSE.

Vous le voulez; je cede & ma tristesse change.

Je ressens vostre joye & pure & sans mélange.

Oüi Jason, je me rens, & l’Amour est vainqueur.

Il comble tous mes vœux, m’assurant vostre cœur.

Adieu. Je vais au pied des Autels de sa Mere,

Implorer ardamment son secours tutelaire;

La presser d’augmenter nos fidelles ardeurs,

Et de verser sur nous ses plus douces faveurs.

SCENE II.

JASON, IPHITE.

IPHITE.

Avec quel air charmant cette aimable Princesse

Répond à vos transports & sent vostre tendresse?

Tout flatte votre espoir; tout conspire à vos vœux.

Et vous semblez toucher au sort le plus heureux.

JASON.

Que le serois heureux, je le confesse, Iphite,

Si je pouvois calmer un trouble qui m’irrite;

Et si goûtant en paix un si parfait bon-heur,

J’étouffois à mon gré tout remord en mon cœur!

Mais je puis bannir une importune idée.

A mes yeux malgré moi par tout s’offre Medée.

Ce souvenir crüel m’afflige & me poursuit.

Jusqu’aux pieds de Créüse il me trouble & me suit.

Grands Dieux! quel sort fatal, quelle loi trop severe

Des plaisirs les plus grands rend la douceur amere?

Quel noir poison se mêle au sort le plus charmant?

Et ne sçauroit-on estre heureux impunement?

Vostre bonté jalouze avec caprice enchaîne

Les biens & les tourmens, les plaisirs & la peine.

Au faiste du bon-heur on pousse des soupirs;

Et l’amertume naist dans le sein des plaisirs.

Ah c’est trop. De mon sort soyons enfin le maître.

Déja je sens le calme en mon ame renaître.

Déja.... je vois Medée! ô dieux! trop justes Dieux!

Ne peut-on un moment se soustraire à vos yeux?

Quand je crois estre heureux, soudain vostre justice

Confond tous mes projets & m’offre mon supplice.

Que lui dire? fuions.

SCENE III.

JASON, MEDÉE, IPHITE, RHODOPE.

MEDÉE.

Seigneur, où fuyez-vous?

Je ne viens point brûlant d’un injuste courroux,

Vous accabler sans fruit de cris & de reproches.

Cessez de redouter ma veüe & et mes approches.

Mes yeux s’ouvrent enfin; je connois mon erreur.

L’amour & la raison ont vaincu ma fureur.

Oüi je sens que mon cœur dans ses vives allarmes,

Vous excuse, vous plaint, & vous preste des armes.

Je vois que le Destin vous force à me bannir.

Que le Ciel romp les nœuds dont il sceut nous unir;

Et cedant sans murmure au revers qui m’accable,

Je n’impute qu’au Sort un coup inévitable.

Je viens donc reparer par un pront repentir

Des fureurs où mon cœur ne pouvoit consentir.

Effacer mes transports, expier mes menaces,

Par vostre veuë encore adoucir mes disgraces,

Et condamnant l’éclat d’un mouvement jaloux,

Pour la derniere fois pleurer auprés de vous.

Oubliez mes transport, oubliez ma colere.

Pardonnez à l’amour un crime involontaire;

Et ne vous souvenant que d’un si tendre amour

Recevez mes adieux en ce funeste jour.

JASON.

C’en est trop. Ah de grace, épargnez-moi, Madame.

Aimez moins un Ingrat qui trahit vostre flâme.

N’offrez point à ses yeux cette tendre douleur.

C’est augmenter mon trouble & déchirer mon cœur.

C’est redoubler l’horreur d’un destin qui m’accable.

Pour moi vostre fureur estoit moins redoutable.

Reprenez vostre haine & vos transports jaloux.

Ah! je crains vostre amour, plus que vostre courroux.

MEDÉE.

Ah! laissez-moi l’amour dont je suis possedée.

C’est lui seul qui m’anime; & la triste Medée

Ne peut, tel est son sort, cesser de vous cherir.

Elle vous aimera jusqu’au dernier soupir.

Vivez; regnez heureux. Mais pour grace derniere

Ne me refusez pas une juste priere.

Souffrez que j’ose encor vous presser en ce jour

De m’accorder les fruits de nostre tendre amour.

Ils suffiront, Seigneur, pour consoler leur Mere.

Je croiray, les voyant, voir encor leur Pere,

Et par ces doux objets mon amour affermi,

Vous possedant en eux ne vous perd qu’à demi.

Ce n’est pas pour long-temps que je vous les demande;

Et je joüiray peu d’une faveur si grande.

Vous reverrez bien-tost ces gages pretieux.

Bien-tost, au lieu de vous, m’ayant fermé les yeux,

Ils reviendront, Seigneur, joüir de vostre gloire,

Et vous conter la fin de ma funeste histoire.

JASON.

Helas! qu’exigez-vous? pourquoy me demander

Le seul bien qu’à vos vœux je ne puis accorder.

Demandez moi plûtost & mon sang & ma vie,

Que la Parque sans eux m’auroit bien-tost ravie.

Mais ne m’enlevez pas ces fruits de nos amours.

MEDÉE.

Hé bien! joüissez-en; possedez les toûjours.

Oüi, l’amour maternel se faisant violence

Cede enfin à vœux, & s’impose silence.

Conservez cherement un si pretieux bien.

Témoins de vos grandeurs, qu’ils en soient le soutien;

Joüissez de leur veuë & goûter leurs caresses.

Sans jalousie entr’eux partagez vos tendresses.

Faites leur un destin illustre & glorieux.

Rendez les s’il se peut dignes de leurs ayeux.

Enfin qu’en les voyant la tendresse de Pere

Vous fasse quelque-fois souvenir de leur Mere.

Et que pour adoucir les maux que je prevoi,

Le bruit dans mon exil en vienne jusqu’à moi.

JASON.

Qu’avec joye à vos vœux j’accorde cette grace!

Est-il rien que pour eux ma tendresse ne fasse;

Les grandeurs, les plaisirs vont les environner;

Et je ne me fais Roi, que pour les couronner.

MEDÉE.

Seigneur, je pars contente aprés cette assurance.

Mais de Creon tantost j’ay bravé la clemence.

Je tremble avec raison que ses ressentimens

Ne punissent mes Fils de mes emportemens;

Et que pour m’accabler, sa trop juste colere

Ne se vange sur eux du crime de leur Mere.

A Créüse bien-tost je vais les envoyer.

Pour eux, au nom des Dieux, allez vous employer.

Adoucissez Creon, attendrissez Créüse.

L’amour a fait mon crime, il fera mon excuse:

C’est lui, c’est la douleur, qui m’a fait égarer;

Et par un prompt exil je vais tout reparer.

JASON.

Que vous connoissez mal Creon & sa clemence!

Un si prompt repentir désarmant sa vengeance,

Sensible à vos malheurs, ses soins & ses bienfaits

Adouciront vos maux, combleront mes souhaits.

Je vais remplir vos vœux & calmer sa colere.

MEDÉE.

Peignez luy bien, Seigneur, mon repentir sincere.

Je veux dés ce soir même abandonner ces lieux.

Pour la derniere fois recevez mes adieux.

JASON.

Puisse le juste Ciel à mes vœux favorable

Vous accorder, Madame, un repos desirable.

Jason à son destin cedant avec regret,

Nourrissant loin de vous un deplaisir secret,

Gardera cherement dans le fond de son ame,

Le tendre souvenlr d’une si belle flâme.

L’absence ny le temps n’effaceront jamais

De son cœur affligé le prix de vos bien-faits.

SCENE IV.

MEDÉE, RHODOPE.

MEDÉE.

VA, quand tu le voudrois, il y va de ma gloire;

Je t’empescheray bien d’en perdre la memoire.

Je sçais quand il me plaist, dans l’ame des ingrats

Graver des souvenirs qui ne s’effacent pas.

Que j’ay souffert, Rhodope, à cacher ma colere?

Quelle horrible contrainte il a fallu me faire?

Ma rage en est accrüe; & ce torrent fougueux

Va plus rapidement se deborder contr’eux.

Il ne me reste plus que d’évoquer Hecate,

Et tous ces Dieux crüels dont la fureur me flate.

Mes plus mortels poisons, mes charmes sont tous prests.

Hâtons nous de lancer nos redoutables traits.

Rhodope tu connois cette robe éclattante

De rubis lumineuse & d’or étincellante;

Parure inestimable, ornement pretieux

Où l’art & la richesse ébloüissent les yeux.

Le Soleil mon Ayeul, favorisant mon Pere,

Pour present nuptial en fit don à ma Mere;

Et semble avoir mêlé pour enrichir ses dons

Le feu de la lumiere à l’or de ses rayons.

C’est de tous le thresors, où je pouvois pretendre,

L’unique qu’en fuyant Medée ait daigné prendre.

Tu sçais qu’en arrivant en ces funestes lieux,

De Créüse ébloüie elle enchanta les yeux.

Admirant son éclat & vantant sa richesse,

Elle a tout employé, prieres, dons, promesse,

Pour pouvoir posseder ce superbe ornement.

Il faut qu’à ma vengeance il serve d’instrument.

Je vais l’empoisonner, & par mon art funeste

Mêler un pront venin à son éclat celeste;

Mille sucs empestez, milles charmes divers;

Et la Rage, & la Mort, & l’horreur des Enfers.

Je veux que mes Enfans, pour cacher ma vengeance,

Et feignant d’implorer ses soins & sa clemence,

Ministres non suspects de mon courroux affreux,

Portent à leur Marâtre un don si dangereux.

Mais allons engager mes Dieux dans ma querelle.

J’entens déja leur voix qui m’anime & m’appelle.

Terribles Dieux du Stix, je marche sur vos pas.

Dans ce pressant besoin ne m’abandonnez pas.

Fin du troisiéme Acte.

ACTE IV.

SCENE PREMIERE.

MEDÉE, RHODOPE.

MEDÉE.

IL est temps d’achever le charme & ma vengeance.

Hecate, vien pour mou signaler ta puissance.

Hecate, triple Hecate, exauce enfin mes vœux.

Vien; je vais consommer mes mysteres affreux.

J’ay mis mon art en œuvre; et ma robe empestée

A bû les sucs mortels dont elle est infectée.

Aux poisons j’ay mêlé mes charmes les plus forts.

Mais que pourroient sans toi mes impuissans efforts?

Grande Divinité, tu rens mon art terrible.

Irrite les poisons & la flâme invisible,

Que j’ay sceu confier à ce don pretieux.

Sur tout cache la bien aux regards curieux;

Et qu’au gré de mes yeux impuissante ou fatale,

Elle devore seuls Creon & ma Rivale.

Qu’elle épargne tout autre & ne consume qu’eux.

Hecate entens ma voix, & viens remplir mes vœux.

Elle vient. Je la sens qui m’échauffe & m’entraîne.

Tout mon cœur en fremit & je respire à peine.

Une soudaine horreur fait dresser mes cheveux.

Mes yeux percent la nuit du sejour tenebreux.

Je vis me faire oüir dans l’Empire des Manes.

Je vais les évoquer. Loin d’icy, loin Prophanes.

SCENE II.

MEDÉE, seule.

MInistres rigoureux de mon courroux fatal,

Redoutables Tyrans de l’Empire infernal,

Dieux, ô terribles Dieux du trepas & des Ombres,

Et vous, Peuple crüel de ces royaumes sombres,

Noirs Enfans de la Nuit, Manes infortunez,

Criminels sans relâche à souffrir condamnez,

Barbare Tisiphone, implacable Megere,

Nuit, Discorde, Fureur, Parques, Monstres, Cerbere,

Reconnoissez ma voix & servez mon courroux.

Dieux crüels, Dieux vangeurs, je vous évoque tous.

Venez semer icy l’horreur & les allarmes.

Venez remplir ces lieux & de sang & de larmes.

Rassemblez, déchaînez tous vos tourmens divers;

Et, s’il se peut, icy transportez les Enfers.

On m’éxauce. Le Ciel se couvre de tenebres.

L’air au loin retentit de hurlemens funebres.

Tout répand dans mon ame une affreuse terreur.

Ce Palais va tomber. La terre mugit, s’ouvre;

Son sein vomit des feux & l’Enfer se découvre.

Quel est ce Criminel qui cherche à se cacher?

Je reconnois Sisyphe à ce fatal rocher.

Témoin des maux crüels qu’on prepare à sa race,

Il se cache de honte & pleure sa disgrace.

Son desespoir commence à soulager le mien.

Le crime de ta race est plus noir que le tien,

Audacieux Sisyphe, & le Roi du Tartare

Ne sçauroit vous trouver de peine assez barbare.

Mais quels Fantômes vains sortent de toutes parts?

Que de Spectres affreux s’offrent à mes regards?

Quelle Ombre vient à moi. Que vois-je? c’est mon Pere!

Quel coup a pû si-tost lui ravir la lumiere?

Chere Ombre, apprens le moi. Ma fuitte & ma fureur

Helas! t’ont fait sans doute expirer de douleur.

Tens moi les bras du moins. Mais quelle Ombre sanglante

Se jette entre nous deux terrible & menaçante?

De blessures, de sang, couvert, defiguré,

Ce Spectre furieux paroît tout déchiré.

C’est mon Frere. Oüi c’est lui; je le connois à peine.

Ah! pardonne, chere Ombre, à ma rage inhumaine,

Pardonne. L’Amour seul a causé ma fureur.

Il fût ton assassin; il sera ton vangeur;

Et sçaura t’immoler de si grandes victimes

Qu’il obtiendra de toi le pardon de ses crimes.

Le sang... tout disparoît; tout fuit devant mes yeux.

Tisiphone avec moi reste seule en ces lieux.

Noire Fille du Stix, Furie impitoyable,

Ah! cesse d’attiser mon courroux effroyable;

Calme de tes serpents les affreux sifflemens.

Tu ne peux adjoûter à mes ressentimens.

Ne songe qu’à servir une fureur si grande.

Hecate le desire, & je te le commande.

Nuit, Stix, Hecate, Enfers, terribles Deitez,

J’ordonne. Obeyssez sourdes Divinitez.

Le charme a réüssi. Poursuivons ma vengeance.

Médée: tragédie · 第 1 / 7 章