ANNEE: 1166.

_Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Père

de Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le roy

en prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre les

homicides à hautes fourches._

Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et

des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car

le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à

assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla

grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une

gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par

la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de

Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans

escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de

la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des

sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville

et du pays d'environ.

Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre

eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous

des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés

qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct;

ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en

occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste

félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par

diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme

il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu

et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et

tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour

le destruire.

Note 725: _Bani._ Fit crier le ban de.

Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre,

mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la

province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les

bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle

guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy

venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à

haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient

qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi

alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son

ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle

excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les

petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des

mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de

leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop

douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de

pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le

roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest

excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul

destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre

à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au

conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant

que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout

incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir;

mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu

avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence

s'en retourna le roy en France.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 367 / 369 题