_Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Père
de Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le roy
en prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre les
homicides à hautes fourches._
Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et
des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car
le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à
assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla
grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une
gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par
la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de
Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans
escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de
la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des
sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville
et du pays d'environ.
Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre
eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous
des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés
qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct;
ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en
occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste
félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par
diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme
il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu
et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et
tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour
le destruire.
Note 725: _Bani._ Fit crier le ban de.
Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre,
mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la
province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les
bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle
guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy
venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à
haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient
qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi
alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son
ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle
excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les
petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des
mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de
leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop
douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de
pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le
roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest
excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul
destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre
à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au
conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant
que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout
incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir;
mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu
avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence
s'en retourna le roy en France.