_Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille le
conte Thibaut de Blois._
En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de
cest enfant morut la dame par grant meschéance; pour la mort de laquelle le
roy fu en grant tristesse. Après ce que le roy eut un peu mis son deul en
oubli, luy conseillèrent les barons et les prélas qu'il se remariast, car
il n'est né droit né raison que le roy soit sans compagnie de loyalle
espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que
l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714].
Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir
masle, il prist à femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom
Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit jà trespassé de ce siècle, et
stoient de luy demourés quatre fils et cinq filles, Henry le conte de
Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume
l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar,
la femme Guillaume Gouet qui avoit esté duchesse de Puille et la contesse
du Perche[716]. Et la dernière avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy
donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit esté dessoubs
eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle
faisoit à louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant
sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de
grant chasteté. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de
vertus desservi-elle estre essauciée en tel honneur. Ainsi fu ceste
vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues
l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthélemy en l'églyse
Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle.
Note 714: Saint Paul, épit. 1er aux Corinthiens, c. VII. «_Melius est
nubere quam uri._»
Note 715: Le texte latin de l'_Historia gloria reg. Lud._ porte
_Senonensis_; et cela, comme l'a judicieusement remarqué dom Brial,
prouve que ce morceau historique fut composé avant l'année 1176,
époque de la translation de Guillaume _aux blanches mains_ au siège
de Reims.
Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et
palatin de Champagne, furent: 1° _Marie_, femme d'Eudes II, duc de
Bourgogne; 2° Agnès, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3° Isabelle,
femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet,
quatrième du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire
nommé de lui et de ses ancêtres le _Perche-Gouet_; 4° Mathilde, femme
de Rotron III, comte de Perche.
Note 717: «Quæ subjecta anteà ipsis fuerat.» L'auteur latin n'ajoute
pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la
reine Alix de Champagne a donné la première idée du charmant conte de
_Cendrillon?_
Note 718: _Trop_ a toujours un sens analogue à notre _extrêmement_.
Note 719: C'est-à-dire _la maria_.
Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Névelon de
Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient
espousées. Car Névelon de Pierrefons tollissoit à Dreue de Mello la moitié
de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en
vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Névelon luy faisoit et
luy pria et requist comme à son seigneur qu'il luy fist amender celluy
outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et
fèbles, povres et riches tenir à droit, oï sa prière. Ses osts assembla et
chevaucha contre Mons et le prist à force; la tour et le baille fist
abattre et la moitié du chasteau rendit à Dreue de Mello qui estoit de son
droit héritage. Ne demoura pas moult après que celluy Névelon mourut. Le
roy donna sa femme par mariage à Enguerran de Trie et l'autre partie du
chasteau donna avec la dame.
Note 720: «_De Monceio._» De _Moncy_.