_Coment les nos gaignièrent les jardins et le fleuve à grant paine et
chacièrent les Tiers dedens la cité._
[694]Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien
virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, sans
trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et
commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turs qu'il
trouvèrent dedens la closture de ces mars sourprisrent, si qu'il ne les
laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en occirent assez et
mains en retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne sçay en quans
lieux.
Note 694: _Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 4.
Quant les Turs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les
nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop furent
espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins laissièrent et s'en
fouirent à grans routes dedens la cité. Lors allèrent les nostres tout à
bandon[695] parmi les sentiers; mais les Turs s'estoient bien pensés que
les nostres auroient mestier de venir au fleuve pour abeuvrer eux-mesmes et
leurs chevaux: et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la cité
seroit assiégée de celle partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve
d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder
que les nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy
Baudouin eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au
fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il approchèrent,
bien leur fu contredicte l'eaue et furent par force les nostres reboutés
arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner l'eaue; aux Turs
assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les nostres furent
reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à tout sa bataille et
attendoit pour secourre aux premiers quant mestier en seroit et qu'il
seroient las. L'empereur, qui venoit derrière, demanda pourquoi il estoient
arrestés; et l'en luy dist que la première bataille s'estoit assemblée aux
Turs qu'il avoient trouvé hors de la ville.
Note 695: _A bandon._ A qui mieux mieux.
Quant les Thiois qui peu scevent de tous atiremens d'armes et sont une gens
qui rien ne peuvent souffrir[696] oïrent ce, tantost se désordonnèrent et
coururent tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy
de France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux
poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et misrent
les escus devant eux, et tindrent les longues espées, asprement coururent
sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister et ne demoura guères
qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la ville[697]. L'empereur
fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à tousjours mais parler; car
un Turc le tenoit moult de près qui estoit armé de haubert. L'empereur fu à
pié et tenoit en sa main une moult bonne espée. Il féri le Turc entre le
col et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le pis au destre
costé. La pièce chéi qui emporta le col et la teste et le senestre bras.
Les Turcs qui ce virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent
en la ville. Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il
n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne
se peussent tenir contre telles gens.
Note 696: Le traducteur transforme en reproche une observation de
Guillaume de Tyr qui n'avoit pas ce caractère: «Imperator... tam ipse
quam sui de equis descendentes et facti pedites (sicut mos est
Theutonicis, in summis necessitatibus, bellica tractare negotia).»
Note 697: _Gesta Ludov. jun._, § 22.