ANNEE: 1147.

_Coment le roy de France vint en Jhérusalem pour son voiage acomplir. Et

coment il firent une assemblée en la cité de Acre, pour traitier du preu de

la crestienté._

[679]En la cité de Jhérusalem vint la nouvelle que le roy de France estoit

parti d'Antioche et s'en venoit tout droit vers la terre de Triple. Le roy

de Jhérusalem eut conseil à ses barons et envoya contre luy le patriarche

Foucher, pour luy prier et requerre que sans demourance se tirast vers la

saincte cité où l'empereur d'Allemaigne et le roy Baudouin l'attendoient.

Sans faille il s'attendoient et se doubtoient que le prince d'Antioche ne

s'accordast à luy et le fist retourner vers la sienne terre, ou que le

conte de Triple qui son cousin estoit ne le fist demourer en son pays. La

terre qui oultre mer estoit que les crestiens tenoient à ce jour estoit

toute partie en quatre baronnies. La première estoit devers midi, c'estoit

le royaume de Jhérusalem qui commençoit d'un ruisseau qui est entre Gibelet

et Barut[680]; ce sont deux cités de la terre de Fenice qui sient en la

marine: et finist ès désers qui sont oultre le Daron, si comme l'en va vers

Egypte. Je appelle le royaume baronnie, pour ce qu'il estoit ainsi petit.

La seconde baronnie estoit devers Bise, c'estoit la conté de Triple, et

commencoit au ruisseau que je vous ay dit[681], et duroit jusques à un

autre ruisseau qui est entre Marlenée[682] et Valenie, ce sont deux cités

près de la marine. La tierce estoit la terre d'Antioche qui commençoit de

ce dernier russel et duroit vers soleil couchant jusques à la cité de Tarse

en Sécile[683]: la quarte baronnie estoit la conté de Roches qui commençoit

d'une forest que l'en appelle Marris et duroit devers Orient oultre le

fleuve d'Eufratte jusques en Payennie. Ces quatre princes estoient grans

hommes et puissans.

Note 679: _Gesta Lud. jun._, § 17.--_Guill. de Tyr., lib._ XVI, § 29.

Note 680: Les anciennes villes de _Biblos_ et _Beryte_.

Note 681: L'ancien _Tamyras_.

Note 682: _Marlenée._ Les Gesta disent _Marnelia_, et Guillaume de

Tyr _Maraclea_; ce doit être _Margat_. L'ancienne _Marathus-Valenie_,

l'ancienne _Balanca_.

Note 683: _Secile._ Cilicie.--_Roches._ Edesse.

Quant il oïrent parler premièrement de la venue l'empereur d'Allemaigne et

du roy de France, chascun d'eux eut grant espérance que par la venue d'eux

peust bouter ses ennemis les Turs arrières, et les termes de son povoir

mettre bien avant; car n'y avoit celluy d'eux tous qui n'eust en sa marche

bien près de Turs et bonnes cités et fortes que désiroient moult à

conquerre s'il eussent peu. Et pour ce estoient tous en grant suspens pour

eux accroistre; et chascun avoit envoyé lettres et riches joyaux à ces deux

grans princes et aux barons mesmes pour les attraire vers soy. Le roy

Baudouin cuidoit avoir meilleur droit en ce que le roy de France venist

vers luy que les autres n'avoient, car il estoit parti de son pays pour

visiter les sains lieux de Jhérusalem, d'autre part l'empereur estoit jà là

qui l'attendoit. Si estoit droit doncques que le roy deust plus tost aller

là que demourer ailleurs pour son pellerinage parfaire, et prendre conseil

entre luy et l'empereur des besongnes de la crestienté. Toutes voies pour

ce qu'il se doubtoit que les autres barons ne le receussent, envoya-il à

luy le patriarche, si comme je vous ay dit, qui luy monstra moult bien par

maintes raisons qu'il devoit mieux aller en Jhérusalem qu'ailleurs. Le roy

le creut et s'en alla sans demourance jusques en Jhérusalem. Là le

receut-on à moult grant feste: tous ceux de la ville luy yssirent hors à

l'encontre et mesmement les clers à toutes les processions.

Le roy et les autres barons le menèrent par les sains lieux qu'il avoit

moult désiré à véoir.

Quant il eut faites ses oroisons, à son hostel le menèrent qui fu riche et

habandonné. La court fu plenière et habondant de toutes choses[684]. Le

lendemain prindrent conseil l'empereur, le roy de France et le roy de

Surie, le patriarche et les autres qui là estoient, des affaires de la

terre, coment il seroient menés. Et par la volenté de tous fu accordé que

l'en prist un jour qu'il assemblassent tous en la cité d'Acre et

regardassent tous en quelle manière il pourroient mieux faire le preu de la

crestienté. Le jour vint, si s'assemblèrent tous les grans hommes qui venir

y peurent.

Note 684: _Gesta Lud. jun._, § 18.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 335 / 369 题