_Coment le roy de France et les François se assemblèrent aux Turs et les
desconfirent._
[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit, à ses barons
prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en
la cité d'Ephèse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier,
le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu
enterré en une des esles de la maistre églyse. Le roy se parti de la ville
à tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent
chevauchié ne sçay quans jours, il vindrent aux gués de Menandre, où la
plenté des cignes est[661]. Là se logièrent pour ce qu'il y avoit belles
praries. Les François avoient moult désirré, toute celle voye, coment il
pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvèrent grant plenté de
l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux,
les Turs tiroient espesséement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais
nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve
pour avenir à leur ennemis; tant cerchièrent qu'il trouvèrent un gué que
ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se férirent dedens à grans
routes et fières. Les François en eurent le meilleur, car il en occirent
assez. Grant plenté en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui
desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvèrent
de richesses de diverses manières de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et
d'argent et pierres précieuses. Tous chargiés passèrent l'eaue. Grant joye
firent celle nuyt pour la première victoire que Dieu leur avoit donnée. Le
lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent à la
Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant
comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent à la
voye.