_Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrière
li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint à
Constantinoble._
[654]Quant le roy de France qui après venoit se fu trais en Bithinie et il
eut avironné un regort[655] de mer qui est près de la cité de Nichomédie,
il prist conseil à sa gent quel chemin il tendroit. Lors commença-l'en à
dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit esté desconfit et perdue
sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes à petite
compaignie. Premièrement pour ce que on ne sçavoit mie qui teles nouvelles
avoit apportées ne sçavoit-on sé c'estoit voir ou non. Mais ne demoura
guères après qu'il en sceurent la vérité. Car Ferry le duc de Souave un
jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son
ainsné frère et qui, après son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en
vint en l'ost du roy de France: car l'empereur après celle grant
desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux
deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le
conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps à
garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de
France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien,
quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait.
Note 654: _Gesta Lud. jun._, § 9.--_Guill. de Tyr_, § 23.
Note 655: _Regort._ Petit gouffre. «Et cum quasi quemdam gurgitem
maris, qui est propè civitatem Nicomediæ, circuisset.»
Quant le roy et les barons de France l'oïrent, grant deul en eurent et
grant pitié. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses
plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint
là où l'empereur estoit logié, si comme le duc Ferry le mena, car ce
n'estoit pas loing.
Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se saluèrent et
baissèrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschéance: finance
et gens luy promist tout à sa volenté et luy promist bons services et
loyale compagnie. Longuement parlèrent seul à seul entre eux deux et puis
firent venir leur barons: accordés furent à ce qu'il s'en iroient ensemble
pour accomplir à leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient
emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu
ce qu'il avoient apporté pour despendre; pour ce ne povoient aller en
avant. Sans faille moult les avoit espouvantés le peril de la guerre où il
avoient esté et le long travail qui pas n'estoit encore finé. Si ne
regardèrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait né à leur seigneur
qu'il laissoient, ainsois s'en retournèrent en Constantinoble.
[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent à tout leur ost et ne tindrent mie la
voye où il estoit mescheu à l'empereur; ains la laissièrent à senestre et
s'adrescièrent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si
eschevèrent vers senestre la terre de Philadelphe; après vindrent à la cité
de Smirne, d'illec entrèrent en la cité d'Ephèse, qui moult est honnorée
pour ce que monseigneur saint Jehan l'évangéliste y habita, prescha et
mouru; encore y appert sa sépulture.
Note 656: _Gesta Lud. jun._, § 10.
L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et
moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit guères de gens
avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des François, né ne povoit rien sé
par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi.
Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens
s'en retournassent arrière par terre; et il se mit en mer à petite
compaignie et s'en vint à Constantinoble. L'empereur le receut plus
honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist séjourner en la cite luy
et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx
acointance que on appelle affinité de par leur femmes, qui estoient filles
au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au
royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière
l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux.