ANNEE: 1147.

_Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrière

li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint à

Constantinoble._

[654]Quant le roy de France qui après venoit se fu trais en Bithinie et il

eut avironné un regort[655] de mer qui est près de la cité de Nichomédie,

il prist conseil à sa gent quel chemin il tendroit. Lors commença-l'en à

dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit esté desconfit et perdue

sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes à petite

compaignie. Premièrement pour ce que on ne sçavoit mie qui teles nouvelles

avoit apportées ne sçavoit-on sé c'estoit voir ou non. Mais ne demoura

guères après qu'il en sceurent la vérité. Car Ferry le duc de Souave un

jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son

ainsné frère et qui, après son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en

vint en l'ost du roy de France: car l'empereur après celle grant

desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux

deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le

conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps à

garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de

France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien,

quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait.

Note 654: _Gesta Lud. jun._, § 9.--_Guill. de Tyr_, § 23.

Note 655: _Regort._ Petit gouffre. «Et cum quasi quemdam gurgitem

maris, qui est propè civitatem Nicomediæ, circuisset.»

Quant le roy et les barons de France l'oïrent, grant deul en eurent et

grant pitié. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses

plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint

là où l'empereur estoit logié, si comme le duc Ferry le mena, car ce

n'estoit pas loing.

Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se saluèrent et

baissèrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschéance: finance

et gens luy promist tout à sa volenté et luy promist bons services et

loyale compagnie. Longuement parlèrent seul à seul entre eux deux et puis

firent venir leur barons: accordés furent à ce qu'il s'en iroient ensemble

pour accomplir à leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient

emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu

ce qu'il avoient apporté pour despendre; pour ce ne povoient aller en

avant. Sans faille moult les avoit espouvantés le peril de la guerre où il

avoient esté et le long travail qui pas n'estoit encore finé. Si ne

regardèrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait né à leur seigneur

qu'il laissoient, ainsois s'en retournèrent en Constantinoble.

[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent à tout leur ost et ne tindrent mie la

voye où il estoit mescheu à l'empereur; ains la laissièrent à senestre et

s'adrescièrent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si

eschevèrent vers senestre la terre de Philadelphe; après vindrent à la cité

de Smirne, d'illec entrèrent en la cité d'Ephèse, qui moult est honnorée

pour ce que monseigneur saint Jehan l'évangéliste y habita, prescha et

mouru; encore y appert sa sépulture.

Note 656: _Gesta Lud. jun._, § 10.

L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et

moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit guères de gens

avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des François, né ne povoit rien sé

par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi.

Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens

s'en retournassent arrière par terre; et il se mit en mer à petite

compaignie et s'en vint à Constantinoble. L'empereur le receut plus

honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist séjourner en la cite luy

et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx

acointance que on appelle affinité de par leur femmes, qui estoient filles

au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au

royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière

l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 311 / 369 题