_De la muete qui fu faite outre mer sur les mescréans, dont il firent moult
petit._
[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine après la
Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin à grant compaignie de prélas
et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre à
grant chevalerie, si comme il avoient accordé ensemble[635]. Mais
Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas
prendre en gré leur pellerinage, si comme il apparut à la veue du siècle.
Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne
perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la
terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques guères pour leur
muete, si comme vous orrez cy après.
Note 633: _Gesta Lud. jun.,_ § 4.
Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les _Gesta_, une
phrase relative à l'oriflamme: «Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam
B. Dyonisii, à martyribus licentiam accepturus: et ibi post
celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum
B. Dyonisii, quod _Oriflambe_ gallicè dicitur, valdè reverenter
accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella
procedere, vel votum peregrinationis adimplere.»
Ce passage peut encore appuyer l'antiquité de l'oriflamme; et notre
traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme
avoit pu conduire les François dans une guerre désastreuse.
Note 635: _Guillaume de Tyr_, _liv._ XVI, § 19.
[636]Ces deux grans seigneurs devisèrent qu'il n'iroient mie ensemble pour
ce qu'il avoient trop grant plenté de gens, car grant contens pourroit
sourdre en leur osts et ne pourroient mie assés trouver viandes aux hommes
et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres.
Tous s'adressèrent vers une terre qui a nom Bavière et passèrent la
Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant, à senestre la laissèrent et
puis descendirent en Ostriche; d'illec entrèrent en Hongrie. Le roy de la
terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel
présent leur envoya. Après s'en allèrent oultre et passèrent parmy
Pannonnie où monseigneur saint Martin fu né. Si entrèrent en Bulgrie, Rippe
laissèrent à senestre. Tant allèrent qu'il allèrent par deux terres de quoy
chascune a nom Trace. Deux cités moult renommées passèrent; l'une si à nom
Finepople et l'autre Andrenoble[638].
Note 636: Tout ce qui suit, jusqu'à la fin du XXIème chapitre, n'a
été publié ni en latin ni en françois, dans les _Historiens de
France_. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux
éditeurs des _Historiens des Croisades_, dont le premier volume,
confié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à la
judicieuse érudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment
sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre
traduction, nous allons donc suivre maintenant l'édition que Duchesne
a donnée des _Gesta Ludovici junioris_, t. 4, p. 390 et suiv.
Note 637: _La Dinoe._ Le Danube.
Note 638: Philippopolis et Andrinople.
Après mains travaux et maintes journées qu'il eurent faictes par estranges
terres, vindrent à la riche cité de Constantinoble. Là séjournèrent ne scay
quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur
failloient, à l'empereur Manuel parlèrent de maintes choses assez
privéement. Après ce jour passèrent le bras Saint-George qui divise les
deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrèrent en Bithinie qui est la
première partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logièrent devant
la cité de Calcidoine. C'est une moult ancienne cité où jadis fu l'un des
quatre grans conciles; là furent assemblés six cens trente-cinq prélas, au
temps de Marcien empereur et de Léon pape de Rome. En ce concile fu dampnée
l'érésie d'un abbé qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jésucrist
n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu
vrayement Dieu et homme.
[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit
assez oï parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay.
Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir à
ses hommes et à sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes
les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter
venissent à luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cités et les chasteaux, ce qui
estoit cheu ès forteresses faisoit redrescier et les fossés réparer,
nouvelles trenchiées faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun
jour en ses oeuvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car
une renommée couroit moult grant par tout le pays que si grant plenté de
gens venoient avecques ces deux grans princes que là où il se logeoient sur
une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire
au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que à paine les
pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui là croissoient.
Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la
vérité estoit, si comme tesmoignèrent les preud'hommes qui furent là, que
seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille
hommes à haubers et à chevaus, sans les gens à pié et sans les autres à
cheval qui estoient plus légièrement armés. En l'ost le roy de France en
avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pié n'est nul nombre, car par
là où il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il
deussent toutes les terres conquerre que les mescréans tenoient jusques à
la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu sé pour ce non[642] que
Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres péchiés qui en
eulx estoient, ne voulut mie prendre en gré leurs services né souffrir
qu'il fissent chose qui honnorable fust à la veue du siècle. Nous ne savons
pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist à droit.
Note 639: _Gesta Lud. jun._, § 5.
Note 640: _Du Coine._ On traduisoit toujours ainsi le nom du
territoire d'_Iconium_.
Note 641: _Cerchoit._ Parcouroit. Le latin dit: _Circuibat_.
Note 642: _Sé pour ce non._ Si non pour ce.