ANNEES: 1137/1145.

_Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiserie

de la sainte terre. Et coment il prist la croix et à l'exemple de luy la

prisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres._

En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage à

monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy

Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une

avoit nom Aliénor et la mainsnée Aalis. Et pour ce que la duchié estoit

demourée sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsnée des

filles qui avoit nom Aliénor espousa par mariage, si comme l'ystoire a

dessus dit. Et l'autre mainsnée qui Aalis avoit nom donna par mariage au

conte Raoul de Vermendois. De celle Aliénor eut le roy une fille qui Marie

eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement

après que Gauchier, le sire de Monjai, se prist à reveler contre le roy par

son orgueil et commença à travaillier et à assaillir les gens de sa terre.

Mais ce fu par sa meschéance; car le roy assembla son ost et assiégea

Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en

terre la forteresse qu'il trouva[627].

Note 627: Le latin des _Gesta_ ajoute: _Excepta magna turri_. Ce

village se nomme aujourd'hui _Montjai-la-Tour_.

En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la

terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhérusalem; car les Turs s'esmeurent

à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[629] qui

estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans

grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cité

s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens

de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au

roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspiré eut moult

grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour

ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de

Vezelay. Là fist venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant

partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et

prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la saincte terre de

promission où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce

monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son

peuple.

Note 628: _Gesta Lud. jun.,_ § 3.

Note 629: _Roches._ Latinè: _Rohes_. C'est _Edesse_.

Lors se croisa le roy tout le premier et après luy la royne Aliénor sa

femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se

croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille,

Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui

lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de

Tonnoire, le conte Robert frère du roy, Yves le conte de Soissons,

Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630];

Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de

Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy,

Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de

Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller,

Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de

menues gens. Des prélas se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy

évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de

Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe et maintes

autres personnes de saincte églyse.

Note 630: _Garente._ L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit

_Garennæ_, au lieu du _Guarentiæ_ des _Gesta_. C'est _Varennes_.

Note 631: _De Buglies._ Sans doute _De Bueil_.

En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu

Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il oïrent la

mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa le conte de

Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant

renommée.

Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abbé de Vezelay fonda une

églyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prédicacion,

pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons

avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et

Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers

miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques

à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ains qu'il meust

oultre-mer[632].

Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarquée et qui pourtant

méritoit de l'être, c'est qu'à compter du chapitre suivant jusqu'au

retour de Louis VII en France, _les Chroniques de St-Denis_ copient

littéralement l'ancien texte françois des _Histoires d'outre mer_ par

Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient été répandues en France, à peu

près dans le même temps, c'est-à-dire vers 1200, en latin et en

françois. Quant au compilateur des _Gesta Lud. jun._, il n'a pas

transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a

calqué sur le texte françois une traduction latine remplie de

gallicismes et d'incorrections grammaticales.

Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucièrent à Hébert, abbé de

Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et

pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist

le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie

descoller à Paris.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 301 / 369 题