ANNEE: 1137.

_Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaume

et sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume se

tint bien apayé de luy._

[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en

françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine

souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant

de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre

à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine

inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée

Barbéel[620], où il repose corporellement.

Note 619: Les _Chroniques de Saint-Denis_ présentent, pour la vie de

Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des _Gesta Ludovici regis,

filii Ludovici Grossi_, que je crois pouvoir attribuer à Suger,

contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire

et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de

Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations.

Note 620: L'abbaye de _Barbeaux_ fut construite en 1164, non pas sur

l'emplacement de _Saint-Port_, mais à trois lieues au-dessus.

Louis VII, qui d'abord avoit choisi _Saint-Port_, en 1147, consentit

ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou

Barbeaux. L'auteur de ses _Gestes_ dit que le mausolée de Louis VII

étoit _mirifici operis_; il fut brisé dans le temps des guerres de

religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le

XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792.

Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au

temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté,

sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père;

après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine

par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour

désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès

deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa

l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison

de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la

couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans

s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire

leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume

et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau

roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le

requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel

remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les

preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et

destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de

ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et

honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume

des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant

dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de

leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort

l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant

court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de

soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le

duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne

et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de

Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du

tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à

Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas

sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy

Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis

saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes

batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il

avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant

honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien

qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi

noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie

et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape

Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur

povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent

jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623]

le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre

d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à

grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu

son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par

ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en

sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume

d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de

grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de

Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au

royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte

d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en

avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à

roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour

l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la

malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit

esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers

du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance

estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux

royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir,

et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée

et tel remanant de leur bon seigneur.

Note 621: _Que chevaliers que autres gens._ J'ai suivi la leçon du

manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures

rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule:

_Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et

multitudine populari._

Note 622: _Cappes._ Capoue.

Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: _Siculoque fugato rege._

C'étoit Roger.

Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par

Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de

Philippe I, ch. XIII.)

Note 625: _L'aatine_, l'ambition.

[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais

cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour

quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce

par la grace Nostre-Seigneur.

Note 626: _Gesta Ludovici junioris._ § 11. Ces gestes reviennent,

comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit

agi de même en commençant l'histoire du père.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 299 / 369 题