_Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaume
et sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume se
tint bien apayé de luy._
[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en
françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine
souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant
de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre
à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine
inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée
Barbéel[620], où il repose corporellement.
Note 619: Les _Chroniques de Saint-Denis_ présentent, pour la vie de
Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des _Gesta Ludovici regis,
filii Ludovici Grossi_, que je crois pouvoir attribuer à Suger,
contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire
et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de
Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations.
Note 620: L'abbaye de _Barbeaux_ fut construite en 1164, non pas sur
l'emplacement de _Saint-Port_, mais à trois lieues au-dessus.
Louis VII, qui d'abord avoit choisi _Saint-Port_, en 1147, consentit
ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou
Barbeaux. L'auteur de ses _Gestes_ dit que le mausolée de Louis VII
étoit _mirifici operis_; il fut brisé dans le temps des guerres de
religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le
XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792.
Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au
temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté,
sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père;
après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine
par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour
désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès
deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa
l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison
de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la
couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans
s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire
leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume
et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau
roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le
requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel
remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les
preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et
destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de
ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et
honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume
des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant
dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de
leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort
l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant
court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de
soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le
duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne
et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de
Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du
tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à
Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas
sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy
Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis
saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes
batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il
avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant
honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien
qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi
noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie
et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape
Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur
povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent
jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623]
le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre
d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à
grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu
son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par
ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en
sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume
d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de
grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de
Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au
royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte
d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en
avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à
roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour
l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la
malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit
esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers
du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance
estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux
royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir,
et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée
et tel remanant de leur bon seigneur.
Note 621: _Que chevaliers que autres gens._ J'ai suivi la leçon du
manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures
rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule:
_Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et
multitudine populari._
Note 622: _Cappes._ Capoue.
Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: _Siculoque fugato rege._
C'étoit Roger.
Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par
Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de
Philippe I, ch. XIII.)
Note 625: _L'aatine_, l'ambition.
[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais
cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour
quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce
par la grace Nostre-Seigneur.
Note 626: _Gesta Ludovici junioris._ § 11. Ces gestes reviennent,
comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit
agi de même en commençant l'histoire du père.