ANNEE: 1137.

_Coment il s'en vint à quelque paine à Saint-Denys pour graces rendre aux

martirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouser

la fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle de

son glorieux trespassement et de sa sépulture._

Après ce qu'il eut ainsi dictée la confession devant tous qui moult se

merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en

retourna en la chambre où il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast à

garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et

tout orgueil séculier. Et quant il apperceut que l'abbé Sugier, (qui

tousjours avoit esté son nourry), pleuroit de si grant si petit et si

humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: «Beau chier amy, ne plourés

mie pour moy; mais faites feste de ce que la miséricorde Nostre-Seigneur

m'a donné povoir, si comme vous povez véoir, de me appareiller contre sa

venue.» Après ce allégea un petit et puis s'en vint si comme il put à

Meleun; moult eut grans tourbes de gens après luy qui le suivoient et qui

contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui

courroient à luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour

qu'il avoient à luy et pour la paix que il leur avoit tousjours gardée et

tenue; et s'en vint à Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs à grant

dévocion. Là fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui

là s'estoient assemblés contre sa venue; moult débonnairement le receurent

tous, comme le débonnaire deffendeur de l'églyse et du royaume: devant les

corps saints descendit dévotement et leur rendi graces et mercy, en

plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours

eues, et leur prioit que désoresmais il eussent le royaume en leur

pourvéance. Et si comme il fu départi de l'églyse et il fu venu à

Bethisy[618], si vindrent à luy les messagiers au duc Guillaume

d'Acquitaine, qui luy noncièrent que le duc estoit mort en pellerinage en

la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit

laissiée sa terre à une sienne fille à marier qui avoit nom Alienor. Lors

se conseilla à ses princes et receut la terre et la fille et la promist à

donner à Loys son fils. Dont commença à faire appareil et à envoyer là, et

fist semondre jusques à cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs

de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte

Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abbé

Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil où il se fioit le plus.

Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au départir telles

parolles: «Beau très-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys

règnent, vous ait en sa sainte garde! car sé je vous perdoye et ceux qui

avec vous sont par aucune meschéance, je ne priseroie rien né moy né chose

qui soit au royaulme.» Grant plenté de ses trésors luy fist livrer

entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir né de rappiner aux

bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda

à faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baillée vesquit du sien toute

la voye. Atant se misrent au chemin et passèrent parmy Limosin; et quant il

furent ès marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la

cité, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec

tant qu'il passèrent à nefs jusques à la cité. Là attendirent jusques au

dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assemblés.

Note 617: «Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem,

humano more, me deflere conspiceretur....»

Note 618: _Bethisy_, en Picardie, à deux lieues du Crépy. On

reconnoît encore les restes de l'ancien château.

Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur

présence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; après

s'en retournèrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et

ceux qu'il trouvèrent; ainsi vindrent jusques à Poitiers à la joye de tous

ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent

plus retardés de venir.

Le roy Loys, qui à Paris estoit, commença moult à empirier et du tout à

deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il

faisoit, né oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost

comme il se sentit ainsi agrégié, il manda Estienne, l'évesque de Paris, et

Gildon, l'abbé de Saint-Victor, à qui il se confessoit plus privéement et

le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fondée et faicte dès les

fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour

recevoir le vray corps Jhésucrist. Après commanda que il fust porté à

l'églyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit voué et de cuer et de

bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrégea si durement, il accomplit

son veu de cuer et de volenté. Lors commanda à estendre un tapis par terre

et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couché dessus par les

mains de ses gens qui se occioient de deul. Après seigna et garny son front

et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame à son

Créateur dignement et sainctement, après qu'il eut régné trente ans et de

son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de

l'Incarnacion mil cent trente-sept.

Quant le corps de luy fu lavé et ensevely honnestement, si comme il

appartenoit à tel prince, si le misrent en riches dras de soye et

l'emportèrent en l'églyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit jà devant

esleu sa sépulture. Si avint une chose qui pas ne fait à oublier: car

celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la

sépulture aux roys, quant il parloit privéement à ses gens et souloit dire

entre ses autres parolles que celluy seroit beneuré qui pourroit avoir

sépulture entre l'autel de la Trinité et l'autel des Martirs et des autres

corps sains qui léans sont; car par la prière aux pelerins et aux passans

auroit de léger pardon de ses péchés; et pour ces parolles leur

monstroit-il la volenté de son cuer et désiroit à estre illec enterré. Et

avant que l'abbé Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il

jà pourveu où il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle églyse, et

c'estoit devant l'autel de la Trinité contre la sépulture

Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu

trouvé si encombré de la sépulture du roy Charles, que ce ne put estre fait

qu'il avoit proposé à faire, car il n'est né droit né coustume de remuer né

desherbergier les roys né les empereurs de là où il ont esleues leur

sépultures.

Après ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, où il avoit convoitié

à estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu à ses parolles: et

cuidoient bien que celluy lieu fust empeschié d'aucun roy ou d'aucun hault

prince. Mais ceulx qui cerchèrent trouvèrent autant de lieu vuyde, né plus

né moins comme il convenoit, aussi comme sé l'en l'eust proprement fait

pour luy. Là fu mis et enterré dévotement à grans oroisons et à grans

obsèques, où il attend la compagnie de la commune résurrection des sains.

Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains,

comme il est plus près en terre de corps des martirs, en attente d'avoir

leur ayde; duquel l'ame dévote par les mérites aux sains peut estre mise en

la joye de paradis, pour le mérite de la passion Jhésucrist qui mist son

ame et son corps en la croix pour le salut du siècle, et qui vit et règne

sans fin par tous les siècles des siècles. Amen.

_Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys._

CI COMENCENT LES FAIS LE

ROY LOYS, PÈRE AU

ROY PHELIPPE.

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Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 297 / 369 题