ANNEE: 1137.

_De la confession le roy et coment il s'appareilla à son trespassement. Et

puis après, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en sa

glorieuse confession, au recevoir son Sauveur._

En ceste manière estoit le roy troublé de jour en jour, et buvoit tant de

manières de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires

que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit

souffrir. Car néis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et

entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable à

tous par sa débonnaire nature, comme celuy qui à tous faisoit beau samblant

et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal.

Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut

desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font.

Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, évesques,

abbés et mains aultres prélas de saincte églyse et leur requist à estre

confés pour la révérence de la divinité et pour l'amour aux sains angles,

tout en appert, mise arrière toute honte et toute vergoigne. Et se voulut

garnir du corps et du précieux sang Jhésucrist. Et si comme il se hastoient

de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi

de la chambre où il gisoit, dont il se merveillèrent tous. Et vint moult

doulcement contre le précieux corps Jhésucrist, voyans tous clercs et lays,

et se desvesti du règne en confessant et en régéhyssant que mauvaisement

l'avoit gouverné. Et après revesti son fils Loys de l'annel, et luy

commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast

et deffendist de son povoir toute sa vie saincte églyse et luy gardast sa

roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast à

chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne

forfaisoit illec présentement[614].

Note 614: «Neminem in curiâ suâ capere, si non præsentialiter ibidem

delinquat.»

Après départi tout son trésor aux églyses et aux povres gens, et toute sa

vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche

atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour

l'amour de Dieu; né oncques rien n'y laissa, né ses riches manteaux né ses

riches garnemens jusques à la chemise, qu'il ne départist. En ses lais

qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses

compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son

précieux texte d'or et de pierres précieuses[615], un encensier d'or de

quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante

onces, et une précieuse jacinte qui avoit esté à son ayolle la royne de

Roussie qu'il bailla de sa propre main à l'abbé Sugier qui là estoit

présent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la précieuse

couronne des saintes espines. Ces choses envoya à l'églyse par celluy

Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit là au

plus tost qu'il pourrait.

Note 615: «Textum preciosissimum auro et gemmis.» J'ai déjà dit que

le mot _texte_ s'appliquoit à tous les livres saints recouverts de

lames d'ivoire ou de métal.

Et quant il se fu ainsi déchargié de tout quanqu'il avoit au monde, comme

celluy qui de la grace de Dieu estoit enluminé, si s'agenouilla

très-dévotement devant son Sauveur que celluy qui présentement avoit la

messe chantée lui avoit apporté à procession. Et quant il se fu agenouillé,

si commença à dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer

et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres

saige devin[616] en regehissant sa créance.

Note 616: «Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus

theologus erumpit» (Suger.)--_Regehissant_, confessant.

«Je pécheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Père, le Fis et

le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur

Jhésucrist croy fils de Dieu le père, égal en toutes choses à luy, qui pour

le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le père et

s'enombra au sacré ventre de la vierge Marie, où il prist vraye chair et

vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanité, en

la sainte vraye croix, pour les hommes délivrer de la mort d'enfer, qui fu

au sépulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta ès cieulx où il

siet à la dextre de Dieu le père et qui vendra au grant jugement, au

dernier jour du siècle, jugier les mors et les vifs: yceste précieuse

hostie du vray corps de Dieu croy-je estre ycetui précieux corps qu'il

prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna à ses disciples en la

cène, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en

luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son costé decourut en

la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par

ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle

sera issue de mon corps, de la puissance des deables.»

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 295 / 369 题