ANNEE: 1131.

_Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Et

coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de la

pesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist le

chastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur._

En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de

France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors

les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable

de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist

sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval.

Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et

entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte

et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux

qui là estoient ainsi comme mors et abattus.

Note 604: _Acoré._ C'est-à-dire il eut le coeur brisé.

A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier.

Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel;

lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et

l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à

la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons

menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse

Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques,

d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la

sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de

grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt

le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés

amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils

et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses

ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son

corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues

guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en

grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le

roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne

mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là

fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir

et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut

illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que

d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre.

Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la

joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à

demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure.

Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur

Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il

déposeroit Pierre Léon.

Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne

peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de

Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les

grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement

souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et

l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il

amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne

vie.

Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour

le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement

souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà

moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant

cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose

qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la

grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust

surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se

plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: «Las comme sommes de fèble

nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir

ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores

ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]»

Note 605: _Agrégié._ Appesanti.

Note 606: On retrouve ici le proverbe: _Si jeunesse savoit et

vieillesse pouvoit._ «Si enim juvenis scissem, aut modo senex

possem.»

En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se

maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy

d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à

tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler

de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de

cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si

blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla

contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir,

fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist

aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce

fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre

présent pour sa maladie.

Note 607: _Bonneval._ Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à

quatre lieues de Chateaudun.

Note 608: _Chasteau-Renart_, dans le Gâtinois, à quatre lieues de

Montargis.

Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à

St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour

et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et

desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une

maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte

dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de

grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car

souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer,

c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses

compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il

se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx

garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si

peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612]

coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la

seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la

vie perdurable[613].

Note 609: _Saint-Briçon_ ou _Saint-Brisson_, village du Gâtinois, à

une lieue de Gyen.

Note 610: _Montrichier._ Montrichard; ou peut-être _Trechier_,

village du Vendomois. Suger l'appelle _Monstrecherius_.

Note 611: _Menoison._ Dyssenterie, diarrhée.

Note 612: _Religion._ Etat monastique.

Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: «Videant qui monasticæ

paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi

reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici

ordinis tutelam securissimè confugiunt.»

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 293 / 369 题