_Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Et
coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de la
pesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist le
chastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur._
En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de
France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors
les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable
de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist
sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval.
Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et
entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte
et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux
qui là estoient ainsi comme mors et abattus.
Note 604: _Acoré._ C'est-à-dire il eut le coeur brisé.
A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier.
Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel;
lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et
l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à
la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons
menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse
Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques,
d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la
sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de
grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt
le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés
amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils
et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses
ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son
corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues
guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en
grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le
roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne
mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là
fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir
et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut
illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que
d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre.
Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la
joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à
demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure.
Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur
Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il
déposeroit Pierre Léon.
Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne
peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de
Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les
grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement
souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et
l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il
amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne
vie.
Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour
le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement
souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà
moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant
cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose
qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la
grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust
surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se
plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: «Las comme sommes de fèble
nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir
ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores
ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]»
Note 605: _Agrégié._ Appesanti.
Note 606: On retrouve ici le proverbe: _Si jeunesse savoit et
vieillesse pouvoit._ «Si enim juvenis scissem, aut modo senex
possem.»
En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se
maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy
d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à
tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler
de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de
cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si
blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla
contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir,
fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist
aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce
fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre
présent pour sa maladie.
Note 607: _Bonneval._ Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à
quatre lieues de Chateaudun.
Note 608: _Chasteau-Renart_, dans le Gâtinois, à quatre lieues de
Montargis.
Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à
St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour
et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et
desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une
maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte
dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de
grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car
souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer,
c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses
compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il
se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx
garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si
peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612]
coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la
seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la
vie perdurable[613].
Note 609: _Saint-Briçon_ ou _Saint-Brisson_, village du Gâtinois, à
une lieue de Gyen.
Note 610: _Montrichier._ Montrichard; ou peut-être _Trechier_,
village du Vendomois. Suger l'appelle _Monstrecherius_.
Note 611: _Menoison._ Dyssenterie, diarrhée.
Note 612: _Religion._ Etat monastique.
Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: «Videant qui monasticæ
paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi
reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici
ordinis tutelam securissimè confugiunt.»