_Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels
l'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçut
honnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres
princes. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys._
En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort
qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré
trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la
court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non
mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et
feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome.
Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient
esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté
esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de
l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient
s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec
eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il
sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal,
par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes
de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe
sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte
églyse qui est une mesme chose en Dieu.
Note 600: _Ailleurs._ Suger dit au contraire que ce fut dans
Saint-Marc, suivant la convention précédente. «Apud S. Marcum pro
pacto alios imitantes, convenerant.»
Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et
enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement
n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu
appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force
de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la
cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de
tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de
France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya
ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa
personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et
dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques,
d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de
la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de
l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le
tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du
concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre.
Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par
eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il
approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601],
avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au
pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina
aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il
estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil,
de bon cuer et de loyal.
Note 601: _Saint-Julien._ Il falloit: _Saint-Benoît_, avec Suger.
Note 602: _Denué._ Découvert.
A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy
d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son
règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au
Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques,
d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement
devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte
procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi
comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval
sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur.
Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession
dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en
luy estoit.
Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et
l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse
Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu
receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de
sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques.
Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à
l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans,
clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy
avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient
vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval
couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant
luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les
chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy
le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées
d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple
departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et
de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit
fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y
acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs
rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit,
si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: «Dieu tout puissant,
oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse
véoir[603].» Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit
toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en
remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray
corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si
allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent
servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de
luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi
de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son
ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant
sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il
eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à
demourer à Compiègne.
Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit
être aujourd'hui surpassé. «Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis
obtinet supplicationem: _auferat Deus omnipotens velamen à cordibus
vestris!_»