ANNEE: 1130.

_Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels

l'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçut

honnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres

princes. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys._

En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort

qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré

trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la

court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non

mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et

feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome.

Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient

esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté

esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de

l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient

s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec

eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il

sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal,

par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes

de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe

sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte

églyse qui est une mesme chose en Dieu.

Note 600: _Ailleurs._ Suger dit au contraire que ce fut dans

Saint-Marc, suivant la convention précédente. «Apud S. Marcum pro

pacto alios imitantes, convenerant.»

Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et

enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement

n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu

appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force

de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la

cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de

tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de

France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya

ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa

personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et

dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques,

d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de

la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de

l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le

tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du

concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre.

Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par

eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il

approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601],

avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au

pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina

aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il

estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil,

de bon cuer et de loyal.

Note 601: _Saint-Julien._ Il falloit: _Saint-Benoît_, avec Suger.

Note 602: _Denué._ Découvert.

A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy

d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son

règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au

Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques,

d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement

devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte

procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi

comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval

sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur.

Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession

dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en

luy estoit.

Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et

l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse

Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu

receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de

sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques.

Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à

l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans,

clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy

avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient

vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval

couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant

luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les

chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy

le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées

d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple

departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et

de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit

fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y

acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs

rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit,

si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: «Dieu tout puissant,

oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse

véoir[603].» Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit

toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en

remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray

corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si

allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent

servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de

luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi

de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son

ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant

sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il

eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à

demourer à Compiègne.

Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit

être aujourd'hui surpassé. «Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis

obtinet supplicationem: _auferat Deus omnipotens velamen à cordibus

vestris!_»

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 291 / 369 题