ANNEE: 1130.

_Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et

coment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyal

escommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy

prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort._

Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le

roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist

et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas

de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né

ne craignoit né Dieu né homme.

Note 596: _Auques._ Presque.

Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu

d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu

conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du

conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de

celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme

le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les

espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau

estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne

povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent

plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit

selon la noblesse de son cuer: «A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car

pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté

donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en

retournions vaincus.» Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit

ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et

parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de

la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il

approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il

en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un

grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et

desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu

de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses

chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là

si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée

traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté

destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de

tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après

habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant

voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant

il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par

blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins

au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut

fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant

semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les

marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour

la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy

conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son

Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux

corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si

advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au

corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost

cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans

recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.

Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net:

«Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum

explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent,

et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex

ipsa indignatus animositate: _Lauduni_, inquil, etc.»

Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés.

«Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ

habebat terræ parcens, etc.» M. Guizot traduit: «Les champs qu'il

possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs,

etc.» Ne seroit-ce pas plutôt: _Ce que Thomas possédoit dans la

plaine fut confisqué?_ Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des

eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines,

pour embarrasser la marche du roi?

Note 599: _Il._ Thomas de Marle.

Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les

marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses

trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis

retourna à Paris.

Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de

Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la

séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant

secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il

aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist

lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à

terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil

crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et

tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et

l'éritaige qui y appartenoit.

En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la

cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre

sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en

déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu

sa playe.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 289 / 369 题