_Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et
coment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyal
escommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy
prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort._
Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le
roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist
et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas
de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né
ne craignoit né Dieu né homme.
Note 596: _Auques._ Presque.
Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu
d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu
conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du
conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de
celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme
le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les
espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau
estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne
povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent
plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit
selon la noblesse de son cuer: «A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car
pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté
donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en
retournions vaincus.» Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit
ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et
parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de
la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il
approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il
en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un
grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et
desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu
de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses
chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là
si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée
traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté
destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de
tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après
habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant
voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant
il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par
blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins
au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut
fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant
semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les
marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour
la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy
conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son
Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux
corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si
advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au
corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost
cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans
recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.
Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net:
«Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum
explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent,
et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex
ipsa indignatus animositate: _Lauduni_, inquil, etc.»
Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés.
«Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ
habebat terræ parcens, etc.» M. Guizot traduit: «Les champs qu'il
possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs,
etc.» Ne seroit-ce pas plutôt: _Ce que Thomas possédoit dans la
plaine fut confisqué?_ Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des
eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines,
pour embarrasser la marche du roi?
Note 599: _Il._ Thomas de Marle.
Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les
marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses
trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis
retourna à Paris.
Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de
Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la
séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant
secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il
aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist
lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à
terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil
crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et
tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et
l'éritaige qui y appartenoit.
En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la
cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre
sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en
déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu
sa playe.