ANNEES: 1126/1127.

_Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'églyse de Bruges par

les parens au prévot de l'églyse; et coment le roy vint là et les prist et

pendi aux fourches._

L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy proposé à mettre

brievement, jà soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la

merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu

fils de la seur à l'aieule du roy Loys receut la conté de Flandres après la

mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhérusalem

(si luy escheut par ne sçay quel lignage dont estoit tenu vers le conte

Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis).

Note 592: Voy. plus haut, note 481.

Quant il eut la conté receue, si se contint moult bien et moult noblement

et droicturièrement, comme celuy qui bien deffendoit les églyses et estoit

large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre à sa court ne

scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa

seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient

qu'il avoit saisi à tort la conté comme celluy qui droit hoir n'estoit pas.

A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pénoient de le

prendre en tel point qu'il le péussent occire. Et cil estoit le prévost de

Bruges qui prévost estoit de l'églyse, et son lignage qui tous estoient

estrais de vilains serfs et de ligniée fausse et desloyale. Si advint que

celuy noble conte Charles estoit venu à Bruges. Si se leva au matin pour

aller à l'églyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi

comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que

Bouchart neveu au devant dit prévost et desloyal meurtrier et plusieurs

autres de ce desloyal lignage et compaignons de la traïson vindrent à

l'églyse où il avoit fait espier le conte, et vint par derrière si comme le

conte estoit acoudé et à genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit

d'une espée trenchant et acérée toute nue, qu'il eut traite privéement pour

ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy

mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son

coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le

meurtrier occist son seigneur si comme il parloit à Dieu en oroison. Et les

autres qui compaignons estoient de la traïson et du meurtre s'esjoyssoient

et glorifioient en son sang espandre et en lui despécier. Et pour ce qu'il

estoient venus à chief de leur forsennerie démenoient grant joye, car leur

iniquité mesmes les avoit aveuglés. Et plus encore faisoient les

desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il

povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle;

et mesmement ceulx qu'il trouvoient désarmés et desgarnis.

Quant les murtriers se furent saoullés de sanc humain espandre, si

revindrent au conte et l'enterrèrent dedens l'églyse mesme, pour ce qu'il

ne fust plus honnorablement enterré né ploré, et que pour sa noblesse et sa

glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus

encouragié de luy vengier; et ainsi firent saincte églyse fosse et repaire

de larrons et garnirent l'églyse et la maison du conte qui au moustier

tenoit, et tirèrent et amenèrent tant de garnison et de vitaille comme il

peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par

force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste traïson n'avoient

de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce

merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsèque de pleurs et de

larmes. Après, le mandèrent au roy qui jà le sçavoit bien par renommée qui

en maintes contrées l'avoit jà espandue. Et quant le roy le sceut, si fu

moult esmeu pour l'amour de pitié et de justice et pour l'affinité du

lignage que le conte avoit à luy: et pour prendre vengence de si mortelle

traïson s'en entra en Flandres; né oncques pour parece né pour la guerre

qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout

premièrement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit esté fils au conte

Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhérusalem; car elle[593] lui

appartenoit par droit de héritage, après la mort d'icelluy Charles qui

ainsi fu murtri comme vous avez oï; et quant il fu venu à Bruges par moult

sauvage terre et estrange, il assiégea les traitres en l'églyse et en la

tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui

estoient en leur garnison qui jà estoient malmises et corrompues par la

vengeance Nostre-Seigneur.

Note 593: _Elle._ La comté de Flandres. Les droits de Guillaume,

d'ailleurs contestés par Thierry d'Alsace, étoient fondés sur

l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conquérant avec Mathilde

de Flandres, fille de Baudouin V.

Et quant il les eut jà destrains et justiciés, il laissièrent l'églyse et

retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu après commencièrent à se

désespérer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et

eschappa de léans par le consentement de ses compaignons; en talent[594]

avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal peché qui

l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermeté d'un sien famillier où

il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amené devant luy

et lors lui fu quise[595] une chétive manière de mort pour sa lasse vie

finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despéciée, et fust

tout trespercié de fleiches et de dars et si fust encore lié tout envers

sur une haulte roe et habandonné aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et

ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu getté

en un lieu puant et ort, né oncques n'eut aultre sépulture. Un aultre

traitre, qui chief estoit de celle traïson, et Bertoux avoit nom, s'en

voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays à sa

volenté, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles

paroles par orgueil: «Qui suys-je né qui me osera prendre né que ay-je

forfait pour quoy on me doye prendre?» Touteffois fu-il prins par les siens

mesmes et présenté au roy, et fu incontinent jugié de telle mort comme il

avoit desservie. Pendu fu à une haulte fourche et un mastin en près luy: en

telle manière que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage;

toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aïroit et s'en prenoit à

luy et le dérompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte à dire,

qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit

assiégés dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les

prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un après l'aultre, voyant

toute leur parenté; et tous se rompirent les cols et espandirent les

cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en

une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en

fu trais hors et pendu à une fourche.

Note 594: _Talent._ Désir.

Note 595: _Quise._ Cherchée.

Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla à Ypre le

chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste traïson avoit pourparlée et

bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy

Guillaume avoit jà tant fait qu'il avoit alié et atraict à luy par menaces

et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy

Guillaume vint contre luy à trois cens chevaliers, les heaulmes vestus.

Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournèrent vers

les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des

portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et

prins et menés devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu à avoir la conté

de Flandres par traïson et par murtre, aussi en fu-il déshérité et bouté

hors par jugement droicturier. Par ces manières de vengeance fu Flandres

toute lavée et ainsi comme baptizée. Et quant le roy eut ainsi mis en la

conté de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez oï, si s'en

retourna en France.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 287 / 369 题