ANNEE: 1124.

_Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost,

et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurent

leur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur François

en ce point, et coment il fu chacié par la chevalerie du Vouquessin._

Après ce fu ordonné et atiré par grant conseil et par grant pourvéance de

nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu

fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les

charrettes qui amèneroient le vin et l'eaue à nos gens lassés et navrés

seroient atirés et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau

et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et

navrés refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et

estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit;

et après ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs

compagnons ayder et conquerre la victoire.

Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant faisoit à redoubler

à leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son règne

deffendre; tant que la renommée en vint à l'empereur qui par faulte de cuer

se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle

et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx

avoir honte et déshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa

personne et son empire mettre en péril né soy habandonner à la vengeance

des François qui plus désiroient la guerre que la paix.

Quant François sceurent qu'il leur furent ainsi eschappés, si furent moult

courrouciés, si que à grant paine furent détenus, par les prières aux

évesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que

les povres gens n'en fussent destruis.

Quant François s'en furent retournés en leurs pays, à la victoire[581] qui

autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou gettés de la

place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint à ses seigneurs et vengeurs

Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grâces à Dieu et à eulx de

l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son père qu'il avoit tenue

jusques à ce jour à tort leur rendit incontinent humblement et dévotement.

Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par

droit, après leur décès, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait

envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient

tousjours esté, tant comme il avoit esté à celluy ost, à grant luminaire et

à grans chans porta le roy à ses espaulles, moult dévotement, à grant

plenté de larmes; et leur donna grans dons et grans présens, que en terre

que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il

avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, dès

ce jour en après, chéu en grant viltance, né oncques puis ne fina de

déchéoir et de venir à déclin et fina honteusement sa vie dedens l'an

mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, né

povre né riche, né villain né gentil qui l'églyse ou le règne vueille

troubler, n'istra de l'an, sé par occasion de luy convient mettre hors le

corps des glorieus sains[582].

Note 581: _A la victoire._ Avec la victoire.

Note 582: On voit, et j'en demande pardon à Suger, que nous sommes au

temps de la relation du pseudonyme Turpin, _de vitâ Caroli magni_.

D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien sçavoit tout l'atirement et la

traïson de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le

conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant

n'estoit pas encore finée, assembla son ost quant il sceut le règne vuide

du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume à

moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre à destruction par le

deffault du roy et des barons; mais fièrement fu fait ressortir et reculer

arrière par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de

Montfort le bon chevalier et prouvé en bataille, et par la prouesse des

Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurés

pour le royaume garder. Arrière retourna né au royaume ne fist sé petit

non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques François, grant temps

devant, chose où il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux

renommée. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et

du roy d'Angleterre, jà soit ce qu'il ne fust pas présent, et par ce

décheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre

plus en paix. Long-temps après ce, les ennemis du royaume à qui la renommée

de ces nobles fais estoit venue vindrent à son amour, et firent paix à luy

pluseurs, de leur volenté mesme.

Note 583: _Qui pas n'estoient._ Suger ne dit pas cela. «Et

strenuitate Vilcassinensis exercitùs repulsus, aut parum aut nihil

proficiens, vana spe frustratus retrocessit.»

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 282 / 369 题