Note 571: _Luy._ Le roi.
Et pour ce qu'il sçavoit bien que Saint-Denys estoit, après Dieu, espécial
deffendeur des roys et du règne, si comme il avoit oï dire à pluseurs et
esprouvé en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint à son églyse et le
commença à déprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne
et son royaume, et contrestast à ses ennemis. Et si comme il avoit toujours
accoustumé que sé aucun royaume osast assaillir le royaume de France de
guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons
sont mis hors de la fort voulte où il gisent et sont mis ensemble sur
l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dévotement en la présence le roy.
Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur
l'autel dévotement, qui appartient à la conté de Vouquessin[572] que le roy
tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Après mut à peu
de gens contre ses ennemis, pour son règne pourveoir, et manda par grant
banissement,[573] que toute France le suyvist à grant effort. Grant
desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle oï
la désaccoustumée hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous
communément de toutes les parties du royaume, encouragiés d'un cuer et
d'une volenté de contrester à leur ennemis. Et quant il furent tous venus
à Rains avec le roy qui jà y estoit pour attendre ses osts qui de toutes
pars venoient, si assembla si très grant peuple de chevaliers, de sergens
et de gens à pié que ce fu merveilles. Né nul ne pourroit compter né dire
le peuple qui là fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant
seulement sur les rivières, mais en plains et en vallées, en manière de
langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes né de l'autre riche
appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui
discerner le vous péust, tant vindrent-il richement appareillés pour le roy
leur seigneur ayder et pour son règne deffendre. Mais tant vous en peut-on
bien dire que dedens une sepmaine toute entière que le roy séjourna en la
cité de Rains où il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et
l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: «Chevauchons hardiment
contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chièrement comparoir ce qu'il
ont orgueilleusement osé entreprendre contre France, la dame des terres.
Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie
en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete à
France et souvent a esté domptée par la force des roys de France et des
François. Ce que il taschent à nous faire couvertement et en larrecin, que
nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous.» Mais
encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist
encore tant qu'il fussent entrés ès marches du royaume; et lors quant il ne
sauroient où eulx mettre né fouir si leur courroient sus et les
détrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescréans. Et
leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux
sans avoir sépulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable
honte.
Note 572: _Qui appartient._ C'est seulement le droit de _porter_
cette enseigne de Saint-Denis dans les armées du roi de France,
qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit à
succéder, quand le Vexin fut réuni à la couronne. Il ne faut donc pas
croire que l'oriflamme ait jamais été la bannière particulière du
comté de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours
_Montjoie!_ château bâti sur la butte de St-Denis.
Note 573: _Bannissement._ Convocation de ban et arrière-ban.
Note 574: _Desdain._ Indignation.
Après commencièrent à ordenner leur batailles au palais mesme, par devant
le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi
ordonnèrent que ceulx de la contrée de Rains et de Chaalons que l'en
estimoit bien à soissante mille ou plus, que à pié que à cheval, feroient
la première bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne
prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orléannois et
d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la
contrée d'entour qui tous estoient près de mourir et de la contrée
deffendre aux espées trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres.
Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist
ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit
ainsi: «Avec ceulx,» dist il, «qui sont mes nourris et je le leur, me
combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur après Dieu.
Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, né mort né vif, entre
mes ennemis.»
Note 575: _La quarte._ Suger compte les Parisiens dans la troisième
bataille.
Après ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne,
avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry
d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois
estoit-il là venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges
nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et
ceulx furent establis en l'avangarde. Après ceulx revint Raoul, le noble
conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renommé et
prisé en armes[579]. Moult amena noble chevalérie de la terre Saint-Quentin
appareilliée de toutes manières d'armeures; et à celluy fu livré le dextre
costé des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Après cestuy
revint le noble conte de Flandres à tout dix mille chevaliers combatans, et
à celluy fu l'arrière garde commandée. Et eust amené trois fois autant de
gens qu'il fist, s'il l'éust plus tost sceu. D'autre part vint le duc
Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte
d'Anjou qui tant estoit renommé et prisié aux armes; et à peu qu'il ne
mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens
assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu à
faire.
Note 576: _La quinte._ La quatrième de Suger.
Note 577: _Estoit-il là venu._ «Sur l'adjuration des François.»--Ex
adjuratione Franciæ. (Suger.)
Note 578: Le latin dit _de Bourgoigne_.
Note 579: C'est celui dont les poètes ont exalté la gloire, l'audace
et la malheureuse fin dans la chanson de geste de _Raoul de Cambrai_.
Note 580: _Poictevins._ Il falloit _Pohiers_, ceux du Ponthieu.
«Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui
approbavit.»