_Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, et
coment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit en
celle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse._
En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les
besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste
histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et
honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et
les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en
une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en
l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers
les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de
saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de
Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons
qui moult se hastoient de retourner.
Note 564: _Vitonde._ Bitonto.
Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au
retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les
encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui
luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte
de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus
religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient
allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son
ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en
prison en la tour d'Orléans.
Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto
rege factum fuerat.»
Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père
espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse
pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre
la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui
l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui
l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler
l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir
en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés.
Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer
aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne,
si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son
acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens,
receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un
de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin
de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se
présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui
courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui
estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.
Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à
rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la
délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais
lors en estoit le roy liés, et là[566] luy estoit venu à l'enconre avec
l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas.
Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu
ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la
my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps
saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et
temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les
rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré
d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses
temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy
Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et
coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne
seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter
l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à
Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles
d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole
et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en
partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du
Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de
luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez
oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme
Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent,
Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.
Note 566: _Là._ A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans
tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger
raconte des bienfaits de son administration.
Note 567: _En pièce._ En un sommaire.
Note 568: _Macy._ Mathieu.
Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu
parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle
de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des
Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte,
fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il
estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et
quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la
prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise
conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de
Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par
l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant,
par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque
d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et
mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres.