ANNEES: 1121/1122.

_Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, et

coment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit en

celle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse._

En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les

besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste

histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et

honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et

les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en

une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en

l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers

les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de

saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de

Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons

qui moult se hastoient de retourner.

Note 564: _Vitonde._ Bitonto.

Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au

retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les

encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui

luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte

de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus

religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient

allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son

ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en

prison en la tour d'Orléans.

Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto

rege factum fuerat.»

Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père

espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse

pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre

la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui

l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui

l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler

l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir

en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés.

Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer

aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne,

si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son

acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens,

receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un

de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin

de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se

présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui

courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui

estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.

Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à

rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la

délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais

lors en estoit le roy liés, et là[566] luy estoit venu à l'enconre avec

l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas.

Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu

ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la

my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps

saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et

temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les

rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré

d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses

temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy

Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et

coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne

seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter

l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à

Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles

d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole

et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en

partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du

Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de

luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez

oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme

Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent,

Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.

Note 566: _Là._ A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans

tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger

raconte des bienfaits de son administration.

Note 567: _En pièce._ En un sommaire.

Note 568: _Macy._ Mathieu.

Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu

parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle

de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des

Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte,

fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il

estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et

quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la

prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise

conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de

Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par

l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant,

par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque

d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et

mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 276 / 369 题