ANNEE: 1118.

_Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys

entra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment il

rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et

s'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut._

Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle

veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au

roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes

bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il

avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le

roy l'assailli par-deçà, de guerre aigre et fellonneuse; et par devers

Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte

d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne

l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais

ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte

d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et

par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses

chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement

de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy,

qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune

nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit

ettre chascune nuyt au chevet de son lit.

Note 549: _Pontif._ Ponthieu.

Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles

estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult

en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa

grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres

de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu

damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la

hart[550] on pis encore.

Note 550: _La hart ou pis encore._ Notre traducteur ajoute les

derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: «Cum

laqueum suffocantem meruisset.»

Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il

n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et

de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à

l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx

sergens issist de son hostel sans espée.

Note 551: _Asseur,_ assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on

l'entendoit _à sûr_.

En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier

de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de

chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit

richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau

juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si

s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et

jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns

plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre

le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre

part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre

ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte

Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière

qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens

par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par

long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine

puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois

comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que

l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en

prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui

moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu

un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la

face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit

petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et

ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont

nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement

l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre

Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie

le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et

angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en

doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au

roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par

sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme

tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage

s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France.

Note 552: _Chaumont._ En Normandie; à quelques lieues de Gisors et

de Gasni.

Note 553: C'est le Vexin normand.

Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir

Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme

celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit

redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que

il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et

celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à

l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si

en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et

de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne

daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille;

ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et

par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier

assemblèrent à ceulx de delà. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et

Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult

estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur

l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie

chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement

sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les

peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult

se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place

si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy

esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit

souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses

ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par

sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement

qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour

furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui

fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554]

ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast

jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux

luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors

s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il

est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se

doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et

de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts

qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il

se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se

hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme

il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout

le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis

s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de

temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit

en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte

vengier.

Note 554: _Et pour ce que._ Et aussi par la crainte que, etc.

Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier,

si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en

venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à

assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et

eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise

Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à

larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité

fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas

aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en

eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda

à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce

fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A

tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à

prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en

Normandie.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 272 / 369 题