_Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys
entra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment il
rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et
s'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut._
Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle
veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au
roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes
bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il
avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le
roy l'assailli par-deçà, de guerre aigre et fellonneuse; et par devers
Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte
d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne
l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais
ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte
d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et
par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses
chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement
de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy,
qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune
nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit
ettre chascune nuyt au chevet de son lit.
Note 549: _Pontif._ Ponthieu.
Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles
estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult
en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa
grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres
de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu
damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la
hart[550] on pis encore.
Note 550: _La hart ou pis encore._ Notre traducteur ajoute les
derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: «Cum
laqueum suffocantem meruisset.»
Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il
n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et
de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à
l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx
sergens issist de son hostel sans espée.
Note 551: _Asseur,_ assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on
l'entendoit _à sûr_.
En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier
de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de
chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit
richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau
juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si
s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et
jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns
plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre
le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre
part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre
ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte
Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière
qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens
par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par
long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine
puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois
comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que
l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en
prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui
moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu
un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la
face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit
petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et
ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont
nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement
l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre
Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie
le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et
angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en
doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au
roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par
sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme
tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage
s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France.
Note 552: _Chaumont._ En Normandie; à quelques lieues de Gisors et
de Gasni.
Note 553: C'est le Vexin normand.
Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir
Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme
celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit
redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que
il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et
celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à
l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si
en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et
de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne
daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille;
ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et
par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier
assemblèrent à ceulx de delà. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et
Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult
estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur
l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie
chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement
sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les
peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult
se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place
si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy
esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit
souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses
ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par
sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement
qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour
furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui
fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554]
ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast
jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux
luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors
s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il
est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se
doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et
de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts
qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il
se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se
hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme
il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout
le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis
s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de
temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit
en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte
vengier.
Note 554: _Et pour ce que._ Et aussi par la crainte que, etc.
Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier,
si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en
venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à
assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et
eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise
Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à
larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité
fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas
aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en
eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda
à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce
fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A
tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à
prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en
Normandie.