ANNEE: 1118.

_Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendi

vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy

prist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis,

que le roy d'Angleterre avoit fermé._

Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put

souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté

compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par

celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy

d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours

comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy

Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et

pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit

souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en

toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa

seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son

nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la

guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre

le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte

Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la

duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors

commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le

enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui

frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce

que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du

conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par

force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres,

une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois

avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les

épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté

de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de

Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs

des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans

fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui

tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle

terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce

qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns

de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées

çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans,

vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de

l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle

terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux

qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage.

Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes

et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient

presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient

viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés,

quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un

tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà

estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la

ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas

sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre

estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et

comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les

requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte

Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte

Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après

luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme

une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les

autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la

longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent

tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre

et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre

de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé

et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre

ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En

celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de

chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la

garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils

prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le

roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit

incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés,

revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir

par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et

d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et

dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire.

Note 547: _Moretueil._ Mortain.

Note 548: _Chappes_ ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que

_Vadum Nigasii_ s'appeloit vulgairement _Vani_. C'est aujourd'hui

_Gasny_, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de

Laroche-Guyon.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 270 / 369 题