_Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendi
vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy
prist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis,
que le roy d'Angleterre avoit fermé._
Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put
souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté
compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par
celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy
d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours
comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy
Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et
pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit
souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en
toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa
seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son
nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la
guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre
le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte
Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la
duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors
commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le
enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui
frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce
que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du
conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par
force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres,
une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois
avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les
épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté
de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de
Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs
des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans
fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui
tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle
terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce
qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns
de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées
çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans,
vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de
l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle
terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux
qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage.
Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes
et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient
presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient
viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés,
quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un
tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà
estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la
ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas
sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre
estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et
comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les
requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte
Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte
Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après
luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme
une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les
autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la
longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent
tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre
et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre
de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé
et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre
ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En
celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de
chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la
garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils
prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le
roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit
incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés,
revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir
par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et
d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et
dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire.
Note 547: _Moretueil._ Mortain.
Note 548: _Chappes_ ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que
_Vadum Nigasii_ s'appeloit vulgairement _Vani_. C'est aujourd'hui
_Gasny_, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de
Laroche-Guyon.