ANNEES: 1113/1114.

_Coment ceus qui se tenoient au roy d'Angleterre et au conte Thibaut furent

déshérités. Et coment le roy mut sur Thomas de Malle. Et coment il restora

les villes aus églyses. Et coment fist pendre les traictres. De Haimon de

Germegni qu'il fist venir à merci._

Long-temps après ce que celuy Hue fu revenu en l'amour et en la grace le

roy, par moult d'ostaiges et de sermens qu'il luy eut fais, il se rebella

contre luy de rechief et, pour ce, fu-il du roy de rechief assiégé et de

rechief deshérité. Mais avant eut-il les costés tresperciés d'une roide

lance, par la main Anseau le Gallendois[532] un merveilleux chevalier et

séneschal de France. Né oncques ne voulut désaprendre son acoustumée

traïson; tant que la voye d'oultre-mer où il mourut mist fin en sa vie.

Note 532: C'est un contre-sens. Suger, au contraire, dit que ce fut

Anseau de Garlande qui fut percé de la lance du Hue du Puiset.

Après ces guerres et ces contens qui tant avoient duré, mains barons et

mains hommes de religion misrent grant paine à mettre paix entre le conte

Thibaut et le roy d'Angleterre d'une part, et le roy de France de l'autre.

Si avint que par le jugement de Dieu, ceux qui contre leur seigneur et

contre le royaulme de France s'estoient tournés et aliés au roy

d'Angleterre et au conte Thibaut furent tous destruis par la guerre et

perdirent leurs querelles qu'il cuidoient recouvrer; comme Lancelin, le

conte de Dampmartin, perdit la querelle qu'il clamoit sur la cité de

Beauvais[533], et pour ne scay quelles raisons; Payen de Montjay sur le

chasteau de Livry[534] que le roy d'Angleterre luy avoit fermé à ses

deniers, dont il fu tout esragié de duel; et Milles de Montlehéry le

mariage de luy et de la seur Raoul le conte de Vermendois, dont il fu tout

esragié de duel, par la raison de ne scay quel lignage qui trouvé y fu. Né

oncques n'eut tant d'onneur né de joye de l'assemblement comme il eut de la

honte et de l'ire du dessevrement. Si fu fait celluy jugement par preudes

hommes et discrès; et fu pris ès loix et ès décrès qui dient que les

obligacions et les aliemens qui sont fais contre paix soient du tout

ramenés à néant.

Note 533: _Sur la cité de Beauvais._ Suger dit: Sur la _conduite_ de

Beauvais. «Querelam Belvacensis conductûs.» C'étoit ou le droit de

conduire dans l'armée du roi les communes, ou celui de délivrer les

sauf-conduits dont avoient besoin les personnes qui voyageoient dans

le Beauvoisis. On sait que _conduire_ quelqu'un signifioit autrefois

lui _servir de sauf-conduit_.

Note 534: _Livry_ est un petit village sur la route de Meaux et à

égale distance de Paris et de Ville-Parisis. Près de Livry sont les

ruines d'un vieux château, sans doute celui que réclamoit Payen de

Montjay. Quant à _Montjay_, aujourd'hui surnommé _La Tour_, il est

situé au-dessous de Ville-Parisis.

En ce temps régnoit celluy Thomas de Malle dont l'ystoire à cy dessus

parlé, homme très desloyal et fol et traitre oultre mesure, qui moult greva

et assaillit la contrée de Noonois et d'Aminois et de Rancien[535]. Tandis

comme le roy estoit à ses guerres ententif, si cruellement avoit ses

contrées destruites et mal menées que né au clergié né à l'églyse

n'espargnoit-il pas, pour paour de la vengence de Dieu, comme celluy qui

tout roboit et destruisoit. Si que à l'abbaye Saint-Jéhan de Laon avoit

tollu deux bonnes villes, Crécy et Nogent[536], et les fist fermer de grans

fossés et de grans tours, ainsi comme se elles eussent esté siennes

propres; et en avoit fait fosse à dragons et repaire à larrons. Et avec ce

destruisoit et roboit toutes les contrées d'environ. Pour les cruaultés

qu'il faisoit fist l'églyse de France un concilie à Biauvais, en la

présence Cuene, évesque Prenestin[537] et légat de la court de Rome. Et

pour les plaintes des églyses et des extorsions de femmes veuves et des

orphelins le férit du glaive de saincte églyse, c'est de la sentence

d'excommuniement général, et luy desceint le baudré de chevalerie, combien

qu'il ne fust pas présent; et par le jugement de tous, le desmist de tout

honneur comme excommunié et comme ennemy commun de la crestienté. Par les

prières de ce grant concilie assembla le roy son ost et s'en alla sur luy.

Et moult y eut de clergié et de prélas du royaume à qui le roy estoit moult

dévost et fu tousjours, tant comme il vesqui. Son chemin adressa droit à

Crécy et l'assiégea et le prist, et la fort tour du chasteau conquist aussi

légèrement comme le bordel[538] d'un vilain; ses ennemis destruist tous

sans en avoir mercy, comme ceulx qui sans mercy estoient. Et quant il eut

fait de ce chasteau à sa volenté et tout destruit, si s'en parti. Mais il

n'eust pas sa volenté accomplie s'il n'en eust fait autant de l'autre qui a

nom Nogent. Si s'en y alla tout droit, et si comme il approchoit du

chasteau, si luy fu dit que dedens estoit ces excommuniés dignes d'estre au

pui d'enfer sans fin, qui pour occasion du roy avoient la commune de Laon

despeciée et brisiée[539] et les bourgeois pris et occis, pour ce qu'il

aidoient loyaulment à leur évesque, et la noble églyse de Notre-Dame arse

et maintes autres avec, et l'évesque Gauldri martirié et le corps tout nu

getté aux champs pour habandonner aux oyseaux. Mais avant, luy

détrenchèrent le doy à tout l'aneau, et en déshéritement du roy avoient sa

tour assise et prise.

Note 535: _Noonois, Aminois et Rancien._ Ce sont les contrées de

Noyon, d'Amiens et de _Rains_ ou Reims. Mais Suger, au lieu de

_Noonois_, met _Laudunensis_, Laonois.

Note 536: _Nogent._ «Novigentium.» C'est _Nouvion-l'Abbesse_, à cinq

lieues de Laon, et près de Marle et Crécy.

Note 537: _Prenestin._ De Preneste.

Note 538: _Bordel._ Grange ou chaumière. Suger dit: «Ac si rusticanum

tugurinum.»

Note 539: Il y a ici faute du traducteur, qui auroit dû mettre: _Qui

pour occasion de la suppression de la commune par le roi._

«_Occasione jussu vestro amissæ communiæ._»

Et quant ces choses furent au roy contées, si fu doublement encouragié et

eschauffé d'ire. Lors envahi ce chasteau, les bailes[540] desrompi et prist

le chasteau et tous ceux qui dedens estoient. Tous ceux qui coulpes ou

consentement n'avoient des desloyaux espargna et laissa aller tous quittes;

et les desloyaux homicides et tous ceulx de leur complot pendi à haultes

fourches et habandonna leur corps aux escoufles[541] et aux corbeaux. Et

par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main ès Crist[542]

Nostre-Seigneur.

Note 540: _Les bailes._ Les pieux (bajuli) serrés qui servoient de

barrières.

Note 541: _Escoufles._ Milans.

Note 542: _Crist._ Consacré à.

Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus à l'églyse de

Saint-Jéhan-de-Laon à qui il les avoient tollus, si s'en vint à

Beauvais[543] et assiégea la cité qui lors estoit à un Adam, un desloyal

tirant qui les églyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit

moult de maulx, et y fist tenir le siège près de deux ans. Et au derrenier

la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et

pour ceste raison rendit paix et seureté au pays, et celluy desloyal

deshérita de celle seigneurie qu'il avoit en la cité.

Note 543: _Beauvais._ Erreur: il falloit Amiens.

En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de

Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une

complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache,

qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault

deshéritoit et refusoit à faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de

son ainsné frère. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist

faire droit à son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il

faisoit non pas à luy tant seulement, mais aux povres et aux églyses, et

que par le jugement aux barons déterminast de ceste querelle et rendist à

chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la pitié des églyses

et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune

guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grévés

et essillés, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache à droit par devant

luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort

de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens né pour

travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en

Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit

nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy

le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu désespéré de sa

personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement

deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que

il s'en vint au roy; à ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy

priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son

corps à sa volenté. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement

deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et

Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit à chascun son

droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauchées fist

maintes fois en ces parties pour mettre les églyses et les povres gens en

paix; et pour ce les avons entrelaissées qu'elles ne tournassent à ennuy sé

elles eussent esté toutes racomptées.

Note 544: _Bourgoigne._ Il falloit _Berry_.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 267 / 369 题