_Coment le conte Thibaut referma le Puisat par l'aide des Normans, et
coment le conte issi hors à bataille contre le roy et coment il fu
desconfi; et coment le conte cria merci au roy et fit fin de la guerre._
Endementres que les François et les Normans entendoient à refermer le
chasteau de Puisat, assembla le roy ses osts. Si estoit avec le conte
Thibaut et avec l'ost des Normans, Miles de Montlehéry et Hue de Crecy et
Guy de Rochefort ses frères qui bien estoient treize cens chevaliers à
belles armes. Si mirent presque toute la semaine à refermer le Puisat et
moult menaçoient le roy de mettre le siège devant Thoury. Pour ce le roy ne
se fléchissoit, né pour leurs menaces ne laissoit de leur faire en toutes
manières du pis que il povoit et s'efforçoil de leur nuire et par nuit et
par jour et de les destourber, que il ne quéissent[525] loing vitailles.
Note 525: _Quéissent._ Cherchassent.
Et quant le chasteau fu presque refait où il avoient mis toute la semaine,
et une partie des Normans s'en fu rallée en son pays, si demoura le conte
Thibaut à moult grant ost. Et le roy qui toutes ses gens avoit assemblés
chevaucha à grant force vers le Puisat. Ses ennemis encontra qui lors
furent issus contre luy à bataille; et le roy et ses gens s'assemblèrent à
eulx et en vengeance de la laidure qu'il leur avoient devant faicte les
menèrent battant jusques au chasteau. Par vive force les firent flatir ens
la porte. Et le roy les enclouyt dedens et mist autour bonne garnison de
chevaliers esleus afin qu'il ne peussent issir; et prist une ancienne motte
qui estoit près du chasteau ainsi comme à un ject de pierre, si avoit esté
à ses ancesseurs; et dressa en assez peu de temps un chasteau dessus à
grant paine et à grant travail que il leur convint souffrir pour les
archiers et les arbalestriers et les fondeurs de ceulx dedens qui tiroient
et fondoient seurement. Moult y avoit périlleux estrif et aux uns et aux
aultres, car l'une partie et l'autre mettoit grant cure et grant contens à
avoir l'honneur et la victoire. Et les chevaliers du roy qui moult estoient
en esmay d'eulx vengier des griefs que ceulx dedens leur avoient fais
aucuneffois ne finèrent oneques jusques à tant qu'il eurent bien garnye
leur forteresse de riches armeures et fière chevalerie: seurs et certains
que tantost comme le roy s'en seroit parti il leur convendroit deffendre
hardiment, où il seroient tous occis par les cruelles armes de leurs
ennemis.
Après ce, retourna le roy à Thoury, pour recouvrer illec sa force. Et
d'illec amenoit et conduisoit la vitaille à ceulx qui estoient demourés en
la garnison de la motte; une fois à peu de gens et privéement, et aucunes
fois appertement et à force, parmy tous ses ennemis: si n'estoit mie sans
grant péril, et pour ce que ceux du chasteau les destraignoient, car le
lieu estoit près, et les menaçoient à mettre le siège entour. Et le roy
esmeut ses herberges et les amena plus près. Ce fut à Janville[526] qui est
ainsi comme à une petite lieue du Puisat. Et fist la tour clorre et ceindre
de fors pieus agus. Et si comme l'ost se fu logié par dehors, le conte
Thibaut qui de partout avoit ses gens semons et assemblés vint sur eux à
grant force de gens, que des siens que des Normans, et leur courut sus
soudainement; et les trouva auques[527] désarmés et désappareillés, tout
entallentés d'eux découper ou faire lever du siège. Et le roy leur saillit
sus tout armé, luy et ses gens. Lors commença la bataille aux champs et le
poignéis fier et aigre des lances et des espées d'une part et d'autre. Si
entendoient plus à avoir victoire que à leur vies sauver, comme ceulx qui
de riens ne s'espargnoient et qui mieulx amoient à mourir en chump que
faillir à victoire. Nul ne vous pourroit compter la fierté des uns et des
aultres qui bien fu celluy jour veue en l'estour où l'en povoit véoir grans
prouesses et merveilleuses hardiesses. Si n'estoit pas le jeu à droit
parti, car le conte Thibaut avoit bien trois tans que le roy; dont il avoit
assis les chevaliers du roy dedens la ville. Et le roy qui à moult petite
compaignie estoit issu ne daigna fouir né ressortir pour paour de ses gens.
Si n'avoit avec luy fors que Raoul le conte de Vermendois son cousin, et
Droon de Mons[528] et ne scay quels autres trois nobles hommes; ains ama
mieux souffrir les durs assaux de ses ennemis qu'il véoit venir à grans
flotes, que rentrer en la ille pour paour et pour couardise. Et si comme le
conte Thibaut fu venu jusques devant les tentes du conte de Vermendois en
espérance de le détrenchier s'il éust pu, si luy saillit au devant le conte
Raoul moult hardiment, et par ramposnes commença à dire que oncques mais
les Briois, jusques à ce jour, n'avoient osé emprendre hardiesse contre les
Vermendois, (et que mieux leur venist à faire leur fromages qui sont de
grant los). Lors luy courut sus de si grant vertu comme il put trouver au
destrier, entalenté de soy vengier du tort et de la honte qu'il luy avoit
faicte. Si commença si haut à crier son enseingne que les chevaliers de la
bataille le roy l'oïrent. Lors reprindrent cuer et se rallièrent ensemble
et leur coururent sus et tant les destraignirent au brant d'acier et aux
roides lances qu'il les firent tous tourner en fuite. Et ainsi les menèrent
fuiant et chassant jusques au Puisat, et moult en occirent et prisrent. Et
les aultres qui eschapper purent que il avoient travaillés et demenés par
les boues enfermèrent en leur chasteau. Et ainsi avint, selon la doubteuse
fortune de bataille, que ceux qui cuidoient estre vainqueurs furent
vaincus, doulans et mats de leur occis et de leur prisons[529] et de leurs
aultres dommaiges.
Note 526: _Janville._ Aujourd'hui petite ville à onze lieues de
Chartres, entre Toury et le Puiset.
Note 527: _Auquel._ Presque.
Note 528: _Mons._ Le latin dit: _Montiacensis; Monchy_.
Note 529: _Prisons._ Prisonniers.
Quant le roy eut du tout eue la victoire de ses ennemis, le conte Thibaut
qui du tout deffailloit et tournoit à declin ainsi comme celuy qui commence
à chéoir de la roe de fortune, pour ce qu'il véoit de jour en jour croistre
la force du roy, et les barons du royaume prendre en grief et en desdaing
ce que il avoit prins guerre contre le roy son seigneur, si eut occasion de
laisser la guerre après les grans pertes que luy et les siens avoient
receues, et mesmement de celle qu'il avoit receue le jour devant.
Adont envoya ses messages au roy et si luy pria moult humblement qu'il
l'asseurast et que il l'en laissast aller seurement jusques à Chartres sa
cité. Et le roy qui trop estoit doux et débonnaire receut ses prières
oultre ce que nul n'eust osé cuider, et si luy desconseilloient le plus de
ses gens et luy disoient qu'il ne laissast pas ainsi aller né eschapper son
ennemy qu'il tenoit jà ainsi comme prins, et mais n'avoit nulle viande; que
il ne luy fist une aultre fois tel domage. Ainsi s'en alla le conte
Thibaut, et laissa le chasteau et Hue en la volenté le roy. Et ce qu'il
avoit commencé par bon commencement fina par mauvais définement. Et le roy
vint du tout au desore,[530] par la volenté de Nostre-Seigneur et ne
déshérita pas tant seullement celluy Hue, mais abatti le chasteau du Puisat
et tous les murs; et tout le lieu rasa comme sé la divine malédiction
l'eust interdit et asorbi[531].
Note 530: _Au desore._ Au-dessus.
Note 531: _Asorbi._ Absorbé.