_Coment le roy assailli le chastel de Puisat, et coment les gens le roy
furent desconfis par leur folie. Des merveilleuses proesses le roy, et
coment il les secouru tout seul et rescoust assez de sa gent, et coment il
rassembla son ost._
Quant ses ennemis virent le roy ainsi venir, si le redoubtèrent moult né
n'osèrent contre luy yssir hors de l'açaincte du chastel, ains devisèrent
leur batailles par sens, jasoit qu'il le fissent moult couardement, et les
mirent dedens un vieux fossé d'un chastel abattu et les firent illec
attendre, pour ce que quant les batailles le roy s'efforceraient de monter
le fossé qu'il les fissent légèrement reuser, et les conroys ordonnés
percer, et après, légièrement branler et ressortir. Si leur en advint
presque ainsi comme il avoient devisé. Car à la première assemblée que les
chevaliers du roy les eurent gettés du fossé par merveilleuse hardiesse,
dont il en y eut assez de blessés et d'occis, si les commencèrent à suivre
confusément et sans conroy et çà et là, et trop laidement à laidir et à
demener. Lors advint que Raoul de Baugency, merveilleux chevalier et saige,
eust mussé en une partie du chasteau la plus grant partie de leur ost que
les royaulx ne povoient appercevoir, pour une haulte églyse et pour
l'oscureté des maisons où il s'estoient mussés. Et quant il vit ces gens
fouyr et yssir parmy la porte du chasteau tous desconfis (si escria son
ensaingne: _Baugency, Baugency!_ deux mos moult hault), et se mist
droictement en son agait tout frès contre les chevaliers du roy et leur
courut sus moult efforcément. Et les royaulx qui les desconfis chacoient
tous à pié, chargés d'armeures, ne peurent pas de léger souffrir les
conroys ordonnés de leur ennemis qui leur couroient tous sus, mais
tournèrent les dos parmy le fossé et le roy après, tout à pié. Mais avant
eurent féru mains grans coups sur leur ennemis. Si apperceurent bien, mais
ce fut trop tart, combien vault mieulx sens et pourvéance que folle
hardiesse; car s'il les eussent attendus au champ ordonné il les eussent
sousmis à leur volenté. Et si comme il s'en fuioient ainsi confusément, si
furent tous esbahis comme ceulx qui ne povoient avoir leur destriers né ne
sçavoient qu'il devoient faire. Mais le roy sur lequel tout l'affaire
pendoit retourna premier et fu monté sur un destrier non mie le sien
propre, mais sur un aultre que on luy avoit amené. Lors commença fièrement
à donner estal[519] à ceulx qui le chaçoient, et rappelloit ses chevaliers
qui fuioient et semonnoit chascun par son nom, ceulx mesmement qu'il
sentoit les plus hardis, et leur crioit qu'il retournassent à la bataille.
Et luy qui estoit entre les conroys de ses ennemis le brant d'acier tout nu
au poing dont il férit celluy jour mains roides coups et pesans, aidoit et
secouroit de toute sa vertu à ceulx qu'il povoit, et ceulx qui fuioient se
pénoit de faire retourner sur leur ennemis. Et plus qu'il n'appartient à
haultesse de roy se combatoit tout seul contre ses ennemis comme chevalier
preux et esleu et non mie comme roy qui doit estre avironné de grans routes
de chevaliers, mais tout seul sans ayde de nulluy fors de Dieu. Tant comme
le cheval rendre povoit se plungeoit ès grans flos de ses ennemis, né de ce
ne doubtoit nul que il fust ainsi, car ses gens estoient si tournés à
desconfiture que nul n'i prenoit garde de soy. Et si comme il estoit en
celle angoisse et en celle paine de son ost faire retourner dont il ne
povoit à chief venir, comme celluy qui seul estoit et sans ayde, si luy
recreut[520] son destrier soubs luy. Mais à ce besoing luy vint son escuier
qui luy amena le sien propre et il saillit sus isnellement ainsi comme s'il
fust frès, et retourna à peu de gens qui luy furent demourés, et s'adressa
vers ses ennemis, son enseigne devant luy, que un chevalier portoit[521].
Note 519: _Donner estal._ Proprement _accorder le champ_, soutenir
l'attaque.
Note 520: _Recreut._ Manqua, défaillit.
Note 521: Suger dit qu'il la portoit lui-même: _Vexillum præferens_.
Lors se férirent entre eulx, tout fussent-il peu de gens et par
merveilleuse prouesse. Et si arrestèrent et prisrent des plus cointes de
leur adversaires et firent leur ennemis ressortir, si qu'il ne peurent né
n'osèrent avant aller, ainsi come s'il eussent trouvées les bones Artu[522]
ou la grant mer qui leur fust au devant venue. Tout ainsi les firent-il
ressortir pour la venue du roy et pour sa fière vertu. Et ainçois qu'il
fussent retournés au Puisat leur furent venus au secours plus de cinq cens
chevaliers de Normandie; et s'il fussent plus tost venus, bien péust estre
qu'il eussent fait plus grant dommaige à l'ost de France.
Note 522: _es bones Artu._ Suger: _Ac si Gades Herculis offendant_.
Les bones Arlu, sont les colonnes d'Hercule, et l'on peut trouver ici
la preuve de ce que j'ai avancé ailleurs (Histoire des Manuscrits
François, tome Ier), que le personnage d'_Artus_ avoit été souvent
confondu avec celui d'Hercule.
En telle manière fu l'ost du roy desconfit en celle journée. Dont l'une
partie s'enfouy à Orléans et l'autre à Estampes et l'autre à Peviers[523].
Et le roy qui moult estoit las et débattu de celle journée s'en vint à
Thoury à tant peu de gens comme il luy estoit demouré. Si ne fu de rien
esperdu de sa perte, mais en fu plus fier, à la guise du thoreau qui se est
combattu, à qui sa fièreté double quant il a esté deffoullé et dégetté du
fouc[524] aux vaches par les aultres thoreaux. Ainsi prist-il force et
vigueur de soy-mesmes, et moult désiroit à courre sus ses ennemis aux fers
de lances tranchans, tout seur d'avoir victoire. Adont manda et rassembla
ses gens et moult les reconforta pour les ramener à prouesse par parolles
et par promesses; et leur disoit que leur desconfiture avoit esté par
follie et par mauvaise pourvéance, né ne povoit estre, si comme il leur
disoit, que aucunes fois ne meschéist aux preudommes qui guerre
maintenoient. Et de tant comme il avoient esté plus défoullés par leur
orgueil de leur ennemis, de tant se devoient-il plus travailler de leur
honte vengier, en lieu et en tems, aux roules lances et aux espieus
trenchans.
Note 523: _Peviers._ Pithiviers.
Note 524: _Fouc._ Troupeau.