ANNEE: 1112.

_Coment le roy assailli le chastel de Puisat, et coment les gens le roy

furent desconfis par leur folie. Des merveilleuses proesses le roy, et

coment il les secouru tout seul et rescoust assez de sa gent, et coment il

rassembla son ost._

Quant ses ennemis virent le roy ainsi venir, si le redoubtèrent moult né

n'osèrent contre luy yssir hors de l'açaincte du chastel, ains devisèrent

leur batailles par sens, jasoit qu'il le fissent moult couardement, et les

mirent dedens un vieux fossé d'un chastel abattu et les firent illec

attendre, pour ce que quant les batailles le roy s'efforceraient de monter

le fossé qu'il les fissent légèrement reuser, et les conroys ordonnés

percer, et après, légièrement branler et ressortir. Si leur en advint

presque ainsi comme il avoient devisé. Car à la première assemblée que les

chevaliers du roy les eurent gettés du fossé par merveilleuse hardiesse,

dont il en y eut assez de blessés et d'occis, si les commencèrent à suivre

confusément et sans conroy et çà et là, et trop laidement à laidir et à

demener. Lors advint que Raoul de Baugency, merveilleux chevalier et saige,

eust mussé en une partie du chasteau la plus grant partie de leur ost que

les royaulx ne povoient appercevoir, pour une haulte églyse et pour

l'oscureté des maisons où il s'estoient mussés. Et quant il vit ces gens

fouyr et yssir parmy la porte du chasteau tous desconfis (si escria son

ensaingne: _Baugency, Baugency!_ deux mos moult hault), et se mist

droictement en son agait tout frès contre les chevaliers du roy et leur

courut sus moult efforcément. Et les royaulx qui les desconfis chacoient

tous à pié, chargés d'armeures, ne peurent pas de léger souffrir les

conroys ordonnés de leur ennemis qui leur couroient tous sus, mais

tournèrent les dos parmy le fossé et le roy après, tout à pié. Mais avant

eurent féru mains grans coups sur leur ennemis. Si apperceurent bien, mais

ce fut trop tart, combien vault mieulx sens et pourvéance que folle

hardiesse; car s'il les eussent attendus au champ ordonné il les eussent

sousmis à leur volenté. Et si comme il s'en fuioient ainsi confusément, si

furent tous esbahis comme ceulx qui ne povoient avoir leur destriers né ne

sçavoient qu'il devoient faire. Mais le roy sur lequel tout l'affaire

pendoit retourna premier et fu monté sur un destrier non mie le sien

propre, mais sur un aultre que on luy avoit amené. Lors commença fièrement

à donner estal[519] à ceulx qui le chaçoient, et rappelloit ses chevaliers

qui fuioient et semonnoit chascun par son nom, ceulx mesmement qu'il

sentoit les plus hardis, et leur crioit qu'il retournassent à la bataille.

Et luy qui estoit entre les conroys de ses ennemis le brant d'acier tout nu

au poing dont il férit celluy jour mains roides coups et pesans, aidoit et

secouroit de toute sa vertu à ceulx qu'il povoit, et ceulx qui fuioient se

pénoit de faire retourner sur leur ennemis. Et plus qu'il n'appartient à

haultesse de roy se combatoit tout seul contre ses ennemis comme chevalier

preux et esleu et non mie comme roy qui doit estre avironné de grans routes

de chevaliers, mais tout seul sans ayde de nulluy fors de Dieu. Tant comme

le cheval rendre povoit se plungeoit ès grans flos de ses ennemis, né de ce

ne doubtoit nul que il fust ainsi, car ses gens estoient si tournés à

desconfiture que nul n'i prenoit garde de soy. Et si comme il estoit en

celle angoisse et en celle paine de son ost faire retourner dont il ne

povoit à chief venir, comme celluy qui seul estoit et sans ayde, si luy

recreut[520] son destrier soubs luy. Mais à ce besoing luy vint son escuier

qui luy amena le sien propre et il saillit sus isnellement ainsi comme s'il

fust frès, et retourna à peu de gens qui luy furent demourés, et s'adressa

vers ses ennemis, son enseigne devant luy, que un chevalier portoit[521].

Note 519: _Donner estal._ Proprement _accorder le champ_, soutenir

l'attaque.

Note 520: _Recreut._ Manqua, défaillit.

Note 521: Suger dit qu'il la portoit lui-même: _Vexillum præferens_.

Lors se férirent entre eulx, tout fussent-il peu de gens et par

merveilleuse prouesse. Et si arrestèrent et prisrent des plus cointes de

leur adversaires et firent leur ennemis ressortir, si qu'il ne peurent né

n'osèrent avant aller, ainsi come s'il eussent trouvées les bones Artu[522]

ou la grant mer qui leur fust au devant venue. Tout ainsi les firent-il

ressortir pour la venue du roy et pour sa fière vertu. Et ainçois qu'il

fussent retournés au Puisat leur furent venus au secours plus de cinq cens

chevaliers de Normandie; et s'il fussent plus tost venus, bien péust estre

qu'il eussent fait plus grant dommaige à l'ost de France.

Note 522: _es bones Artu._ Suger: _Ac si Gades Herculis offendant_.

Les bones Arlu, sont les colonnes d'Hercule, et l'on peut trouver ici

la preuve de ce que j'ai avancé ailleurs (Histoire des Manuscrits

François, tome Ier), que le personnage d'_Artus_ avoit été souvent

confondu avec celui d'Hercule.

En telle manière fu l'ost du roy desconfit en celle journée. Dont l'une

partie s'enfouy à Orléans et l'autre à Estampes et l'autre à Peviers[523].

Et le roy qui moult estoit las et débattu de celle journée s'en vint à

Thoury à tant peu de gens comme il luy estoit demouré. Si ne fu de rien

esperdu de sa perte, mais en fu plus fier, à la guise du thoreau qui se est

combattu, à qui sa fièreté double quant il a esté deffoullé et dégetté du

fouc[524] aux vaches par les aultres thoreaux. Ainsi prist-il force et

vigueur de soy-mesmes, et moult désiroit à courre sus ses ennemis aux fers

de lances tranchans, tout seur d'avoir victoire. Adont manda et rassembla

ses gens et moult les reconforta pour les ramener à prouesse par parolles

et par promesses; et leur disoit que leur desconfiture avoit esté par

follie et par mauvaise pourvéance, né ne povoit estre, si comme il leur

disoit, que aucunes fois ne meschéist aux preudommes qui guerre

maintenoient. Et de tant comme il avoient esté plus défoullés par leur

orgueil de leur ennemis, de tant se devoient-il plus travailler de leur

honte vengier, en lieu et en tems, aux roules lances et aux espieus

trenchans.

Note 523: _Peviers._ Pithiviers.

Note 524: _Fouc._ Troupeau.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 263 / 369 题