_Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roy
lui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lès
Laigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy._
Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le
conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et
le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené
de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la
cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les
chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de
Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès
brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui
de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous
des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener,
l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis
vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés
faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de
passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus
grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis.
Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés
et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa
louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost.
En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut;
assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent
fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de
tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du
pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en
plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se
mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et
gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient
que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble
monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il
s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que
ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les
derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit
grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les
estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit
à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx
qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des
royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à
aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons
destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au
flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient
légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur
des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la
première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent
trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit
le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit,
en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme
sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit
trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist
à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy
par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il
se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au
roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et
Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un
quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle
ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la
ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus
fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son
honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte
de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy
rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour
et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et
mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le
destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à
soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de
Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans
guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par
bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte
Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510]
de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve
de Saine, et Mile de Montlehéry par delà, adont fu trop laidement la voye
tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui
aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains
et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de
Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se
deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur
faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens
qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors
d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry
d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre
destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous
es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la
menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.
Note 505: _Enchanteller._ Mettre l'escu en chantel; c'est-à-dire le
relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore
_l'ecu en chantel_. C'est le même mot que l'italien _canto_, côté.
--Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de
dom Bouquet ont mis _chanceller l'escu_.
Note 506: _Hector._ Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé
qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par
Darès que par Homère.
Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam
demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum
opprobrium, si talis esset occasio, referentes.»
Note 508: _Huon._ Il fallolt _Raoul_, qui espousa Mathilde, fille
d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier.
Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger.
Mais il eut fallu préférer celle qui porte _sororem suam_.
Note 510: _Délivre pas._ Chemin libre.
Note 511: _Plaissoit._ Ne s'infligeoit de plaies.