ANNEE: 1111.

_Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roy

lui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lès

Laigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy._

Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le

conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et

le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené

de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la

cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les

chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de

Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès

brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui

de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous

des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener,

l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis

vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés

faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de

passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus

grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis.

Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés

et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa

louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost.

En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut;

assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent

fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de

tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du

pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en

plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se

mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et

gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient

que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble

monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il

s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que

ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les

derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit

grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les

estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit

à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx

qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des

royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à

aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons

destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au

flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient

légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur

des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la

première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent

trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit

le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit,

en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme

sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit

trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist

à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy

par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il

se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au

roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et

Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un

quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle

ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la

ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus

fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son

honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte

de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy

rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour

et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et

mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le

destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à

soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de

Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans

guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par

bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte

Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510]

de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve

de Saine, et Mile de Montlehéry par delà, adont fu trop laidement la voye

tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui

aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains

et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de

Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se

deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur

faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens

qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors

d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry

d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre

destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous

es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la

menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.

Note 505: _Enchanteller._ Mettre l'escu en chantel; c'est-à-dire le

relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore

_l'ecu en chantel_. C'est le même mot que l'italien _canto_, côté.

--Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de

dom Bouquet ont mis _chanceller l'escu_.

Note 506: _Hector._ Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé

qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par

Darès que par Homère.

Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam

demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum

opprobrium, si talis esset occasio, referentes.»

Note 508: _Huon._ Il fallolt _Raoul_, qui espousa Mathilde, fille

d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier.

Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger.

Mais il eut fallu préférer celle qui porte _sororem suam_.

Note 510: _Délivre pas._ Chemin libre.

Note 511: _Plaissoit._ Ne s'infligeoit de plaies.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 259 / 369 题