ANNEE: 1110.

_Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj li

aida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et coment

le roy fist garnir le chastel de Thouri._

Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est

issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de

la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre.

Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son

oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux,

reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se

pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à

qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore

plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de

maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast

contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous

orrez cy-après.

Note 499: «Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils

d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de

l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en

partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à

Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour

successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la

vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et

Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.»

(Note de dom Brial.)

A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de

France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils

Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba,

ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils

se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et

laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus

près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop

grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs

le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir

là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne

pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy

commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist

secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit

aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta

illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue

et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au

royaulme. Et parla la saige dame en telle manière:

«Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre

père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il

rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour

celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le

fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige

et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques

à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin

de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist

encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté

oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et

de honte.» Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit

esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne

Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait

né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de

quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux

siens. «Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et

celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois

par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés

de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous,

sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre

puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il

a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais

aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous

et en faictes comme de vous.» Par telles plaintes et par aultres fu le roy

si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit.

Note 500: «In medio terræ sanctorum.» Suger.

Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains

archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit

biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit

encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy

à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le

grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et

délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient

franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en

plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast

en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast

en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys

sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et

tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque

d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si

envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au

chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy

Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien

garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis

comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau

tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis

fait.

Note 501: _Provendes_ ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 254 / 369 题