ANNEE: 1109.

_Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se

révéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au

chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta

Montlehéry qu'il cuidoit avoir._

Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la

mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit

entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy

Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle

contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse.

Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de

Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son

père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy

Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son

père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car

Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et

hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui

depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille

estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui

tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises,

qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la

servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme

celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose

souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en

vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun

trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme

gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du

royaulme de France.

Note 496: _Meun-sur-Loire._ Le latin dit _Meduntensis_, Mantes.

Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à

court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains

refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit,

tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les

églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist

envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au

chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult

orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il

n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent

tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens

délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la

tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx

de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous

désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se

rendirent à sa mercy.

Note 497: _Praer._ Piller; de _prædari_.

Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort,

pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en

donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy

et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un

tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la

force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par

la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges

qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que

néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues.

Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla

hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien

sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes

manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par

espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que

il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du

servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult.

Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon

pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais,

tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles

de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du

roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par

héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil

qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien

par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de

son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.

Note 498: _Conchié._ Dupé, trompé.

Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda

les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur

seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient

avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou

sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne

tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost

s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que

les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps;

et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue

honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre

harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement,

quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle

orgueilleusement.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 252 / 369 题