_Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se
révéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au
chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta
Montlehéry qu'il cuidoit avoir._
Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la
mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit
entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy
Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle
contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse.
Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de
Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son
père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy
Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son
père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car
Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et
hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui
depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille
estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui
tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises,
qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la
servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme
celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose
souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en
vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun
trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme
gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du
royaulme de France.
Note 496: _Meun-sur-Loire._ Le latin dit _Meduntensis_, Mantes.
Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à
court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains
refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit,
tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les
églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist
envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au
chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult
orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il
n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent
tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens
délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la
tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx
de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous
désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se
rendirent à sa mercy.
Note 497: _Praer._ Piller; de _prædari_.
Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort,
pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en
donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy
et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un
tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la
force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par
la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges
qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que
néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues.
Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla
hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien
sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes
manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par
espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que
il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du
servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult.
Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon
pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais,
tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles
de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du
roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par
héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil
qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien
par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de
son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.
Note 498: _Conchié._ Dupé, trompé.
Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda
les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur
seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient
avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou
sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne
tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost
s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que
les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps;
et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue
honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre
harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement,
quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle
orgueilleusement.