ANNEE: 1109.

_Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel.

Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres

dedens, et coment illec furent justiciés._

Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé

ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche

Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au

soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement

fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la

semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les

anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient

anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi

comme par un petit huisset[488].

Note 487: Le latin dit: _Horridum et ignobile castrum_.

Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques

de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand

l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur,

fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit

Lucanus:

«............. Nam quamvis Thessalas vates

Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc,

Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.»

Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux

armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs,

comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans

tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu

longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut

désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume

avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres

que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy

cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit

surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint

ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une

églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous

armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent

avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la

maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si

armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer

et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant

qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si

s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle

compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut

ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui

garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.

Note 489: _Serourge._ C'est une faute; il falloit _gendre_.

Note 490: _Dessous les chappes._ «Loricatus sed cappatus.» La _cappa_

est ici un manteau.

Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist

par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son

visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort

et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups

des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très

desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les

coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit

elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens?

dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son

seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes

tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux

et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives,

et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son

seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle

mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à

la roche.

Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus

nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute

estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit

tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour

qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit

tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença

à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy

commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier

espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la

merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou

parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté

vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et

puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust

despartir, tant estoient touilliez en leur sang.

Note 491: _Seue._ Sienne; de _sua_.

Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme

porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se

refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il

n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et

se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les

François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella

les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy

vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui

dedens voulsist entrer avec luy.

Note 492: _Nais._ Natifs.

Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain

espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent

tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le

roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la

forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et

s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens

entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les

Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de

sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si

mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa

volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent

fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le

chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se

croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il

apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à

aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en

telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par

aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au

service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles

et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost

en seroit vengence prinse.

Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il

vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il

s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce

et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce.

Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et

pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain

que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de

l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en

telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier

les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où

il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors

commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens

acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent

sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les

traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les

fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout

hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux

poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé

la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée

vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le

cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en

une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour

démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de

ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent

en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques

à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson,

et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée

pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].

Note 493: _Pourloignée_, etc. On retarda le moment de la sortie du

traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son

refuge.

Note 494: _L'enhastèrent._ L'embrochèrent.

Note 495: «Et qui Franciam momentaneo foetore foedaverant, mortui

Normanniam deinceps, tanquam natale solum, foedare non desistant.»

Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que

M. Guizot: «Et afin aussi que ces _criminels_, qui vivans avoient un

moment souillé la France de _leur présence corrompue_, morts en

infectassent _à tout jamais_ la Normandie, _comme la terre natale de

telles gens_.»

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 250 / 369 题