_Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel.
Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres
dedens, et coment illec furent justiciés._
Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé
ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche
Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au
soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement
fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la
semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les
anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient
anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi
comme par un petit huisset[488].
Note 487: Le latin dit: _Horridum et ignobile castrum_.
Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques
de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand
l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur,
fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit
Lucanus:
«............. Nam quamvis Thessalas vates
Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc,
Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.»
Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux
armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs,
comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans
tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu
longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut
désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume
avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres
que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy
cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit
surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint
ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une
églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous
armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent
avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la
maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si
armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer
et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant
qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si
s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle
compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut
ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui
garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.
Note 489: _Serourge._ C'est une faute; il falloit _gendre_.
Note 490: _Dessous les chappes._ «Loricatus sed cappatus.» La _cappa_
est ici un manteau.
Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist
par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son
visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort
et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups
des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très
desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les
coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit
elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens?
dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son
seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes
tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux
et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives,
et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son
seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle
mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à
la roche.
Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus
nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute
estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit
tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour
qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit
tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença
à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy
commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier
espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la
merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou
parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté
vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et
puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust
despartir, tant estoient touilliez en leur sang.
Note 491: _Seue._ Sienne; de _sua_.
Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme
porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se
refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il
n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et
se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les
François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella
les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy
vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui
dedens voulsist entrer avec luy.
Note 492: _Nais._ Natifs.
Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain
espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent
tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le
roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la
forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et
s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens
entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les
Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de
sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si
mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa
volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent
fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le
chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se
croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il
apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à
aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en
telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par
aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au
service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles
et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost
en seroit vengence prinse.
Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il
vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il
s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce
et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce.
Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et
pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain
que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de
l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en
telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier
les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où
il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors
commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens
acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent
sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les
traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les
fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout
hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux
poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé
la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée
vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le
cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en
une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour
démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de
ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent
en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques
à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson,
et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée
pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].
Note 493: _Pourloignée_, etc. On retarda le moment de la sortie du
traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son
refuge.
Note 494: _L'enhastèrent._ L'embrochèrent.
Note 495: «Et qui Franciam momentaneo foetore foedaverant, mortui
Normanniam deinceps, tanquam natale solum, foedare non desistant.»
Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que
M. Guizot: «Et afin aussi que ces _criminels_, qui vivans avoient un
moment souillé la France de _leur présence corrompue_, morts en
infectassent _à tout jamais_ la Normandie, _comme la terre natale de
telles gens_.»