_Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus à
marchéans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire du
règne l'asségia séant à grant ost et coment il le prist à moult grant
paine._
Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parlé dessus, se forcenoit
tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du
damoisel Loys de France avoit esté despécié, en la présence l'apostole,
pour la raison du lignage qui prouvé y fu par l'engin et par le pourchas de
ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son
cuer reçu béoit bien à monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps;
et nonpourquant le devant dit sire ne le béoit mie à oster de son service
pour le mariage qui despécié estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois
s'i entremeslèrent qui l'amour et la familiarité d'eulx deux despécièrent
et i semèrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du règne
donna matière de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui
avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la
Marne[445], eut une fois pris chevaux à marchéans au chemin le roy et mené
en son chastel. Mais le sire du règne qui, pour ceste outrage, estoit
forcené, assembla son ost hastivement et ala assiéger ce chastel au plutost
qu'il pot, pour que il ne péust estre garni de viandes né d'autre
garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et
délitable qui, à ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs
bestes pasturer, et grant déduit et grant esbatement pour la beauté de la
rivière et pour le grant déduit de la riche praerie. Si amande moult le
lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivière, qui grant seureté leur
donne. De ceste isle prendre et saisir se péna moult l'avoué du règne; et
si tost qu'il eut sa navie appareilliée, si fist une partie de ses
chevaliers et moult de ses gens à pié despoillier tous nus, pour passer
plus légièrement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il
chéissent: les uns fist passer à noe[447], et les autres à cheval parmy les
parfons flos, jaçoit que ce fu trop périlleuse chose, et il meisme passa
avec eulx, monté sur son destrier pour donner à sa gent cuer et hardement.
Lors commença à envahir l'isle en telle manière. Mais ceulx du chastel qui
s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment
la terre dessus les haultes rives où il estoient assemblés; et à ceux qui
estoient ès flos et en la navie lançoient menu et souvent grosses pierres
et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et réuser de la
rive. Mais tost se rallièrent les royaus et retournèrent sus de rechief aux
chastelains par grant force, tous encouragiés de bien faire. Dont firent
traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se
combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir à eulx. Et les
roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes
laciés, les rassailloient vertueusement à guise de galios[448]; et tant
dura les assaus, que les royaus qui avant avoient esté réusés, firent
ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a
pas appris à avoir honte né deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle
isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais
quant le sire du règne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se
rendroient pas ainsi (et il eut jà tenu le siège ne sais quans jours), si
ne pot plus souffrir, comme cil à qui le lonc siège ennuioit inoult. Lors
fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop
estoit fors et de parfons fossés et de glant haut et fort, d'eaue bruiante
et parfonde qui au pié luy courroit; et par ce estoit-il tel que, à bien
près, n'avoit-il garde[449] d'escu né de lance. Et tout ainsi, passa parmy
le ruissel qui près des fossés estoit où il eut de l'eaue jusques au
braier[450], tout atalenté d'aler jusques au fossé et d'assaillir au
glant[451] et sa gent après luy. Lors leur commanda à assaillir fièrement,
et eulx si firent par grant force, à moult grant grévance et à moult grant
meschief.
Note 445: _Gournay_, à trois lieues et demie de Parie. C'est
aujourd'hui un petit bourg.
Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribué beaucoup à
justifier les déclamations que nos écrivains modernes se font une
religion politique de répéter contre l'ancienne baronnie françoise.
Tous les chevaliers, du Xème au XVème siècle, sont ainsi devenus des
détrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle
avoit été la coutume des seigneurs châtelains, Suger n'auroit pas
remarqué la grande colère de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et
la guerre qui en fut la conséquence. Nous conviendrons volontiers que
la lutte une fois déclarée entre barons, les routes dévoient être
moins assurées qu'au milieu d'une paix complète. Tant que Hue du
Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la
guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage
durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas
allumées. Mais il y a loin de là à l'usage chevaleresque du
_détrousser les passans_ ou de les _épier sur les grandes routes_: en
un mot, les _Mandrin_ étoient dans le moyen-âge tout aussi rares, et
les _Cartouche_ plus sévèrement punis qui de nos jours.
Note 447: _Noe_. Nage.
Note 448: _De galios._ De pirates. Suger dit: _Piratarum more_. J'ai
déjà remarqué ailleurs cette expression, à laquelle on ne trouve pas
la même acception dans le glossaire de Ducange.
Note 449: _N'avoit-il garde._ N'avoit-il besoin, pour se défendre.
_N'avoir garde_ étoit toujours pris dans le même sens.
Note 450: _Braier._ La ceinture. «Usquè ad baltheum.» Dom Brial a eu
tort d'expliquer ce mot par celui de _braies_.--_Atalenté_, désireux.
Note 451: _Glant_, partie supérieure des murs. On ne trouve guères le
mot de _glandis_ avec ce sens ailleurs que dans Suger.
D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se
misrent avant et s'abandonnèrent moult à eulx deffendre, si que il
n'espargnoient à nulluy, néis au seigneur du règne; et vindrent à armes à
l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus
d'eulx trébuchier ès fossés, si qu'il délivrèrent et rendirent à leur
bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint
ore ainsi, à celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la
victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi
souffrir. Lors fist le sire du règne les engins appareiller, et en fist un
à trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et
au plus haut mist archiers et arbalestriers qui véoient tout l'estre et le
couvine du chastel, et deffendoient à ceulx dedens l'aler et le venir parmi
les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier
estoient constraint et engoissiés par eulx, ne s'osoient apparoir à leur
deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et
faisoieut traire en agait à leurs archiers et à leurs arbalestriers aux
royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en
occioient.
Note 452: _Le ru._ Le ruisseau.
Près de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et
s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit légière entrée à passer
oultre à ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais
encontre ce, refirent ceulx du chastel un trébuchet et apoiaux de fust,
l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus
montassent chéissent de dessus le glant ès fosses que ceulx du chastel
avoient faites, années de fors pieus agus et ferrés, et bien couvertes
d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui là
chéissent mourussent de tel mort, à giant hachiée.
Note 453: _Près de cel engin_, ou plutôt _sur cette engin;_ le latin
dit: «Hærebat machinæ eminenti pons ligneus.»
En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et
requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui
au chastel estoient asségiés. Et tant se pourchasça que, entre les autres
aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte
du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que
il l'eut asseuré d'aidier à jour nommé et hastivement, et luy eut promis
que il lèveroit le siège du chastel et délivreroit ceulx qui estoient
dedens enclos, qui jà estoient en tel point que la vitaille leur alloit
moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis à proier et à
ardoir le règne, pour le seigneur faire lever du siège. Au jour nommé que
le conte Thibaut deust venir pour le siège lever, eut le sire du règne fait
mander son arrière ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut
pas loisir de mander loing souldoiers. Et à tant de gens comme il pot lors
avoir issi de ses herberges fervestu et apparcillié luy et les siens, hardi
et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement
contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx
tel qui luy séut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda
ses barons; si les amonesta de bien faire, et commença à rengier et à
ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et
sergens à glaives, et ordena chascun à son droit et en sou lieu. Après
chevauchièrent tous rangiés contre leurs ennemis qui, contre eulx,
appareilliés venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner
trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et
pristrent hardement. Dont laissièrent chevaux aler et s'entreférirent des
fers des lances. Là, peust-on véoir grant bruit et grant esclatéis de
glaives. Si fu moult grand l'estour à l'assembler et fort et pesant
d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer
les royaus qui estoient fors et adurés de continuelles guerres; et cil qui
n'avoient appris sé repos non et séjour se desconfirent et tournèrent les
dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux
brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient
trébuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la
victoire. Né oncques ne cessèrent, né cil à pié né ceulx à cheval, jusques
à tant que il les eurent tous tournés à desconfiture.
Note 454: _semonces_, Averties.
Note 455: _Les Briois._ Les gens de Thibaut, comte de Brie.
Le conte Thibaut, qui à desconfiture estoit tourné, voult mieulx estre le
premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant à force de
cheval, et laissa son ost tout desbareté et s'en ala en sa terre à grant
perte et à grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les
barons, et plus de navrés et de pris. Après celle victoire retourna le sire
du règne liement à ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist
en sa main et le bailla à garder aux Gallandois.