_Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cité de Rome, comme
ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les
cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main à l'apostole et
le traitta vilainement._
Entour un an après ce que l'apostole s'en fust retourné, assembla
l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha
à Rome par grant force et par grant cruauté, comme cil qui en celle voie ne
s'esjoïssoit fors que quant il véoit occision et sanc espandre. Quant il fu
là venu, si faint son cuer par grant traïson et par grant guile, et fist
semblant paisible, né oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il
clamoit devant seur l'apostoile, et commença à promettre à faire moult de
bien à l'églyse et à la cité; et puis si blandi moult et pria que on le
laissast entrer en la cité, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le
desloiaux qui ne béoit fors à la traïson, ne doubta pas à décevoir le
souverain du monde et toute saincte églyse, et le roi des rois à qui la
querelle estoit toute.
Taudis, s'espandi la renommée par la cité que l'empereur vouloit clamer
quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit
contraire à Dieu et à saincte églyse. Lors commencièrent tous à faire plus
grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergié et les chevaliers de
Rome s'efforcièrent tous comment il le pourroient plus honorablement
recevoir. L'apostole et les cardinaux montèrent à grant compagnie
d'évesques et de prélas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures
et tous parés et acesmés de riches aournemens, et luy alèrent à l'encontre
et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses
cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur
qu'il rendroit paix à l'églyse Saint-Père, et à son vicaire et à la cité,
et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi
s'entrencontrèrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la
Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'églyse des apostres. Et ilecques
de rechief furent fais cil seremens, et après ce le jura tierce fois, et
porche de l'églyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons.
Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié,
assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la
victoire d'Afrique.
Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si
espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux
trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole,
selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la
messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps
Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en
alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir
les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la
messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois
descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point
célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux
Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent
haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux
et évesques, fussent prins et destranchiés.
Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne
se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire
Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et
plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors
primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors
commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent
seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de
leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y
en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du
porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les
chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de
son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi
hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui
oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps
de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust
tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit
fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier
et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si
très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main
el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa
mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et
après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les
siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce
que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en
eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à
force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant
concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur
le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun
demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte
églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que
le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne
propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses,
quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot,
et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un
hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la
force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais
Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux
sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que
l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait;
car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement
né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide
le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et
par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le
férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne
d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant
partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se
tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne
finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses
aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il
guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui
main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses
hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de
Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur
de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre
et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant
soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en
revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que
ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes;
et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de
nostre propos.
Note 442: _Trefs._ Les poutres.
Note 443: _Chastelle._ Le château Saint-Ange.
Note 444: _Estordist._ Arracha. _Qu'il avoit;_ que le pape avoit.