ANNEE: 1111.

_Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cité de Rome, comme

ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les

cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main à l'apostole et

le traitta vilainement._

Entour un an après ce que l'apostole s'en fust retourné, assembla

l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha

à Rome par grant force et par grant cruauté, comme cil qui en celle voie ne

s'esjoïssoit fors que quant il véoit occision et sanc espandre. Quant il fu

là venu, si faint son cuer par grant traïson et par grant guile, et fist

semblant paisible, né oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il

clamoit devant seur l'apostoile, et commença à promettre à faire moult de

bien à l'églyse et à la cité; et puis si blandi moult et pria que on le

laissast entrer en la cité, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le

desloiaux qui ne béoit fors à la traïson, ne doubta pas à décevoir le

souverain du monde et toute saincte églyse, et le roi des rois à qui la

querelle estoit toute.

Taudis, s'espandi la renommée par la cité que l'empereur vouloit clamer

quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit

contraire à Dieu et à saincte églyse. Lors commencièrent tous à faire plus

grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergié et les chevaliers de

Rome s'efforcièrent tous comment il le pourroient plus honorablement

recevoir. L'apostole et les cardinaux montèrent à grant compagnie

d'évesques et de prélas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures

et tous parés et acesmés de riches aournemens, et luy alèrent à l'encontre

et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses

cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur

qu'il rendroit paix à l'églyse Saint-Père, et à son vicaire et à la cité,

et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi

s'entrencontrèrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la

Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'églyse des apostres. Et ilecques

de rechief furent fais cil seremens, et après ce le jura tierce fois, et

porche de l'églyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons.

Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié,

assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la

victoire d'Afrique.

Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si

espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux

trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole,

selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la

messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps

Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en

alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir

les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la

messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois

descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point

célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux

Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent

haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux

et évesques, fussent prins et destranchiés.

Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne

se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire

Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et

plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors

primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors

commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent

seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de

leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y

en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du

porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les

chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de

son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi

hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui

oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps

de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust

tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit

fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier

et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si

très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main

el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa

mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et

après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les

siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce

que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en

eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à

force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant

concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur

le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun

demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte

églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que

le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne

propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses,

quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot,

et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un

hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la

force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais

Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux

sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que

l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait;

car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement

né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide

le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et

par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le

férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne

d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant

partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se

tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne

finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses

aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il

guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui

main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses

hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de

Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur

de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre

et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant

soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en

revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que

ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes;

et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de

nostre propos.

Note 442: _Trefs._ Les poutres.

Note 443: _Chastelle._ Le château Saint-Ange.

Note 444: _Estordist._ Arracha. _Qu'il avoit;_ que le pape avoit.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 235 / 369 题