ANNEE: 1107.

_Des messages l'empereur Henri et de leur légation à l'apostole. Après, de

la réponse l'apostole aux messages; et coment les messages l'empereur

s'empartirent à mautalent._

Quant l'apostole eut jà demouré à Chaalons, ne sçai quans jours, si

vindrent les messages l'empereur Henri, et pristrent leur hostel à

Saint-Mange[436], dehors de la cité, et laissèrent illecques Almaubert, le

chancelier, par cui conseil l'empereur ouvroit le plus. Et tous les autres

vindrent à la court de l'apostole à grant compaingnie et à grant bobant; et

arneischiés et atournés à merveilles orgueilleusement de lorains[437] et

d'autres appareils. Ces messages furent l'archevesque de Trèves, l'évesque

d'Antatense,[438] l'évesque de Moustier[439] et plusieurs contes, tous

d'Allemaingne; et avec eulx, le duc Welphons, devant qui l'en portoit une

espée toute nue. Si estoient à merveille corsus, gros et gras, curieux et

noiseux en paroles. Si sembloit mieux que eulx tous fussent venus pour

tencier et pour menacier, que pour besoingne desrenier[440] par mesure et

par raison. L'archevesque de Trèves conta leur parole; home sage et amesuré

et qui savoit bien langue françoise. Sagement conta la besoingne pourquoy

il estoient là envoié de par l'empereur; et de par luy, aporta à l'apostole

et à toute la court salus et services, sauve la droiture de l'empire. Après

commença la parole si comme ele luy eut esté enchargiée.

Note 436: _Saint-Mange_ ou _Saint-Memmie_, faubourg de Châlons. De là

les noms propres de _Mangin_, _Mangeart_ et _Magineau_ si communs en

Champagne.

Note 437: _Lorains._ Harnois de chevaux.

Note 438: _Antatense._ Halberstadt.

Note 439: _Moustier._ Munster.

Note 440: _Desrenier._ Exposer par raisons. Discuter.

Lors commença à parler en tele manière: «Cogneue chose est que ce

appartient à l'empire dès le temps à nos ancesseurs et nos sains pères, qui

ont esté au lieu monsieur Saint-Père, au siège de Rome, si comme dès le

temps le grant Grégoire et les autres après jusques à ore, que en toutes

élections soit gardé et tenu cil ordre: que ainçois que l'élection soit

espandue né magnifestée, qu'il soit fait assavoir à l'empereur; et sé il

voit que la personne soit convenable à ce, l'en doit prendre de luy

asseurement et ottroy. Après ce, doit estre mené en la congrégacion des

évesques et du clergié où il doit estre esleu selon les sains canons, et à

la requeste du peuple, et par l'élection du clergié, et par l'assentement

de l'empereur. Et puis quant il sera sacré franchement, non pas par

simonie, si doit estre ramené à l'empereur pour revestir-le du régale, si

comme de l'anel et de la croce, et pour luy faire hommage et féauté; et si

n'est mie merveilles, car autrement ne se peust-il saisir de chastel né de

cité né des marches né d'autres dignités qui soient de l'empire, et sé

monsieur l'apostole se veult ainsi souffrir, si tienne sainte églyse en

paix et en prospérité à l'onneur de Dieu, et de ses droitures telles comme

il doit avoir en l'empire et au règne.»

A ce respondi l'apostole sagement, par la parole l'évesque de Plaisance qui

parla en telle manière: «Sainte églyse, qui est rachetée et franchie du

précieux sanc Nostre-Seigneur Jésus-Christ, ne convient mie de rechief

ramener à servage, en ce que elle ne puisse eslire prélat, sans le conseil

de l'empereur et que elle se mette en servitude; mise arrière et oubliée la

précieuse mort de Jésus-Christ, par cui elle fu franchie de toutes

subjeccions et de tous servages. Que ce serait jà avenu sé il convenoit

qu'il fust par luy revestu de la croce et de l'anel, comme ces choses

appartiennent à l'autel plus que à luy qui d'eulx se veult saisir et

entremettre contre Dieu; et plus, que ses mains, qui sont sacrées au corps

et au sanc Nostre-Seigneur proprement, sé par ce lien les convenoit

sousmettre aux mains qui sont soilliées et ensanglantées et pecheresses de

glaive et de bataille; par teles mesprison abaisseroit trop ses ordres et

sa sainte unction.»

Quant les messages oïrent ceste response, si commencèrent à frémyr de

mautalent et dire contre l'apostole; et en manière de Tyois[441] noisier et

faire grant tumulte: et s'il osassent, il eussent dict et faicte violence à

luy et à sa gent; si dirent à la parfin: «Ne sera or pas ci terminée ceste

querelle, mais à Rome aux espées tranchans.» Si s'en partirent à tant.

Note 441: _Tyois._ Allemands.

Tout maintenant envoia l'apostole aucuns sages hommes et esprouvés, à

Almaubert, le chancelier, pour le prier et requerre que ses messages

fussent oïs et qu'il se penassent d'abaissier ce couroux et de mettre paix

au règne et à l'empire; et quant les messages qui ces paroles oïrent les

lui eurent portées, si s'en partirent, et tantost l'apostole s'en ala à

Troies et là assembla un grant concile qu'il avoit fait semondre grant

pièce devant. Après ce concile retourna à Rome en prospérité, à grant amour

et à grant grace des François, qui moult l'avoient servi et honnoré; et à

grant paour et à grant haine des Tyois qui moult l'avoient grevé et

traveillié.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 233 / 369 题