_Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et à son fils,
contre l'empereur Henri, qui contrainst son père à metre jus tous les
aournemens royaux; et persécutoit saincte églyse._
Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourné et eut enmenée madame
Constance, sa femme, si comme vous avez oï, avint que l'apostole Paschaise
s'en vint vers les parties d'Occident à grand compaingnie de ses hommes,
que cardinaux que évesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier
au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, d'une nouvelle
querelle, d'endroit une manière de revesteure[432], de quoy l'empereur de
Rome le travailloit et le béoit encore plus à travailler et luy et l'églyse
de Rome. Bien faisoit à croire, car il estoit homme sans pitié et sans
amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux
que il avoit déshérité son père meisme et tenu en sa propre prison, et
contraint à ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens à force, c'est
assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne
tendroit rien en propre de son héritage. Et pour ce que l'apostole et tous
ses consaulx se doubtoient de sa desloiauté et de la convoitise des Romains
qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure
chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à
l'églyse de France, que à ceulx de la cité de Rome. Droit à Clugny s'en
vint, et de là à la Charité-sur-Loire. Là dédia et sacra l'églyse d'iceluy
priouré, à grant compaingnie d'évesques et d'autre clergie, et y furent
plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, séneschaux de
France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoié; et
de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume à sa volenté, comme à leur
père spirituel[433]. Et à ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit
nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abbé de
léans et fist tant de bien au roiaume et à l'églyse; car il eut tout le
roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et père au
roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire
si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service
le roy.) Là estoit alé, si comme nous l'avons dit, contre l'évesque de
Paris, Galon, qui l'églyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une
grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allégua, devant
l'apostole meisme, pour l'églyse, et deffendi sa querelle par droit et par
appertes raisons.
Note 432: Suger dit: «_Super.... novis investituroe ecclesiasticoe
querelis_.»
Note 433: Le sens du latin est moins large: «_Missus occurrit, ut ei,
tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito,
deserviret._»
Note 434: Suger dit seulement: «_Cui consecrationi et nos ipsi
interfuimus._»
De la Charité se parti l'apostole et s'en ala à Saint-Martin de Tours. Là,
chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre
sur son chief[435], à la guise de Rome. De là desparti et s'en ala
droitement à Saint-Denis en France, humblement et dévotement ainsi comme à
l'églyse Saint-Pierre de Rome. Là fu assez haultement et honorablement
receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable
laissa aux Romains et à ceulx qui à venir estoient; car de chose
quelconque, né or né argent né garnement de pierres précieuses qui en ceste
abbaïe fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant
de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi
devotement, tout dégoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps
en sacrefice à Dieu et à ses sains; et prioit à l'abbé et au couvent que
aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donnée et ottroiée;
et disoit telles paroles: «Ne vous doit pas déplaire sé vous rendez aucunes
parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en
France, de nos grés et sans murmure, pour estre apostre de France.» Là luy
vindrent à l'encontre à grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et
s'inclinèrent dévotement à ses piés, en la manière que les roys seulent
faire devant le sépulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostées et
les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dévos
fils des apostoles, et les fist ambesdeulx séoir devant luy.
Note 435: _La mitre._ «Frygium.» C'est la _Thiare_, et non pas la
mitre que tous les évêques de France portoient. Suger affecte deux
fois de rappeler que la coiffure pontificale ne différoit de cette
des prélats françois qu'en raison de la différence de la _mode_ en
deçà et au-delà des monts.
Après parla à eulx, comme sage et par grant familiarité, de l'estat de
sainte églyse, et les pria moult qu'il aidassent à saint Pierre et à son
vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme
les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui
après vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte églyse et
meismement à l'empereur Henri.
Moult volentiers reçurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur
conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy
abandonnèrent tout le roiaume à sa volenté. Après, luy baillèrent grant
compaingnie d'archevesques et d'évesques, et l'abbé Adam de Saint-Denis,
pour aler à l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui à Chaalons
devoient venir à luy.