ANNEE: 1107.

_Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et à son fils,

contre l'empereur Henri, qui contrainst son père à metre jus tous les

aournemens royaux; et persécutoit saincte églyse._

Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourné et eut enmenée madame

Constance, sa femme, si comme vous avez oï, avint que l'apostole Paschaise

s'en vint vers les parties d'Occident à grand compaingnie de ses hommes,

que cardinaux que évesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier

au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, d'une nouvelle

querelle, d'endroit une manière de revesteure[432], de quoy l'empereur de

Rome le travailloit et le béoit encore plus à travailler et luy et l'églyse

de Rome. Bien faisoit à croire, car il estoit homme sans pitié et sans

amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux

que il avoit déshérité son père meisme et tenu en sa propre prison, et

contraint à ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens à force, c'est

assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne

tendroit rien en propre de son héritage. Et pour ce que l'apostole et tous

ses consaulx se doubtoient de sa desloiauté et de la convoitise des Romains

qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure

chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à

l'églyse de France, que à ceulx de la cité de Rome. Droit à Clugny s'en

vint, et de là à la Charité-sur-Loire. Là dédia et sacra l'églyse d'iceluy

priouré, à grant compaingnie d'évesques et d'autre clergie, et y furent

plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, séneschaux de

France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoié; et

de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume à sa volenté, comme à leur

père spirituel[433]. Et à ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit

nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abbé de

léans et fist tant de bien au roiaume et à l'églyse; car il eut tout le

roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et père au

roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire

si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service

le roy.) Là estoit alé, si comme nous l'avons dit, contre l'évesque de

Paris, Galon, qui l'églyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une

grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allégua, devant

l'apostole meisme, pour l'églyse, et deffendi sa querelle par droit et par

appertes raisons.

Note 432: Suger dit: «_Super.... novis investituroe ecclesiasticoe

querelis_.»

Note 433: Le sens du latin est moins large: «_Missus occurrit, ut ei,

tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito,

deserviret._»

Note 434: Suger dit seulement: «_Cui consecrationi et nos ipsi

interfuimus._»

De la Charité se parti l'apostole et s'en ala à Saint-Martin de Tours. Là,

chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre

sur son chief[435], à la guise de Rome. De là desparti et s'en ala

droitement à Saint-Denis en France, humblement et dévotement ainsi comme à

l'églyse Saint-Pierre de Rome. Là fu assez haultement et honorablement

receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable

laissa aux Romains et à ceulx qui à venir estoient; car de chose

quelconque, né or né argent né garnement de pierres précieuses qui en ceste

abbaïe fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant

de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi

devotement, tout dégoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps

en sacrefice à Dieu et à ses sains; et prioit à l'abbé et au couvent que

aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donnée et ottroiée;

et disoit telles paroles: «Ne vous doit pas déplaire sé vous rendez aucunes

parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en

France, de nos grés et sans murmure, pour estre apostre de France.» Là luy

vindrent à l'encontre à grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et

s'inclinèrent dévotement à ses piés, en la manière que les roys seulent

faire devant le sépulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostées et

les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dévos

fils des apostoles, et les fist ambesdeulx séoir devant luy.

Note 435: _La mitre._ «Frygium.» C'est la _Thiare_, et non pas la

mitre que tous les évêques de France portoient. Suger affecte deux

fois de rappeler que la coiffure pontificale ne différoit de cette

des prélats françois qu'en raison de la différence de la _mode_ en

deçà et au-delà des monts.

Après parla à eulx, comme sage et par grant familiarité, de l'estat de

sainte églyse, et les pria moult qu'il aidassent à saint Pierre et à son

vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme

les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui

après vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte églyse et

meismement à l'empereur Henri.

Moult volentiers reçurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur

conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy

abandonnèrent tout le roiaume à sa volenté. Après, luy baillèrent grant

compaingnie d'archevesques et d'évesques, et l'abbé Adam de Saint-Denis,

pour aler à l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui à Chaalons

devoient venir à luy.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 231 / 369 题