_Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père,
eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereur
de Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le noble
Loys._
En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy
espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité
d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant
baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil
Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la
terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde,
meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre
fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les
Sarrazins. Si le vous compterons briefment.
Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois
assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le
grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent
oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que
les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx,
et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par
l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il
secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit
assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par
l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas
périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il
n'estoit secouru.
Note 428: _De Thessale._ Suger dit: _Thessalonicenses Gazæ_.
En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il
feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté
ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir
qu'il en estoient jà; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient
périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant
pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil;
ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre
l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert
Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé,
assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de
Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis
chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout
le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex
sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla
merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer
et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se
combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à
l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et
orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide
Nostre-Seigueur[429].
Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les
deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à _l'Historia
Sicula_ éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier
une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'_Istoire de li
Normant_, _par Aimé moine du Mont-Cassin_. Paris, 1835, page 308 et
suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II;
c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de
Crescence, en 1084.
La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour
demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui
moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes
autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit
avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de
France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient
grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le
conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien
le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par
promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et
de Loys, son fils. Et ce fu fait en la cité de Chartres par devant mains
barons du règne, que arcevesques que évesques que princes que abbés. Et si
fu présent aux espousailles dans Bruns, évesque de Seigne[431] qui, de par
l'apostoile, estoit légat en France. Si estoit venu avec le prince
Buiaumont pour prescier la voie du saint sépulcre. Et de ce tint il grant
concile à Poitiers, et là eut traitié de plusieurs establissemens, et
meismement de la terre d'oultre-mer. Et tant firent-il et le prince
Buiaumont qu'il encouragièrent maint preud'hommes d'aler en ce voiage. En
celle compaingnie s'en retournèrent en leur pays le légat et cil Buiaumont
et madame Constance, sa femme, à grant joie et à grant compaingnie de
chevaliers de France et d'ailleurs, qui pour eulx avoient emprise la voie.
Note 430: _Néis._ Même.