_Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner en
leur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conte
Gui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut._
En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée
et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si
estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe
belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant
qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le
retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour
tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce,
meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de
Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui
à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et
des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et
familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy
Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent
ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle
manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son
fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les
besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues
de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit;
mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a
prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423]
retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et
pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui
lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de
Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à
grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement
receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en
plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant
noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient
tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx
de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels
humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent
aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la
gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux
espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si
qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent
à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille
Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et
quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si
mut là, à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit
fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux
gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha
hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la
povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les
montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx
qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx
despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr
ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé,
fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant
conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys,
et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les
leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si
s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson
traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel
isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que
il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il
les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le
conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce
qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la
forteresse du chastel, sans la tour[427].
Note 421: _Rochefort._ Aujourd'hui petite ville à dix lieues de
Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de
Guy-le-Rouge.--_Chateaufort_ est à cinq lieues de Paris. On voit
encore deux des tours des anciennes fortifications.
Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace
_ad Lollium_ et non pas _de Arte poëtica_, comme le disent dom Brial
et M. Guizot.
«Quo semel est imbuta recens servabit odorem
«Testa diù.
Note 423: _Le sire de Montlehéry._ C'est je crois une faute. Il
s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement: _Viri de
Monte-Leherii_, et c'est à eux que Miles va s'adresser
tout-à-l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas
dans le château.
Note 424: _Gallandois._ Les frères de _Garlande_.
Note 425: _Coment_, etc. C'est-à-dire: De manière à ce que, etc., ou:
Ils firent tant que, etc.
Note 426: _A Guy Troussel._ Cela est ajouté, et mal à propos.
Note 427: _Sans la tour._ Cette tour chancelante, noire et
sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème
siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la
royauté.