ANNEE: 1104.

_Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner en

leur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conte

Gui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut._

En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée

et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si

estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe

belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant

qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le

retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour

tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce,

meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de

Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui

à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et

des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et

familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy

Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent

ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle

manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son

fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les

besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues

de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit;

mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a

prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423]

retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et

pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui

lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de

Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à

grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement

receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en

plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant

noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient

tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx

de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels

humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent

aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la

gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux

espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si

qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent

à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille

Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et

quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si

mut là, à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit

fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux

gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha

hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la

povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les

montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx

qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx

despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr

ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé,

fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant

conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys,

et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les

leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si

s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson

traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel

isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que

il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il

les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le

conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce

qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la

forteresse du chastel, sans la tour[427].

Note 421: _Rochefort._ Aujourd'hui petite ville à dix lieues de

Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de

Guy-le-Rouge.--_Chateaufort_ est à cinq lieues de Paris. On voit

encore deux des tours des anciennes fortifications.

Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace

_ad Lollium_ et non pas _de Arte poëtica_, comme le disent dom Brial

et M. Guizot.

«Quo semel est imbuta recens servabit odorem

«Testa diù.

Note 423: _Le sire de Montlehéry._ C'est je crois une faute. Il

s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement: _Viri de

Monte-Leherii_, et c'est à eux que Miles va s'adresser

tout-à-l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas

dans le château.

Note 424: _Gallandois._ Les frères de _Garlande_.

Note 425: _Coment_, etc. C'est-à-dire: De manière à ce que, etc., ou:

Ils firent tant que, etc.

Note 426: _A Guy Troussel._ Cela est ajouté, et mal à propos.

Note 427: _Sans la tour._ Cette tour chancelante, noire et

sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème

siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la

royauté.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 226 / 369 题