_Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage,
lequel avoit moult grevé le roy et le royaume._
Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien
à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et
pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de
soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui
esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou
prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever
les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de
Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult
à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné
du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist
mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche
pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les
murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit
ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne
fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils
de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse
d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et
son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que
messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui
donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière
du père.
Note 416: _Gautier Troussel._ Il falloil _Guy_, comme dans le latin,
et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert.
M. Guizot le nomme _Guy de Truxel_, bien que la position de cette
seigneurie de _Truxel_ dût l'embarrasser. _Troussel_ étoit un
sobriquet.
Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de
Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de
Duchesne tome IV, p. 796.)
Note 418: _De bast._ Bâtard.
Note 419 _Meun._ Il falloit _Mantes_. _Castrum Meduntense_.
Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent
moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la
boise[420] de l'oeil qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust
desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien
tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit
cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: «Beau
fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui
combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté
je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté
faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens
s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en
tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né
sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry,
à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si
grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne
povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre
chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de
gent.»