_Coment il deffendi les églyses contre Eblon, le conte de Rouci, et son
fils, qui les persécutoit; et coment il les contraint par glaive et
occisions à faire satisfactions._
En ce meisme temps estoit en grant tribulacion l'églyse de Nostre-Dame de
Rains, par la cruauté Eblon, le conte de Roucy, et de sou fils Guichart qui
souvent la grevoit et couroit sus; et non mie tant seulement à ele, mais
aux autres églyses qui estoient soubz ele: et si estoit-il si bon chevalier
de sa main et si entreprenant que il ala aucune fois à ost banie[406] en
Espaigne contre les Sarrazins; ce que nul ne déust oser entreprendre sé il
ne fust roy ou empereur. Maintes clameurs et maintes plaintes en avoient
esté faites aucunes fois devant le roy Phelippe où il ne mettoit pas grant
conseil; mais tant ala puis la besoingne que ceste clameur vint bien deulx
fois ou trois jusques à son fils Loys; et tantost, comme il fu certain des
griefs que cil tirant faisoit aux églyses, il assembla un ost de bien cinc
cens[407] chevaliers, des meilleurs que il pot trouver au royaume son père.
A Rains s'en ala hastivement, où il avoit esté attendu deulx mois, pour
prendre vengeance de la bonte et du dommage que le tirant avoit fait aux
églyses. Lors entra en sa terre où il mist tout en feu et en flambe, et la
sienne et celle à ses aydes, et à proier quanqu'il trouvèrent. Si furent
robés qui les autres souloient rober, pris et tourmentés qui les autres
souloient tourmenter. Moult y souffri travail le noble jouvenceau, car tant
avoit en luy et en ses chevaliers vigueur et proesce, que oncques tant
comme il y furent ne séjournèrent jour, s'il ne fust vendredi ou diemenche,
qu'il ne tourmentassent leurs ennemis, ou par assaut de navie[408] ou de
lancier ou de traire, ou par courre sur leurs terres. Si n'estoit mie celle
guerre tant seulement contre celuy Eblon, ains estoit aussi contre les
autres barons du pays. Si leur faisoit grant secours la force des
chevaliers de Lorraine qui leur aydoient pour ce qu'il estoient de leur
parenté. Entre ces choses y eut parlé de paix en plusieurs manières: si fu
plus légièrement accordée, de la partie au jouvencel de France, pour ce
qu'il avoit ailleurs maint grans afaires qui requeroient sa présence. Au
tirant commanda qu'il féist paix et satisfaction aux églyses; et il si fist
et asseura par bons hostages. Ainsi abati et defoula celuy Eblon, et si
ardi et gasta sa terre. Et ce que luy requeroit et demandoit du
Nuef-chastel[409] mist en sa souffrance jusques à un autre jour.
Note 406: _A ost banie_, et non pas _banié_, comme on lit dans le
texte de dom Brial. A armée convoquée.
Note 407: _Cinc cens._ Le latin dit: _sept cents_.
Note 408: _De navie._ Il y a dans le latin _manuali congressione_, et
l'auteur aura lu _navali_ au lieu de _manuali_. La rédaction du temps
de Philippe-le-Bel traduit mieux: _d'envaïr_. (Msc. 8396. 2.)
Note 409: _Nuef-chastel._ Château situé sur l'Aisne, aujourd'hui
chef-lieu d'un canton duquel dépend Rouci. _Sic transit gloria
mundi._
Un autel[410] ost de chevaliers assembla une autre fois pour secourre
l'église d'Orléans, contre Lion, le seigneur de Meun, qui home estoit
l'évesque, et si tolloit à l'églyse la greigneur partie de ce chastel
meisme et la seigneurie d'un autre. En pou de temps le mata et abati, car
il mist siége devant le chastel et l'enclost dedens, luy et tous ceulx qui
en son ayde estoient; et prist le chastel par vive force. Mais cil se féri
en l'églyse du chastel qui près estoit de sa maison, et se pensoit là à
deffendre; mais ne li valu, car par la force d'armes et par le feu qui
laiens fu bouté, il fu mors et estaint; et non pas luy tant seulement, mais
jusques à soixante personnes qui, par la force du feu, trébuchèrent de la
tour en haut et furent recueillis et tresperciés au fer des lances. Et
ainsi fenirent leurs vie, et descendirent leurs ame en enfer comme ceulx
qui généraument estoient escomeniés de leur évesque.
Note 410: _Autel._ Semblable.