ANNEE: 1106.

_Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume de

France, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leurs

biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine

vengeance._

Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et

orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau

Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne

Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx

autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il

avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne

s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en

avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce

s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce

n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion

d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion

françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli

s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et

plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses

Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les

François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si

laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre.

Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est

peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: «Parce qu'il

n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même

les Anglois aux François.» _Quia nec fas nec naturale est Francos

Anglis, imò Anglos Francis subjici, etc._

Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom

Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs

cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car

il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop

angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu

mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier

Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce

qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques,

celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle

part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que

la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine

puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu

travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A

Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy

plaist sont soubmis les roys et les roiaumes.

Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met

en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son

innocence. «Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius

audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.» Mais, ce témoignage

de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une

onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens

anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la

vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic

Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.).

Note 401: _Les baudrés._ Aujourd'hui _baudriers_, du latin

_baltheum_, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain:

Aubris fu biaus, eschevis et molés,

Gros par espaules, graisles par le _baudré_.

(T. I, p. 85.)

Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant

fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et

cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy

d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au

temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint

sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais

des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en

convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 215 / 369 题