_Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume de
France, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leurs
biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine
vengeance._
Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et
orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau
Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne
Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx
autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il
avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne
s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en
avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce
s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce
n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion
d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion
françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli
s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et
plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses
Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les
François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si
laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre.
Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est
peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: «Parce qu'il
n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même
les Anglois aux François.» _Quia nec fas nec naturale est Francos
Anglis, imò Anglos Francis subjici, etc._
Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom
Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs
cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car
il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop
angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu
mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier
Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce
qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques,
celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle
part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que
la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine
puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu
travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A
Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy
plaist sont soubmis les roys et les roiaumes.
Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met
en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son
innocence. «Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius
audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.» Mais, ce témoignage
de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une
onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens
anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la
vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic
Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.).
Note 401: _Les baudrés._ Aujourd'hui _baudriers_, du latin
_baltheum_, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain:
Aubris fu biaus, eschevis et molés,
Gros par espaules, graisles par le _baudré_.
(T. I, p. 85.)
Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant
fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et
cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy
d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au
temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint
sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais
des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en
convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion.