_Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, en
France, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et
ses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et le
peuple._
Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la
besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par
ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en
grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas
du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et
quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs
et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur
demanda conseil de ceste chose.
Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte
sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout
et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx
fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast,
en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur
avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne
fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur
pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et
l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à
grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun
péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance,
et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui
l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la
disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à
vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses
lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de
Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au
cinquiesme des ides de juing.
Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et
autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour
que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés
et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes
et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère
le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si
luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le
créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si
n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que
il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si
précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la
divine debonnaireté seroit là présente par oeuvres; et si envoia une pourpre
vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après
l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison,
et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de
l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous
scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne
coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la
présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux
martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il
s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le
manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant
remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur
aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de
si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à
Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés,
assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur
saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans
estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut
envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme
il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le
pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en
procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy,
retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit
esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et
tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult
humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap
de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à
procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis
asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la
multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses
régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit,
des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout
apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent
savoir la certaineté par eux ou par autruy.
Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter
l'_oriflamme_ au don de cette _pourpre vermeille_, et je ne comprends
pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne
s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de
Saint-Denis.
Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme
il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin.