ANNEE: 1050.

_Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, en

France, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et

ses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et le

peuple._

Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la

besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par

ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en

grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas

du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et

quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs

et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur

demanda conseil de ceste chose.

Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte

sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout

et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx

fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast,

en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur

avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne

fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur

pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et

l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à

grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun

péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance,

et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui

l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la

disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à

vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses

lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de

Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au

cinquiesme des ides de juing.

Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et

autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour

que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés

et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes

et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère

le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si

luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le

créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si

n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que

il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si

précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la

divine debonnaireté seroit là présente par oeuvres; et si envoia une pourpre

vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après

l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison,

et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de

l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous

scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne

coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la

présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux

martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il

s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le

manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant

remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur

aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de

si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à

Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés,

assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur

saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans

estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut

envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme

il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le

pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en

procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy,

retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit

esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et

tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult

humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap

de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à

procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis

asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la

multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses

régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit,

des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout

apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent

savoir la certaineté par eux ou par autruy.

Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter

l'_oriflamme_ au don de cette _pourpre vermeille_, et je ne comprends

pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne

s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de

Saint-Denis.

Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme

il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 201 / 369 题